« Miki manipule les codes avec une certaine gourmandise : voix chargée d’effets, puis soudain presque nue. Dans d’autres mains, l’exercice virerait vite au kitsch ; ici, tout reste tenu, calibré, intégré à une production d’une précision presque maniaque. »
miki
+ candid
la vapeur, dijon,
vendredi 6 mars
— chronique
—
par Chanel Beaujean et Selma Namata Doyen
photo © DR
Avant que l’énorme scorpion venu avec Miki ne se gonfle et n’envahisse la scène, le décor est encore minimaliste. Deux petites silhouettes au beau milieu du brouhaha qui s’annonce, Candid et Hugo suffisent pourtant à occuper tout l’espace. L’artiste indie-pop dijonnais jongle. Entre guitare acoustique et électrique, entre français et anglais. La langue valse, les sonorités aussi, et dans ce va-et-vient, quelque chose s’installe. Avec son pad et les nappes de synthé qu’Hugo tisse autour de lui, sa musique prend bien plus de place que ne le laissent supposer ces deux présences scéniques au beau milieu d’une salle qui tend l’oreille. C’est ça, une première partie réussie : réussir à exister parmi les allers-retours à la buvette. Les drums posent le cadre avec sobriété, les pauses guitare révèlent l’autre versant de l’artiste. Ce vendredi soir, le cœur de Candid était grand ouvert. Mais toutes les belles choses ont une fin. Les six lettres néon de Candid s’effacent, et derrière elles se révèle l’empire de synthés de l’artiste à quatre lettres : Miki.
Elle apparaît avec cette voix aiguë et douce qui évoque parfois les hauteurs effleurées par d’autres reines de la pop française. La parenté s’arrête très vite car le timbre, clair et légèrement diaphane, se fissure quand il veut, en parlé ou en phrasé rappé. Les morceaux circulent facile dans leurs accroches garage rock, électro, pop, R&B et rap. Soutenus sans cesse par des lignes mélodiques efficaces, des architectures sonores manifestement réfléchies. Et puis il y a ce français qui passe crème — chose finalement moins fréquente qu’on voudrait bien l’admettre. Miki manipule les codes avec une certaine gourmandise : voix chargée d’effets, puis soudain presque nue. Dans d’autres mains, l’exercice virerait vite au kitsch ; ici, tout reste tenu, calibré, intégré à une production d’une précision presque maniaque. Sophistication des arrangements, densité de la production et le soin porté à l’écriture. En studio, Miki cisèle. Sur scène, la batterie injecte une énergie sèche quand les guitares augmentent la tension d’une nonchalance insolente. Au centre, Miki s’impose. Maillot de foot, chaussettes hautes, silhouettes unisexes : la Poly-pocket appartient clairement à cette génération qui se réapproprie les styles sans demander la permission. Elle joue des synthés et des pads, les poignets cassés. Le geste est singulier, presque chorégraphique. Tout est calé face public, frontal. Nappes synthétiques, emprunts aux bandes originales de jeux vidéo ou de films — clin d’œil à ses études de cinéma lors desquelles la rappeuse composait déjà ses propres musiques pour ses images.
On aura collé à Miki une étiquette un peu facile de pur produit de l’industrie musicale. Ça blesse, mais, Industry Plant, le titre de son album s’en amuse et renvoie le boomerang. Ça score façon bangers : Miki Cowboy, JTM encore ou Particules sont repris à l’unisson. Si la Gen Z dijonnaise connaît les paroles par cœur, le cœur manque un peu dans l’énergie de la fosse comparée à celle déployée sur scène. Nécessaire pour propulser les thèmes moteurs : sororité, patriarcat, origines, lien parents-enfants violences ou dépression. Cette langue oscillant entre naïveté presque candide et frontalité parfois brutale se pose alors au devant de l’imaginaire lié aux mangas et alentours. En arrière-scène, domine un scorpion gonflable. Parfait pour cette pop électronique brillante, immédiate et accrocheuse, qui pik là où on ne l’attend pas.