Chiemi Eri, chronique

« Au micro : Chiemi Eri, star précoce au Japon, aussi à l’aise dans le répertoire folk que dans les reprises de pop américaine. Derrière elle, les Tokyo Cuban Boys, pionniers de l’afro-cuban jazz au Japon. » chiemi no minyoshuchiemi eri and thetokyo cuban boys— chronique —par Selma Namata Doyenphoto © DR Chiemi No Minyoshu de Chiemi Eri & The Tokyo Cuban Boys Chiemi Eri chantTokyo Cuban Boys backing bandNoriyoshi Naitō arrangementsTadaaki Misago chef d’orchestre sound fuji, 180g,1958, reiss. décembre 2025— line-up Ce disque date de 1958, mais il reste étonnamment vif. On y trouve des chansons traditionnelles japonaises (min’yō) revisitées avec une section cuivres latino bien chargée. Au micro : Chiemi Eri, star précoce au Japon, aussi à l’aise dans le répertoire folk que dans les reprises de pop américaine. Derrière elle, les Tokyo Cuban Boys, pionniers de l’afro-cuban jazz au Japon, balancent mambo, rumba et cha-cha sans jamais lisser les formes du min’yō. Le résultat est à la fois très marqué par son époque — orchestrations denses, reverb large, voix projetée façon variétés des années 50 — et totalement libre dans sa manière d’empiler les éléments sans chercher à les fondre. Otemo-Yan démarre pied au plancher, triangle en avant, percussions survoltées, pendant que Chiemi reste droite dans son phrasé. Itsuki no Komoriuta, reprise d’une berceuse classique, ralentit le tempo mais garde une tension souterraine, portée par les contrechants cuivrés. Difficile de s’endormir dans ces conditions. Il ne s’agit pas de “japoniser” le jazz ni de “moderniser” le min’yō, mais simplement de faire tenir ensemble deux logiques musicales qui ne se croisent pas naturellement. Kuroda-Bushi et Sano-Sa illustrent bien ce principe : la ligne vocale, souvent pentatonique, se cale presque sans sueur sur une rythmique afro-cubaine qui, elle, ne bouge pas d’un pouce. Le contraste est frontal, mais jamais forcé. Une logique qui peut rappeler, dans un tout autre genre, la rencontre entre The Ex et Getachew Mekurya : deux mondes qui se collent sans se confondre. Et un nouveau style naît. Réédité aujourd’hui par Sound Fuji et 180g, ce disque tient toujours debout parce qu’il ne cherche pas à arrondir les angles. Chiemi Eri chante comme elle chante, les Tokyo Cuban Boys jouent comme ils jouent. Ce décalage — ce léger flottement rythmique donc culturel — crée une tension qui, encore aujourd’hui, l’empêche de vieillir. infos +
tranzisdor, podcast
« En grandissant, je me suis rendu compte que mes souvenirs étaient très imagés, très cinématographiques. Pareil pour la langue. Par exemple, mon père ne disait jamais une olive, mais un zitoune. C’est que je voulais explorer en musique et en images. » Grégory Dargent,à propos de la création de Soleil d’hiver. jazzdor strasbourg 2025transizdor : grégory dargent— podcast —podcast en quatre épisodes créé par Naima Bouzid, Simon Garcia,Clothilde Lemaire, Chloé Renard, Vanida Tep et Augusta Weydert. Voici les quatre épisode d’une rencontre impulsée par Jazzdor entre des étudiant·es du campus strasbourgeois, ·pointbreak et le Service Universitaire de l’Action Culturelle de Strasbourg. Ce projet a permis un entretien au long cours avec Grégory Dargent, musicien programmé dans le cadre de l’édition 2025 du festival Jazzdor. Du 18 au 21 novembre, ·pointbreak a accompagné les étudiant·es de l’Université de Strasbourg pour envisager, enregistrer l’interview puis créer un podcast autour de Soleil d’hiver. Toustes issu·es de filières différentes, les participant·es à cet atelier de fabrication ont pu apporter des regards et des pratiques complémentaires, en s’emparant des codes et de l’écriture sonore et radiophonique. Ce podcast à l’exigence collective comprend, micro-trottoirs, virgules personnelles et extraits de la longue conversation avec Grégory Dargent menée l’après-midi du concert. Il s’est inventé sur place et porte la richesse des expériences versées par chacun·es. —Atelier de création radio accompagné par Lara Dupuis-Braganti, guillaume malvoisin, Zelda Pollard et Hélène Salm // Médiation culturelle initiée par le Service Universitaire, le dispositif Carte Culture et Jazzdor. —photos © Hélène Salm, Teona Goreci— jazzdor : chronique du concert
Rita Payès, chronique
« Rita Payès embrasse le folklore espagnol, le flamenco et les mariachis mexicains, croisés dans une écriture pop symphonique. La musicienne s’y glisse parfaitement. Voix grave et généreuse, grande tessiture. » rita payèssamedi 13 décembre,espace des arts, chalon/saône— chronique —par Lucas Le Texierphoto © Clara Ruiz—concert organisé en partenariat avec Les Musicaves La pépinière de Joan Chamorro continue de faire pousser les talents. Le pédagogue barcelonais qui a monté le Sant Andreu Jazz Band dans un quartier de Barcelone, capitale catalane, avait accompagné l’ascension de la trompettiste Andréa Motis. Alors à voir et écouter Rita Payès, de quatre ans sa cadette, 25 ans tout pile, dont dix ans de musique au compteur, on prévoit sans trop de mal la suite. À Chalon, la tromboniste et chanteuse est venue accompagnée d’un duo de guitares acoustiques, d’une basse-bat’ et d’un quatuor à cordes. Très vite, elle se démarque de sa consœur. Fini le jazz trad’ ou le regard tourné vers les USA, Payès embrasse le folklore espagnol, le flamenco et les mariachis mexicains, croisés dans une écriture pop symphonique. La musicienne s’y glisse parfaitement. Voix grave et généreuse, grande tessiture. Si l’anglais reste la langue du rythme, l’espagnol est celle des histoires, des balades, de l’imaginaire voyageur. Mélange entre le mélancolique et le chaleureux, propre à l’univers de Payès entre les syncopes bossa et ibériques. Influence de la madre, Elisabeth Roma, maîtresse en guitare classique et bossa, à ses côtés sur scène. Leur connexion laisse tournoyer la musique de Payès, entre accords grattés riches, curieux, catchy, et des arrangements de velours taillés pour les textures chaudes de l’orchestre. Paternité et maternité du succès. infos +
noborder 2025, chroniques
« noborder regarde comment la mémoire habite encore, vivace, les terres encore vivantes de ce foutu pays. S’il s’est méchamment embedonné à s’aigrir sur une futile identité nationale, ceux qui l’habitent et le font s’en jouent. Décentrant les terres et musiques de Bretagne sur leurs jonctions gitanes et arabes ou mozarabes. » 3 jours passés au festival noborder décembre 2025— chroniques textes guillaume malvoisinphotos © Pierre-Alphonse Hamman, Eric Legret jour 1 clément vercellettomémé k7christine zayeb jour 2 stranded hose& babacar cissokhoanna ferrerrefree & niño de elchecxk jour 3 dixitsarah rubiolove and revengeaziz konkritedamily Première visite à Noborder pour pointbreak, entrée par l’atelier. Soit tuyaux, appeaux et modulo. C’est L’Engoulevent, installation sonore au grand pouvoir plastique imaginée par Clément Vercelletto. Élégance des dispositifs qui vissent l’œil et l’oreille sur l’objet pour mieux en dissiper l’efficacité au profit de l’évocation. Orgue modulaire et démontée portant la marque de Léo Maurel, boha gonflée à bloc, aspi microtonal, le tout manipulé minutieusement à vue. Tout est tendu vers la petite dramaturgie sonore à venir. C’est très doux, L’Engoulevement, affaire pourtant dotée d’un titre d’oiseau de malheur. C’est consolateur, aussi. De l’urgence de la perte des chants de piafs au petit matin, du son de la brise dans les arbitres nus en hiver. Ici avec ses rituels 2.0, avec sa petite entreprise de reconstruction plus de reproduction, Clément Vercelletto réanime, en les associant avec une audace très précise, souvenirs et écoute de l’instant. Les micro-harmonies prennent l’espace sans aucun mal, l’infime s’efface peu à peu pour allumer de grandes peintures intérieures. Pas si loin d’un naturalisme ouvrier et recadré à la Courbet, L’Engoulevent à l’allure d’un petit atelier universelle, intime et partageur à ciel ouvert. Ouvert dans ses grandes largeurs patientes sur un nouvel espace de respiration, dont le prix de la lenteur n’est pas la moindre qualité. Espace remis au bon soin du tempo asthmatique d’un petit ballon orange. Imperturbable, comme l’est la longue montée en volume et longue descente dans les drones graves. Sans sérieux ni danger. Consolateur, nous disions. Chez Mémé K7, on se console aussi. Mais dans ce spectacle sorti de la dixième promo de la Kreiz Breizh Akademi le motif trad est moins déconstruit que juxtaposé, avec une naïveté confondante de joie franche, au free jazz, à la noise et à tout ce qui tient sur la corde raide de la musique modale. Ça ne choisit pas et laisse rien de côté qui pourrait musique commune. Iron Goadec et les sœurs Maiden, en somme. Bien sûr ce qui tend tout l’édifice, c’est la danse des cœurs, les corps resteront assis, et les chants comme la gwerz et le kan ha diskan, façon de blues et de Calls and respons des tourbières d’ici. C’est aussi les structures aussi bretonnes et bordéliques que pouvait l’être le metr créateur de l’Akademi, Erik Marchand, turbo-parti explorer d’autres modes depuis octobre dernier. C’est de ce départ dont on se console, dont la petite bande de Mémé K7 tire un peu de sa hargne joyeuse. Sur ce génial bazar d’orchestre paritaire plane un bonheur d’universalité hors-frontière toujours, jamais hors sol. C’est fait avec une grande liberté, une technique solide et une joie frontale : des voix puissantes, de la dentelle sur la grosse caisse, un basson parti en drone ou en freestyle et d’autres voix à récits celle-là. Fragiles et toutes à ce qu’elle racontent posées sur les longues tenues mouvantes des synthèses et des cordes : pensée féministe, incises documentaires, matière magnétique collectées auprès de femmes du début du siècle, les fameuses K7, et la mémoire mixte, très active. Et ça percute. Les souvenirs de ceux qui seraient restés bloqués sur L’Afro Celt Soundsystem. Kenavo les potos, le nouvo est dans ces turbines-là. Qui percutent et qui racontent. Des mélodies simples et touchantes, qui montrent comment la mémoire habite encore, vivace, les terres encore vivantes de ce foutu pays. S’il s’est méchamment embedonné à s’aigrir sur une éventuelle identité nationale, ceux qui l’habitent et le font s’en jouent. Décentrant les terres et la musique bretonnes sur leurs jonctions gitanes et arabes ou mozarabes. Entre ici Refree pour trois tracks en commun, passez par là Annie Ebrel, Titi Robin les tarafs de vadrouille, Erik le grand et les turbo danseurs de Serbie. Ce Mémé K7, à défaut de jouer de la musique pour mémère à krampouezh, tient la jeune garde aux aguets. C’est gai. Très gai, aussi le trio de Christine Zayeb. Gai et agile comme ses doigts sur son qanun, Bilal de son petit nom, agile comme le sont les trilles et modulations de ses chants. Il y a toujours du grave qui sous-tend chaque instrumental et chaque chanson. Au deux sens du mot. La Palestine et la résistance nécessaire ne sont jamais très loin, le bourdon non plus. Au deux sens du mot. Le drone paradoxal créé par les mouvements constant de de la musicienne-dentelière. La mélancolie qui s’échappe, volontaire, poussé d’une épaule amicale par tout l’apanage de flûtes de duduk de Sylvain Barou. Tout va très vite, se tend et se détend plus tard, pour ouvrir des espaces d’imaginaires cinématiques et très clairs. Si la tradition consiste à ne pas répéter les gestes mais à les transmettre à qui saura les entendre, ce trio a les six pieds dedans, la tradition, forts de mélanges dont l’éblouissement est savamment distillé. Il devrait y avoir eu quelques têtes tournoyantes qui sont remontées suivre les DJ sets diamantine pour l’after dans le hall du Quartz. Sur son Stranded horse, Yann Tambour a le mors très souple. Moins contenue que retenue, sa musique sautille avec une sauvagerie élégante, une pudeur exquise. Le duo avec Boubacar Cissokho, délicatement chevronné depuis 2012, peut alors galoper sur les entrelacs des morceaux de The Warmth You Deserve, leur dernier disque sorti en mars dernier, et d’autres chaleurs, plus anciennes. Tout est simple d’apparences et profondément contemplatif. À l’image du festival, ce duo. La juxtaposition nourricière y a fait son lit. Et ça provoque des attelages soyeux, des collisions douces (cf jour 1,
Eva Cloteau, interview

« On doit toujours penser la musique qu’on propose dans une idée d’ancrage au réel, se dire que faire de la musique, c’est avoir la parole. » —Eva Cloteau, violoncelliste et chanteuse – Drache drache,eva cloteau— interview Entretien en marge du concert du duomercredi 10 décembre 2025, festival NoBorder, Brest—•Drache :Eva Cloteau, violoncelle et chantMorgane Labbe, contrebasse et chant—•propos recueillis par guillaume malvoisinphoto © Arthur David Où pose-t-on Drache, le duo mené avec Morgane Labbe, dans l’archipel des musiques bretonnes ?Pour répondre de façon très concrète et géographique, notre répertoire est issu des musiques de Haute-Bretagne, qui vont du Pays de Guérande, au Pays de Redon, en passant par le Pays de Fougères. Nos danses émergent des danses venues de ces territoires, comme l’avant-deux ou le rond paludier. Ce répertoire va continuer de s’ouvrir avec ce qu’il contient. Ensuite, il se trouve qu’avec Morgane, on s’est rencontrées autour des musiques occitanes, au sein d’un collectif-école, appelé Caminaires, une formation de recherche autour des musiques traditionnelles, qui sont aussi micro-tonales et modales. On a donc choisi d’y faire écho, avec quelques apparitions occitanes, dans notre concert et notre fest-noz. C’est vraiment le répertoire qui définit d’abord votre duo ?C’est une des façons de se définir, qui me semble fondamentale. Si on me demande de présenter un groupe, j’aime bien faire un lien à la géographie et à l’origine de ce qu’on joue. Ensuite, que sommes-nous ? Ce qu’on a vécu et ce qui nous a traversées comme musique. Faut-il habiter alors un pays pour en jouer la musique ? Vaste question à laquelle je laisserais répondre chaque personne de sa propre manière. C’est une question qui me traverse et qui me traversera encore longtemps. On joue des musiques qui nous appellent, qui font écho en nous, parfois très fort parce qu’on les a entendues dans notre enfance. On vient de ces musiques-là, sans doute du moins d’expériences transgénérationnelles autour de ces musiques. Parfois cependant, les musiques qui nous appellent ne sont pas forcément les musiques de là où on a grandi, mais apprises ou entendues au fil de rencontres. Ce qui est le plus important, c’est de savoir d’où on parle et comment on en parle. Et du coup, d’avoir un intérêt pour se demander d’où vient le répertoire qu’on continue de partager. Tu dis « savoir d’où on parle », ça me ferait reformuler ma question ainsi : est-ce un moyen d’habiter un pays, que d’en jouer la musique ? Carrément. Tu as aussi prononcé le mot transgénérationnel. Avez-vous le sentiment que Drache appartient à cette nouvelle nouvelle nouvelle génération du trad en France ?À partir du moment où tu joues un répertoire issu des musiques traditionnelles et que tu écoutes des collectages pour en refaire une nouvelle proposition, oui. La notion de collectage a-t-elle été aussi importante, que pour le trio Rozètt dans lequel tu joues également ? C’est aussi fondamental, même si on n’a pas eu de lien avec une personne vivante et unique comme Clémentine Jouin pour Rozètt. On joue des musiques de collectage rassemblant des personnes différentes, passées à leurs différents filtres puis au nôtre évidemment. Vous chantez mais jouez aussi du violoncelle, et de la contrebasse pour Morgane. A priori, deux instruments peu attendus en pensant au chant de Haute-Bretagne.Bien sûr, on a conscience que c’est en effet, comment dire, une sacrée aventure que d’appréhender un air qu’on a pu entendre joué par une bombarde au violoncelle ou à la contrebasse. Parfois, c’est un saut dans le vide super intéressant, et on avait envie de ce défi-là. On essaye de tirer profit de cette originalité pour aller chercher d’autres couleurs, d’autres textures. Après, comme la voix est vraiment importante dans ce duo, on s’appuie beaucoup sur le chant pour faire écho aux collectages. Vos deux instruments jouent dans le registre grave. Est-ce une offre de couleur particulière ou une contrainte assez précise ?Les deux à la fois. Ils offrent une forme de cohérence directe dans les modes de jeu, on peut alors se fondre l’une dans l’autre. Pour avoir une belle stabilité, c’est aussi intéressant que chacun des instruments puisse ressortir. Le violoncelle se retrouve à jouer hyper aigu alors qu’il ne l’est pas tant et ça permet d’aller chercher d’autres textures. C’est parfois une contrainte aussi, pour l’intelligibilité par exemple. On a conscience que les graves sont moins faciles à capter pour une oreille qui passe, une oreille qui danse. On est en recherche sur cela, pour que notre communication musicale avec les gens qui nous écoutent soit la plus limpide possible, notamment pour la danse. Votre instrumentarium singulier fait aussi un lien entre savant et populaire. Est-ce une chose dont vous avez discuté ensemble au sein de Drache ? Vous jouez la tradition populaire et vous la jouez avec des instruments qu’on pourrait attribuer à une forme de musique dite savante. C’est ce qu’on est aujourd’hui : deux chanteuses qui jouent de la contrebasse et du violoncelle. On avait envie de cette recherche ensemble, avec des instruments qui se jouent à l’archet. Dans mon jeu, j’ai vraiment envie de faire écho au jeu des violoneux et violoneuses. Même si ce n’est pas exactement la même chose, c’est ce sur quoi je m’attarde pour chercher les couleurs à l’instrument. https://youtu.be/h21RvfEQoaA?si=b51hl3uKGpqXhu67https://youtu.be/RncKFJHwERg?si=AV4KLwAEvrZ6okfd Dans votre musique, on entend aussi, en germe sans doute, une forme de décentration. Bien sûr, et tu en as parlé, il y a l’occitan qui va venir décentrer la langue et les chants de Haute-Bretagne. Est-ce que c’est quelque chose que vous aimeriez poursuivre, pour amener ce répertoire vers d’autres couleurs, voire même vers l’expérimentation, tu parlais plus tôt de micro-tonalité. Cela dépend à qui on s’adresse. J’aime bien penser un répertoire dans la fonction il aura. Et ça, c’est très présent dans les musiques traditionnelles. Pour qui jouera-t-on ? Si on joue pour de la danse, je crois qu’il faut privilégier l’intelligibilité, la capacité à être claire dans le mouvement de cadence. On est tout de même carrément intéressées par l’improvisation
batterie partagée, les concerts
batterie partagée,jeudi 18 décembre, 18h— concert tom malmendier × selma namata doyen À cette heure-là, à cet endroit-ci, certain·es partagent des planches apéro. Parfois, d’autres se partagent un drumkit. C’est très bien car Tom Malmendier et Selma Namata Doyen ont le bras long. Littéralement. Iels annoncent 364 centimètres si on les empile. C’est très bien, même, car il en faut, de l’allonge, pour se partager une batterie. Les voici face à face, serré·s autour de la grosse caisse et des cymbales. Chacun s’installe et joue de sa portion d’instrument, sans chichi, avec ce qu’on sait faire. Tom, avec son jeu free et incisif, nourri d’expérimentations sonores et d’élans bruts, Selma avec son parcours traversant le classique, le contemporain et l’improvisation. Les voici face à face, avec deux approches distinctes qui se complètent et se répondent, histoire de pousser les débats un peu plus loin. Cette rencontre franco-belge est bien plus soft qu’un face-à-face Trump/Poutine, bien plus amicale à l’heure des planches partagées.•Après un premier concert l’an dernier à Bruxelles, et quelques jours de résidence à Dijon, cette batterie partagée sera l’objet de cette sortie de résidence. concert à prix libre —Le Point d’eau71 rue jeannin – Dijonvelodi : station n°10 Jeannin- Saumaisebus : liane 6, St Micheltram : 1 et 2, arrêt République Cette soirée .pointbreak est organisée en partenariat avec Le Point D’eau, à la suite de trois jours de 3 jours de résidence.
Garden Of Silences, chronique

« Mandoliniste oblige, le virtuose arrange et s’amuse avec le grand répertoire de la country, du bluegrass, sur sa petite voix de miel et son jeu de velours. » garden of silencesjeudi 13 novembre,d’jazz kabaret, dijon— chronique ●texte guillaume malvoisinphotos © Stan Augris Le Jardin des silences, deuxième. Après l’acte de naissance nivernais, trois jours plus tôt à Nevers, greffe dijonnaise. Garden of Silences, dernier né des contre-allées de l’imaginaire de Clément Janinet, repousse un peu plus le froid et les dégâts de l’automne. C’est D’jazz Kabaret, c’est La Vapeur, c’est novembre. Toujours précieux de pouvoir suivre la germination des idées dans le cortex d’un ami musicien. Précieux, et inconfortable. Précieux parce qu’on peut alors voir fleurir les obsessions. Inconfortable parce qu’il faut arriver à ne rien attendre de cette floraison, à la laisser venir et advenir. Faire confiance et écouter, en somme. C’est aussi ce qui se joue au cœur de ce quartet dit européen, par son réunificateur. Allemagne, Norvège, France. Idéologie au cordeau, échanges davantage posés sur la générosité que sur le calcul économique, énergie dédiée entièrement à cette drôle d’affaire qu’est faire de la musique ensemble. Si, à l’extérieur, l’idée-même d’une Europe fédérée est en panne et en danger, ici, au sein du Club qui accueille Média Music, il y a de la chaleur, et de l’ampleur partagée. Ceci dû, notamment mais surtout, à la place prise par l’accordéon d’Ambre Vuillermoz en deux ou trois concerts. Le soufflet prend de l’envergure et c’est le quartet qui décolle. Arve Henriksen vers des éclats et des allures de pâtre grec, la basse de Robert Lucaciu vers un son de plomb, imparable et magnifique, Clément Janinet vers l’invention d’un mélisme d’aujourd’hui où naviguent la Renaissance, le trad, le Free et un plaisir patent à se réinventer. Se déployer. Elle fut marquante cette idée, pour ce concert au son parfait. L’esprit club laissait sans doute entrevoir ceci de plus près, à la source, presque. Quartet sans batterie mais pas sans battement, Garden Of Silences aura tracé pour une heure de jeu et ses suivantes, une pulse collective. Dense, consolatrice et réjouissante. infos +
Chris Thile, chronique

« Mandoliniste oblige, le virtuose arrange et s’amuse avec le grand répertoire de la country, du bluegrass, sur sa petite voix de miel et son jeu de velours. » chris thilejeudi 13 novembre,espace des arts chalon— chronique ●texte Lucas Le Texierphotos © DRconcert organisé en partenariat avec Les Musicaves Chris Thile a l’aisance. Sourire et bonne ambiance. Ce petit côté showman américain qui captive son public en quelques minutes. Mandoliniste oblige, le virtuose arrange et s’amuse avec le grand répertoire de la country, du bluegrass, sur sa petite voix de miel et son jeu de velours. A l’Espace des arts, la mise en scène est sobre, lumière chaude sur tapis de salon, comme si l’on était accoudé à la cheminée. Et l’on écoute Thile parler des femmes, des hommes, de l’Amérique et de la vie. Avec son petit look de dandy, quasi hobo américain, on lui donnerait le bon dieu, lui prêterait l’oreille pendant des heures. Le programme donc, un pot-pourri de la chanson populaire américaine. Mais Chris Thile est un virtuose et un adorateur de Bach (Bach, Sonatas and Partitias, vol. 2) qu’il mêle aux sons du Sud et de l’Ouest américain. Rythmes, harmonies et mélodies s’embrassent, se détestent et se retrouvent, mélangés par cet homme orchestre à la voix légère et voguante, battant du pied comme un cowboy sur son rockin’ chair. Surtout, la mando de Thile est un prolongement de son corps. Il sourit à ses traits rapides, rit à ses rythmes profus. Le public est dans l’entre-deux, silencieux et impressionné, heureux et enjoué. Pas un bruit pendant Bach mais des rires pendant les fox songs, les fiddletunes et les assemblages de mélodies pop trad’ d’ici et là. Ce n’est pas qu’un virtuose, c’est aussi une encyclopédie. Consensuel ? On dira plutôt Universel. infos +
the liminanas, chronique

« La chimère à six têtes est enfin là : cow-boy en salopette au micro, trois gratteux, deux barbus, un autre en blazer léopard. Une bassiste, et même des mini Limi sur la batterie de Marie. Les lumières s’éteignent, quelques riffs surgissent, forcément c’est religieux, le riff pour le groupe. » the liminanasmercredi 19 novembre,la vapeur, dijon— chronique 20 heures. Quand d’autres regardent le JT, nous on entre dans la grande salle de la Vapeur. Les Limiñanas montent dans un instant, alors on traverse la brume jusqu’à la scène. La chimère à six têtes est enfin là : cow-boy en salopette au micro, trois gratteux, deux barbus, un autre en blazer léopard. Une bassiste, et même des mini Limi sur la batterie de Marie. Les lumières s’éteignent, quelques riffs surgissent, forcément c’est religieux, le riff pour le groupe. Les écrans brillent et c’est la D.A de Faded, dernier disque du groupe. Du rouge, du noir, du blanc, des images psyché. Extravagant, bizarre, ultra-sophistiqué. Peu à peu, la machine s’active. On passe du frémissement lent à l’ébullition. La distorsion éclate, Salvation retentit et c’est l’éruption. Les guitares, lentes et hypnotiques, rampent et se faufilent dans nos corps sans prévenir. La transe est élégante, le trip discret, le vertige posé. Les Limi, c’est ça. C’est du Catalan, forcément un peu séditieux. Alors, on est là, un peu décalés du corps et de l’esprit, dans cette salle où tout semble bouger au ralenti. Ils ne frappent pas fort : ils installent le son, creusent doucement, profondément, et nous touchent là où on avait oublié qu’il y avait quelque chose. On regarde la scène, en jouant dedans, pourtant. Dissociation, re-connexion. On se surprend à bouger avec la chimère, à la suivre sans vraiment réfléchir. La lumière, la brume, le son : tout se mélange et s’étire. Une minute en dure cinq, plus aucune notion de fin possible et la foule vibre, devient extension de chaque note de ce post-punk méditatif, très classe et viscéral. Retour au réel, impression d’avoir passé deux heures dans une autre dimension. Le froid nous frappe la tronche, déjà vissée d’un sourire coincé. On est rentrés solides, on en ressortira vaporeux. —texte Alyssa Meunier x Marius Gourdinphoto © Mathieu Zazzo infos +
jazz à luz 2025, chroniques

« Jazz à Luz continue de combiner personnalités en action et invention tous répertoires. C’est ce qui est bon dans ce genre de festival. Comme chez Shakespeare où l’éther se nourrit du vulgaire, en Pays Toy, l’expé se nourrit du populaire. » jazz à luz 202510 au 13 juillet 2025— chroniques jour 1 : ouverture orchestre 2035 yuzu[na] C’est quoi ouvrir un festival ? Simple. D’abord les retrouvailles, entre quidams, entre artistes, entre pros. Ensuite, des découvertes. Équipes, lieux, paysages alentours. Ambiance. On attend du free, de l’expé ? On aura de l’éthio-punk lyrique et cabossé avec [NA], du petit orphéon occitano-forain aux parodies rock et populaires très classes avec le Yuzu et du savamment sauvage. Le tout placé judicieusement à l’endroit où tout doit se jouer. Ouvrir un festival c’est, comme ici à Luz, ré-habiter patiemment sa propre ville. Ouvrir un festival, c’est toujours un peu refaire visite au pays du peuple, comme disait Jacques Rancière. Ainsi, c’est contourner les attentes, accueillir sans contenter, dire bonjour et décontenancer. Avec sa fausse gueule de Carnaval fagoté en vide-grenier, l’Orchestre 2035, en réalité 15 dégingandé·es à l’unisson, pourrait faire grincer quelques (fausses) dents. Sous ses airs de free recuit, le combo va plutôt chercher du côté des free parties groove en vogue sous les périphs ou dans les hangars britanniques. Voir les fêtes costumées d’Onyx Collective, par exemple, donnée avant Covid. Soit de la couleur, de l’obsession et une maîtrise musicale toute entière dévouée au plaisir partagé. D’aucun webzines théoriseraient à distance la question d’une jeune génération Free en France. Pas sûr que ce soit bien utile. Les codes sont brouillés, au moins autant que peuvent l’être les œufs dans un squat à Brighton. 2025 ? Pfunk, pour faire court. Du son qui pense et qui danse. Pas besoin de faire semblant de réfléchir davantage. Retour à l’immédiateté, signe générationnel. Les membres du collectif 2035 savent faire musique, convoquent avec la même tendresse Braxton, l’Art Ensemble, Xenakis, les Pussy Riots, Funkadelic, les masques théâtraux de Werner Strub, le style félin de Jean-Pierre Rives (spéciale dédicace 1). Il y a aussi la force et la puissance répétitive. Celleux qui évoqueraient la transe pourront toujours aller se rincer le tympan avec Fred Lopez en Terre Inconnue. Là à Luz, l’hypnose n’a de sacré que dans la danse. Dense. Spontanée, épaisse et alarmante. On aurait aimé voir cela en mode boiler-room (spéciale dédicace 2). Mais la joie est frontale, le son mastoc, le plaisir batailleur. Non-genré et non répertorié. Les percussions, centrées, agglomérées en un seul instrument, équilibre les assauts de soufflants acides et la rondeur des basses de toutes sortes. Les voix flottent sur cela, pleines d’éther et d’accords. C’est militant ? Engagé ? Oui, forcément dans la France d’aujourd’hui. C’est agité contre la sclérose de l’époque, revendiquant le droit de pouvoir dire des sottises auto-tunées, de fabriquer des slogans, de faire Dada, de faire dodu, de faire du commun. On peut venir des hautes sphères de la jeune garde musicale française (voir détail dans le pédigrée de chaque musicien·ne du line-up dont l’ONJ ou l’Ircam) de savoir jouer comme un zouave incandescent. Il y a un mouvement qui bruisse sur cette scène actuelle. Venu peut-être des choses apprises par la scène neo-trad du centre France où la rave party s’impure de complaintes, de banjos ou de danses électroniques. Déjà vu ce free groove furieux ? Oui, sans doute, pour quelques gonades vénérables qui auront eu la chance de se pâmer devant Peter Brötzman, Rip Rig and Panic ou un set des Slits. « Émergence, c’est le thème de la soirée », disait en préambule la stature du commandeur, à l’abri de tout besoin de rajeunir. Émergence. Dont acte. C’est ouvert. jour 2 : lise barkas / david chiesa / sasha steurer / susana santos silva / fabiana stiffler /karsten hochapfel Première matinée à Luz, descendue par la face apaisée de l’improvisation. Pas dénuée d’inquiétude pour autant, c’est même inné à l’exercice. Mais il y a une belle sérénité montante au fil de cette deuxième journée de festival en Pays Toy. Face au trio Lise Barkas, David Chiesa et Sasha Steurer, il faut très vite se défaire de la tentation de savoir qui accompagne qui. La danse est au centre de la scène, la musique sur chacun des deux côtés, pragmatisme pur. Dans le champ visuel, il y a les corps du trio, leurs tensions visibles, selon un seul but, le son, selon une double règle, la maîtrise et la décentration. Il y a ce que l’on voit, il y a ce que la vue laisse attendre et ce qu’on entend. Ce qui reste rarement raccord avec cette attente. Principe aussi neuf que l’eau tiède, décrit ainsi. Évidence rappelée, sans doute mais plutôt jolie. Le corps dansé de Sasha Steurer ajoute une complexité perturbatrice bienvenue à l’équation du trio. Les drones et ostinatos rugueux tirés de la cabrette, de la vieille à roue et de la cornemuse détournées du commun, viennent percuter l’espace ouvert par la danse, jamais très loin de l’obsession, et la vulcanologie forgée d’un lent et patient travail à la contrebasse. Textures et matières s’aimantent et dialogue. L’infra-danse avec le beta, c’est extra.Tout aussi extra, on imagine aisément, d’être seule, dos à la vallée, adossée aux ruines du Château Sainte-Marie, face à une centaine d’oreilles montées sur la butte pour écouter. Susana Santos Silva a cette chance-là. Extra donc. Solo âpre et grenu d’abord pour conjurer les orages menaçant alentour, puis joué au cuivre velouté pour s’amuser des échos et réverbérations naturelles de la vallée. On vous disait hier, qu’un festival devait toujours un peu ré-habiter son territoire. Ici Susana Santos Silva joue avec les millénaires de pierre et l’actualité du cuivre de son instrument manipulé in situ avec une dextérité émouvante. On sent une forme d’urgence pressante à jouer ce solo, à cet instant, dans le calme des ruines, en pause de longues tournées. La trompettiste se joue des sauts de tessitures, met du grain dans son pavillon, une douceur époumonée plus loin. Jusqu’à