movement, chronique

(n)Traverse Warren Walker

« Walker trace le cadre de chaque titre pour mieux laisser en déborder les contours. La pulse sert de hook, les nappes portent l’oreille ailleurs, vers d’autres champs possibles. Se côtoient au millimètre jungle solide et abstraction planante. » movement, warren walkerw/ antonin violot— chronique —par guillaume malvoisinphoto © Bogdan-Mihai Dragot Movement de Warren Walker & Antonin Violot line-up— Warren Walker saxophone, modular synthsAntonin Violot drums, electronic i see colorsmars 2026— FR.Like a whithin a wheel, écrivait Alan Bergman pour le Windmills of your Minds de Michel Legrand. Une roue dans la roue. Et mille petites hypnoses qui déclenchent dès ses premiers mouvements. Du mouvement il y en a dans ce disque de Warren Walker, jusque dans son titre. Illusion d’immobilité, du circulaire, qui continu, du perpétuel. Du minutieux, du sensible, du sensuel. Épaulé par Antonin Violot, électro-batteur pointilleux, Walker trace le cadre de chaque titre pour mieux laisser en déborder les contours. La pulse sert de hook, les nappes portent l’oreille ailleurs, vers d’autres champs possibles. Se côtoient au millimètre jungle solide et abstraction planante. Le mouvement du titre devient ainsi cet aller-retour entre construction d’une forme et remplissage de celle-ci à grands renforts de touches ludiques, empruntées à la culture rave et au besoin d’avancer vers d’autres paysages. Désormais, chez pointbreak, on connait un peu mieux celui qu’on avait qualifié d’arpenteur des marges, lors de la sortie du très beau et durable (n)Traverse. Plus qu’un marcheur, Walker est cycliste, Californien expat’ à Barcelone. Gravier ou sentier cassant, le bonhomme est à l’aise et sourit de façon égale à la notion de cercle et à celle de cycles. C’est ce qui compose la génétique de Movement. De petites boucles, pour le plaisir et la découverte, pour la redescente (A Million Dreams) ou des montées plus sauvages (Focus). Rien d’autre qu’un compagnon sonore à mettre dans sa poche de maillot, avec une barre de protéines et un peu d’eau. US. “Like a wheel within a wheel” wrote Alan Bergman for Michel Legrand’s Windmills of Your Mind. A wheel within a wheel. Plus a thousand hypnotic moments that take hold from the very first notes. In fact, there’s plenty of movement in this Warren Walker’s record : illusion of stillness, circular ones, continuous breathes, perpetual ones. Meticulous, sensitive, sensual. Backed by Antonin Violot, a meticulous electronic drummer, Walker draws the framework of each track only to let the contours spill over. The pulse works as a hook; sound slicks carry the ear elsewhere, toward other possible realms. Solid jungle and soaring abstraction rub shoulders with millimeter precision. Title’s movement thus becomes this back-and-forth between constructing a form and filling it with playful touches, borrowed from rave culture and the need to move toward other landscapes. Now, at pointbreak, we know a little better the man we once called a “wanderer of the margins”, upon the release of the beautiful and enduring (n)Traverse. More than a walker, Walker is a bike rider, a Californian expat in Barcelona. Whether on gravel or rugged trails, the guy is at ease and smiles equally at the notion of a circle and others rounds. That’s what makes up the DNA of Movement. Short loops, for fun and discovery, for the descent (A Million Dreams) or wilder climbs (Focus). This one is nothing more than a musical companion to slip into your rear pocket, along with a protein bar and some water.   infos +

deep in the earth high in the sky, chronique

deep in the earth high in the sky

« C’est tendu, généreux, à sa place. C’est puissant, fragile et d’une largeur à faire pâlir l’envergure d’un albatros. » deep in the earth,high in the skyaymeric avice,chad taylor,luke stewart— chronique —par guillaume malvoisinphoto © DR RogueArt · 4. Pangea Suite #3 line-up— Aymeric Avice trumpet, flugelhornLuke Stewart double bass, mbiraChad Taylor drums, mbira rogue artfévrier 2026— De la Terre à la Lune. Ce vieux faussaire génial de Jules Verne nous avait déjà fait le coup. En 1865, précisément. 160 ans plus tard, ils sont trois à remettre le compteur à zéro. Aymeric Avice, Chad Taylor et Luke Stewart sortent Deep In The Earth, High In the Sky. Album trajectoire fait de musique circulaire et d’explorations in situ. Propulsées par Rogue Art et le festival Sons d’hiver — les notes de pochettes raconte très bien la genèse du disque — les suites et les douze plages sonnent comme autant de mini-manifestes, de traces semi-concrètes d’une rencontre heureuse, de résurgences sonores. Parmi ces dernières, l’intro de Unknown Suite #3 qui émeut l’oreille en attaquant avec une rythmique très branchienne, ravivant un départ trop violent pour être pardonné. Résurgence. Tout comme le sont les intro et outro à la mbira pour Taylor et Stewart, les effets de reverb et de distorsion pour Avice. Son petit pavillon à la tête dure, et les coudées franches. Enregistré au Studio Sextant, Deep in… n’est pourtant pas un objet circonstancié voire commémoratif, encore moins le résultat d’une lubie programmatoire. Bien au contraire, on reste au fil du disque sur la crête d’une musique à hauteur d’hommes, ceux qui la jouent, et de pensées humaines, celleux qui l’écoutent. C’est tendu, généreux, à sa place. C’est puissant, fragile et d’une largeur à faire pâlir l’envergure d’un albatros. Cosmique, parfois, têtu quant aux idées immergées dans le son d’ensemble, urgent souvent. Si le titre peut résonner étrangement avec votre biographie, la Earth et le Sky semblent pourtant rester mystérieux pour chacun·e. Jules Verne poussait le vice jusqu’à sous-titrer son roman d’un précis en 97 heures et 20 minutes. Record battu. En 60 minutes et 55 secondes, ce trio transatlantique vous colle au visage des éclats de comète avant de vous laisser reposer, deep in a sorte d’apaisement profond. infos +

zinee, chronique

Zinee © rafaelle

« La mécanique de Zinée : balancer une phase hyper perso, puis contrebalancer avec une image tout droit sortie d’un jeu vidéo. » bilzinée— chronique —par Antonia Barotphoto © Rafaelle yotanka recordsmars 2026— Depuis sa zone toulousaine, celle qui clamait : « Mes apparitions se font si rares, que, quand j’arrive ils crient tous au miracle » reprend du micro et frappe fort. Nouvel EP, BIL. On avait laissé Zinée à fleur de peau, traversant les ombres d’OSMIN, sorti en 2024. On la retrouve debout. « Même si c’est KO, je fais des cœurs avec les doigts. » En une phrase, Zinée résume l’élan de ce 7 titres qui porte le nom d’une déesse nordique à la poursuite de la lune avec son frère. Voix tantôt grave et bougonne, cristalline et vocodée, elle crée sa propre mythologie. Atteinte d’une lourde endométriose et marquée très jeune par le deuil de son père, la rappeuse revient sur ce qui l’a tenue éloignée de la scène et des studios. Cette enfant du Sud, qui écoute autant Daft Punk, ABBA, Francis Cabrel que Jul, produit pour la première fois tout maison, entourée des meilleurs humains et musiciens : Chilly Gonzalez, Empty7, Freaky Joe et Epektase. Le projet s’ouvre avec Miraculée, morceau puissant porté par le piano de Chilly. La tracklist avance par paliers, gagnant en souffle. Sur Mi-mo, son flow progresse sur une mélodie qui vient frôler l’électroacoustique. Grande bouffée de courage. Le salvateur Bouclier transforme la maladie en une force qui pousse sous son torse. La mécanique de Zinée : balancer une phase hyper perso, puis contrebalancer avec une image tout droit sortie d’un jeu vidéo. Dans Le Toit, la rappeuse s’offre justement un egotrip épique, avant que le complice Alegria en featuring avec Oxmo Puccino vienne soudainement nous réjouir. La pénombre cède, la lumière reprend ses droits et règne en maîtresse sur ce projet finement construit. Nouveau step franchi, maîtrise totale, Zinée brille. infos +

Langeleik, chronique

« Le genre de truc à écouter sans faire gaffe, qui peut vous surprendre d’y revenir, à une heure indécise, pour vous y baigner jusqu’au nez. En douceur. » langeleikgeir sundstøl& joe harvey-whyte— chronique —par guillaume malvoisinphoto © Roberto johnson Langeleik de Joe Harvey-Whyte & Geir Sundstøl hubro recordsjanvier 2026— Bis repetita. Au sujet d’un précédent disque, Sakte Film, nous décrivions Geir Sundstøl comme un activiste des cordes, un geek d’instruments, un compagnon fidèle et visiblement amoureux des grands espaces. Pas certain que ce Langeleik ne change la donne. Non, mais qu’il approfondisse notre écoute, ça oui. Et deep inside. Forcément, car Langeleik est un disque liquide. Inventé et joué en compagnie de Joe Harvey-Whyte, les neufs plages lentes et contemplatives portent l’oreille dans les abysses, et l’œil sur une cover fluide et très bleue. C’est aussi la couleur de la musique créée par le duo anglo-norvégien. Mieux qu’une finale des Sept Nations à la ramasse, le match ici est paisible, acéré mais paisible. Tout entier tourné vers la recherche d’une atmosphère unique, cohérente et dédiée avant tout aux possibilités sonores de la pedal-steel guitar. Bleue, la musique, oui, on entend une fois de plus, pour qui serait coutumier des musiciens, le blues, vu et revu par la nationalité de chacun. Americana légèrement black pour Harvey-Whyte, western pastel pour Sundstøl. Bleu·es et profond·es donc, la pensée et le son de ce disque. Enregistré à Oslo, Langeleik convoque autant d’instruments qu’un pasteur pourrait en bénir, ne confine jamais à la démonstration et s’autoproclame « disque avec lequel ne rien faire ». C’est même ce qui est bienvenu ici. Langeleik ne prête pas à la rêvasserie lounge, encore moins aux paysages intérieurs qui pullulent aujourd’hui dans les notes d’intention, mais Langeleik est un disque de rêverie, qui vous immobilise, dans ses profondeurs, pour vous ramener à la surface, avec un supplément de votre propre âme. Le genre de truc à écouter sans faire gaffe, qui peut vous surprendre d’y revenir, à une heure indécise, pour vous y baigner jusqu’au nez. En douceur. infos +

Miki Candid, chronique

miki candid

« Miki manipule les codes avec une certaine gourmandise : voix chargée d’effets, puis soudain presque nue. Dans d’autres mains, l’exercice virerait vite au kitsch ; ici, tout reste tenu, calibré, intégré à une production d’une précision presque maniaque. » miki+ candidla vapeur, dijon,vendredi 6 mars— chronique —par Chanel Beaujean et Selma Namata Doyenphoto © DR Avant que l’énorme scorpion venu avec Miki ne se gonfle et n’envahisse la scène, le décor est encore minimaliste. Deux petites silhouettes au beau milieu du brouhaha qui s’annonce, Candid et Hugo suffisent pourtant à occuper tout l’espace. L’artiste indie-pop dijonnais jongle. Entre guitare acoustique et électrique, entre français et anglais. La langue valse, les sonorités aussi, et dans ce va-et-vient, quelque chose s’installe. Avec son pad et les nappes de synthé qu’Hugo tisse autour de lui, sa musique prend bien plus de place que ne le laissent supposer ces deux présences scéniques au beau milieu d’une salle qui tend l’oreille. C’est ça, une première partie réussie : réussir à exister parmi les allers-retours à la buvette. Les drums posent le cadre avec sobriété, les pauses guitare révèlent l’autre versant de l’artiste. Ce vendredi soir, le cœur de Candid était grand ouvert. Mais toutes les belles choses ont une fin. Les six lettres néon de Candid s’effacent, et derrière elles se révèle l’empire de synthés de l’artiste à quatre lettres : Miki. Elle apparaît avec cette voix aiguë et douce qui évoque parfois les hauteurs effleurées par d’autres reines de la pop française. La parenté s’arrête très vite car le timbre, clair et légèrement diaphane, se fissure quand il veut, en parlé ou en phrasé rappé. Les morceaux circulent facile dans leurs accroches garage rock, électro, pop, R&B et rap. Soutenus sans cesse par des lignes mélodiques efficaces, des architectures sonores manifestement réfléchies. Et puis il y a ce français qui passe crème — chose finalement moins fréquente qu’on voudrait bien l’admettre. Miki manipule les codes avec une certaine gourmandise : voix chargée d’effets, puis soudain presque nue. Dans d’autres mains, l’exercice virerait vite au kitsch ; ici, tout reste tenu, calibré, intégré à une production d’une précision presque maniaque. Sophistication des arrangements, densité de la production et le soin porté à l’écriture. En studio, Miki cisèle. Sur scène, la batterie injecte une énergie sèche quand les guitares augmentent la tension d’une nonchalance insolente. Au centre, Miki s’impose. Maillot de foot, chaussettes hautes, silhouettes unisexes : la Poly-pocket appartient clairement à cette génération qui se réapproprie les styles sans demander la permission. Elle joue des synthés et des pads, les poignets cassés. Le geste est singulier, presque chorégraphique. Tout est calé face public, frontal. Nappes synthétiques, emprunts aux bandes originales de jeux vidéo ou de films — clin d’œil à ses études de cinéma lors desquelles la rappeuse composait déjà ses propres musiques pour ses images.On aura collé à Miki une étiquette un peu facile de pur produit de l’industrie musicale. Ça blesse, mais, Industry Plant, le titre de son album s’en amuse et renvoie le boomerang. Ça score façon bangers : Miki Cowboy, JTM encore ou Particules sont repris à l’unisson. Si la Gen Z dijonnaise connaît les paroles par cœur, le cœur manque un peu dans l’énergie de la fosse comparée à celle déployée sur scène. Nécessaire pour propulser les thèmes moteurs : sororité, patriarcat, origines, lien parents-enfants violences ou dépression. Cette langue oscillant entre naïveté presque candide et frontalité parfois brutale se pose alors au devant de l’imaginaire lié aux mangas et alentours. En arrière-scène, domine un scorpion gonflable. Parfait pour cette pop électronique brillante, immédiate et accrocheuse, qui pik là où on ne l’attend pas. infos +

Momoko Gill, chronique

Momoko Gill

« Le pattern de batterie y combine pulsation hip-hop et logique afro-groove, avec ce rebond souple et cette sensation d’élan continu qui évoquent certaines constructions de Tony Allen. » momokomomoko gill— chronique —par Selma Namata Doyenphoto © Manuel Vasquez Momoko de Momoko Gill strut recordsfevrier 2026— Active depuis plusieurs années dans les zones les plus poreuses de la scène londonienne, Momoko Gill s’est d’abord imposée comme batteuse et collaboratrice recherchée. Derrière les projets de Matthew Herbert, Tirzah, Coby Sey ou Alabaster DePlume, son jeu précis et sa sensibilité aux textures s’étaient déjà fait remarquer. Momoko, premier album solo, donne une autre échelle à ce langage.Le disque de la londonienne se distingue par une écriture à la rythmique très mobile. Sur No Others, la batterie agit comme un véritable moteur de forme : attaques sèches, accentuations déplacées, circulation nerveuse du groove. La basse absorbe ces tensions avec une élasticité constante, pendant que les éléments harmoniques s’installent par strates légères. Heavy étire davantage le champ harmonique. Accords suspendus, résonances longues, timbres laissés ouverts. La voix y trouve un espace direct, sans surcharge, soutenue par une production attentive aux nuances et aux respirations. Rewind/Remind attire immédiatement l’oreille. Le pattern de batterie y combine pulsation hip-hop et logique afro-groove, avec ce rebond souple et cette sensation d’élan continu qui évoquent certaines constructions de Tony Allen. Autour, les flûtes très présentes déploient des lignes aériennes, ouvrant le spectre et allégeant la densité rythmique. Tout circule, rien ne sature. L’album frappe surtout par l’abondance de matières sonores. Timbres de batterie, nappes de claviers, souffles, bois, textures électroniques, voix traitée comme un instrument parmi d’autres : chaque morceau semble travailler la couleur autant que la structure. Les plans s’empilent, se répondent, se déplacent. Ça bruisse, ça pulse, ça respire.Beaucoup de disques parlent de fusion. Ici, il s’agit plutôt d’un jeu permanent entre grains, dynamiques et timbres. Une musique dense, curieuse, pleine de détails — et qui donne régulièrement envie de relancer la face A, juste pour réentendre comment tout ça s’agence. infos +

AMG, chronique

AMG

« Sans jamais forcer le cross-over, la musique d’AMG est de ce temps de l’omnivorisme musical. Où aimer le free et la scène rap donnent un de ces sons du jazz au XXe siècle. » amgd’jazz kabaretla vapeur, dijon,jeudi 19 février— chronique —par Lucas Le Texierphoto © Frédéric Magalhaes AMG est un OVNI. Acronyme en guise d’extrait de la théorie disquée de Yusef Lateef : Autophysiopsychic — un disque de 1977 qui fusionnait joyeusement le p-funk primitif et le post-bop. Comme beaucoup en ces temps, les jazzmen africains-américains des 70s font de la funk le grain de sel de leur jazz post-bop. On y voit dans cette filiation assumée avec ce terme par les quatre parisiens de ce soir comme un hommage à leur époque. Pour le dire autrement : ils sonnent comme si le quartet de Coltrane s’était détendu au jazz-rap. Une urgence qui aurait été contaminée par la nonchalance et la cool-attitude, lunettes de soleil bien calées devant les yeux. Une joyeuserie groovante pour quatre prodiges qui ont écouté les maîtres du free et en ont récupéré les fragments d’hypnose. Tout y est : l’accompagnement d’un McCoy Tyner sous les doigts d’Antoine Fleury, l’insistance droite d’un Jimmy Garrison à la contrebasse d’Anthony Jouravsky. L’alto de Keïta Janota se balade sur cette bondieuserie improvisée, souffle puissant et coriace qu’il dope au stop and go. Principes cardinaux ici que ces arrêts, relances, nouveaux thèmes dans ces morceaux gourmands et longs. La sensation de temps reste court dans le jeu organique de ce quartet, grâce à une écriture où séquences et improvisations se répondent et se cannibalisent entre elles. L’écrin hip-hop d’AMG est un stimulant qui se marie parfaitement avec les sonorités groove et sombres, des couleurs plus proches d’un The Shape of Jazz To Come d’Ornette Coleman. Sans jamais forcer le cross-over, la musique d’AMG est de ce temps de l’omnivorisme musical. Où aimer le free et la scène rap donnent un de ces sons du jazz au XXe siècle. infos +

Rocé Palmier, chronique

Rocé Palmier

« Les douze titres s’enchaînent sans empressement. Dans Le monde est à nous, l’urgence ne s’impose pas par le volume mais par la tension sourde, cette sirène en arrière-plan, écho d’une société qui s’habitue dangereusement à l’inégalité. » palmierrocé— chronique —par Chanel Beaujeanphoto © DR Palmier de Rocé hors cadre2025— Récolte de Tempo. Entre le retour de Jill Scott et celui de Rocé, les artistes qui frôlent ou dépassent la cinquantaine semblent avoir trouvé la formule : ralentir sans perdre en intensité. Palmier, sixième album studio du rappeur-producteur, en est la preuve. Plus de soul, moins de frontalité. Rocé sème.
Dès l’ouverture, la trompette installe une respiration ample. L’instrumental avance à son rythme, et malgré ses trente minutes, l’album prend le temps de laisser mûrir ses idées. Les douze titres s’enchaînent sans empressement. Dans Le monde est à nous, l’urgence ne s’impose pas par le volume mais par la tension sourde, cette sirène en arrière-plan, écho d’une société qui s’habitue dangereusement à l’inégalité. Rocé a toujours défendu cet d’urgence : le conflit est aussi culturel, et Palmier montre comment les enjeux géopolitiques traversent et structurent l’art. La matrice soul traverse tout le projet. Revendiquer l’envie d’être « aussi cool que Sade », c’est pas simple mais ça témoigne d’un choix esthétique ciselé avec précision et une élégance feutrée. A écouter ceci, par exemple, dans la bossa nova délicate Café serré. Le reste du disque est traversé par l’idée de persistance. Le palmier, enraciné mais souple, devient métaphore d’une longévité maîtrisée. Là où certain·es rappeur·ses s’épuisent à courir après le jeunisme (on ne citera pas de noms, sorry), Rocé ajuste sa posture. Dans Lunaire, lorsqu’il lâche : « J’gueule moins dans mes couplets puisque je n’ai plus l’âge », il laisse simplement moduler son arme. La parole se fait moins projetée, plus habitée et gagne en densité. Jill Scott et son « You work how you want to in your 40’s, you work when you want to in your 50’s » résument parfaitement cette position. Palmier sonne comme l’album d’un artiste affranchi du tempo extérieur, mais toujours connecté au monde. Et franchement, ça tient. infos +

Nuits de l’Alligator, chronique

Nuits de l'Alligator

« On pourrait en écrire sur cette voix qui fascine, tout à la fois grave, chaude, écailleuse, rugueuse qui ne se refuse rien. » les nuits de l’alligator,alice fayerainbow girlsla vapeur, dijonjeudi 12 février —par Lucas Le Texierphoto © Philippe Malet alice faye Il y a quelque chose de magique chez Alice Faye. Pour sûr, cela débute par sa prestance : Faye est une british, avec tout ce que ça donne de tendresse gauche et d’humour décalée. Mais Faye est aussi une folker, comprendre une chanteuse de folk. Elle incarne dans son seule en scène la quintessence du singer-songwriter, droite comme un piquet, devant un micro, derrière une guitare. Et surtout, elle nous cueille avec la voix. Ses lèvres tremblent sous la force de son vibrato, une vraie marée changeante dans les densités, les graves, les aigus, les octaves. On pourrait en écrire sur cette voix qui fascine, tout à la fois grave, chaude, écailleuse, rugueuse qui ne se refuse rien. Elle oscille entre le blues des tréfonds et l’aigu céleste, sur une guitare dynamique coincée-calée entre ces deux spectres. Elle réunit dans ses chansons l’amour, la terre, les contes et la nostalgie. Dur de rester beau-joueur devant cette injustice de n’être qu’un petit frenchy quand on entend ce Broken Hearted cassé et intense, assumé et chanté tel quel. La langue de Molière l’aurait tournée en métaphore pour le rendre crédible. Les anglo-saxons peuvent le clamer, le gueuler, le hurler et l’incarner avec toute la puissance du premier degré, parachevant, une nouvelle fois, la chanson d’amour personnelle en un objet collectif. rainbow girls Les Rainbow rénovent les pronostics et choisissent la frange ‘grands costumes à paillettes rouges pimpants’ du look punk DIY, elles se nappent de grands costumes à paillettes rouges pimpants. Joli tour de passe-passe qui prolonge la protest song dans son versant contemporain pour dénoncer les bitches, l’ICE et Trump dans un pays à l’Ouest et en autophagie. Aux lèvres et aux cordes des guitares et des contrebasses, une swampy pop du Sud, nourrie des gospels et de la country. Les Rainbow ficellent des artefacts fragiles et sensibles, des blues délicats chantés dans l’écrin des chansonnettes low-fi façon Moldy Peaches — à l’instar de cette reprise de Disturbed, The Sound of Silence (« Hello Darkness… »). Elles tricotent autour d’une logique punk minimaliste à base de beatbox, de nappes de claviers classes et de contrebasse sautillante. Pour les trois riot grrrls du countryside, on ne se refait pas : ce sont des chansons de communion, taillées pour le coin du feu, détonnantes de par leur engagement politique. Et comme toujours dans cet old-time music, on ne badine pas avec l’héritage. Comme leurs aïeules des Coon Creek Girls, elle s’aventurent, côté répertoire, des balades montagnes des deux Caroline avant de descendre dans la fosse à la fin du concert. Là, se joue quelque chose de la musique américaine, pas loin du bluegrass. Ce son de la contrebasse acoustique qui envahit la pièce, la mini-ronde entre les trois filles, harmonica et guitare réunis, la pureté et la profondeur des voix qui se mêlent à la sueur du public. Le symbole que la country originelle est une musique qui rassemble avant d’être le héraut du patriotisme ambiant. infos +

Kabareh Cheikhats, chronique live

Ghassan El Hakim Kabareh Cheikhats

« Et de cette combinaison de rythmes, de couleurs, de cris, de chants, d’images, se façonne donc la musique folk des amours, de la joie et des combats qui survivent à leurs génitrices. » kabareh cheikhats,espace des arts, les musicaveschalon-sur-saônesamedi 7 février —par Lucas Le Texierphoto © Amine Tbeur Blueswomen des plaines rurales du Maroc, les Cheikhats sont toutes à la fois agitatrices politiques et chroniqueuses de la vie quotidienne. Dans ce balagan transformiste, qu’il imagine et met en scène pour réveiller la puissance de leurs chants, Ghassan El Hakim dissèque leur héritage folk, redonne à ces récits leurs vraies paroles annulées par les années du Protectorat français (cf. Interview à venir) et les anime d’une insolence dissidente. Il y a des rires, des chants, du respect. Dans ce Kabareh Cheikhats, sept musiciens et chanteurs inventent puis incarnent leurs sept cheikhats et les propulsent au cœur d’un gigantesque bal populaire et exhaustif. La musique de ce Kabareh est vive, le propos est sulfureux. sept voix et corps masculins pour incarner sept musiciennes dans des grandes tenues colorées. On danse proche du carnaval génial, des bouffons shakespeariens. Sur scène et dans la salle, les chants se mélangent sur les riffs infinis des deux violons, le kâman, et les rythmes des bendir et du darbouka. À chaque chant, c’est un shot de musique traditionnelle, pris dans une ébullition musicale intense. Derrière les danseurs, un écran projette archives, photographies et traductions des paroles, qui échapperaient sinon. Ainsi, El Hakim et ses acolytes dessinent une carte sensible du chant des cheikhats : les chants de travail, les chants d’amour, les chants de fête. La troupe souligne ici les variétés de l’Aïta et du Chaâbi marocains dans les effervescences collectives, soulève là les zones d’ombres, la condition féminine sous l’occupant colonial et les chants déchirants pour les soldats partis au front. Et de cette combinaison de rythmes, de couleurs, de cris, de chants, d’images, se façonne donc la musique folk des amours, de la joie et des combats qui survivent à leurs génitrices et nous parviennent. Au-delà de sa fonction sociale, depuis les bords de la Méditerranée, depuis les recoins de l’Atlas jusqu’à une scène bourguignonne un soir d’hiver. infos +