« On pourrait en écrire sur cette voix qui fascine, tout à la fois grave, chaude, écailleuse, rugueuse qui ne se refuse rien. »
les nuits de l’alligator,
alice faye
rainbow girls
la vapeur, dijon
jeudi 12 février
—
par Lucas Le Texier
photo © Philippe Malet
alice faye
Il y a quelque chose de magique chez Alice Faye. Pour sûr, cela débute par sa prestance : Faye est une british, avec tout ce que ça donne de tendresse gauche et d’humour décalée. Mais Faye est aussi une folker, comprendre une chanteuse de folk. Elle incarne dans son seule en scène la quintessence du singer-songwriter, droite comme un piquet, devant un micro, derrière une guitare. Et surtout, elle nous cueille avec la voix. Ses lèvres tremblent sous la force de son vibrato, une vraie marée changeante dans les densités, les graves, les aigus, les octaves. On pourrait en écrire sur cette voix qui fascine, tout à la fois grave, chaude, écailleuse, rugueuse qui ne se refuse rien. Elle oscille entre le blues des tréfonds et l’aigu céleste, sur une guitare dynamique coincée-calée entre ces deux spectres. Elle réunit dans ses chansons l’amour, la terre, les contes et la nostalgie. Dur de rester beau-joueur devant cette injustice de n’être qu’un petit frenchy quand on entend ce Broken Hearted cassé et intense, assumé et chanté tel quel. La langue de Molière l’aurait tournée en métaphore pour le rendre crédible. Les anglo-saxons peuvent le clamer, le gueuler, le hurler et l’incarner avec toute la puissance du premier degré, parachevant, une nouvelle fois, la chanson d’amour personnelle en un objet collectif.
rainbow girls
Les Rainbow rénovent les pronostics et choisissent la frange ‘grands costumes à paillettes rouges pimpants’ du look punk DIY, elles se nappent de grands costumes à paillettes rouges pimpants. Joli tour de passe-passe qui prolonge la protest song dans son versant contemporain pour dénoncer les bitches, l’ICE et Trump dans un pays à l’Ouest et en autophagie. Aux lèvres et aux cordes des guitares et des contrebasses, une swampy pop du Sud, nourrie des gospels et de la country. Les Rainbow ficellent des artefacts fragiles et sensibles, des blues délicats chantés dans l’écrin des chansonnettes low-fi façon Moldy Peaches — à l’instar de cette reprise de Disturbed, The Sound of Silence (« Hello Darkness… »). Elles tricotent autour d’une logique punk minimaliste à base de beatbox, de nappes de claviers classes et de contrebasse sautillante. Pour les trois riot grrrls du countryside, on ne se refait pas : ce sont des chansons de communion, taillées pour le coin du feu, détonnantes de par leur engagement politique. Et comme toujours dans cet old-time music, on ne badine pas avec l’héritage. Comme leurs aïeules des Coon Creek Girls, elle s’aventurent, côté répertoire, des balades montagnes des deux Caroline avant de descendre dans la fosse à la fin du concert. Là, se joue quelque chose de la musique américaine, pas loin du bluegrass. Ce son de la contrebasse acoustique qui envahit la pièce, la mini-ronde entre les trois filles, harmonica et guitare réunis, la pureté et la profondeur des voix qui se mêlent à la sueur du public. Le symbole que la country originelle est une musique qui rassemble avant d’être le héraut du patriotisme ambiant.