« Au micro : Chiemi Eri, star précoce au Japon, aussi à l’aise dans le répertoire folk que dans les reprises de pop américaine. Derrière elle, les Tokyo Cuban Boys, pionniers de l’afro-cuban jazz au Japon. »

Chiemi Eri

chiemi no minyoshu
chiemi eri and the
tokyo cuban boys
— chronique


par Selma Namata Doyen
photo © DR

Chiemi Eri chant
Tokyo Cuban Boys backing band
Noriyoshi Naitō arrangements
Tadaaki Misago chef d’orchestre

sound fuji, 180g,
1958, reiss. décembre 2025
— line-up

Ce disque date de 1958, mais il reste étonnamment vif. On y trouve des chansons traditionnelles japonaises (min’yō) revisitées avec une section cuivres latino bien chargée. Au micro : Chiemi Eri, star précoce au Japon, aussi à l’aise dans le répertoire folk que dans les reprises de pop américaine. Derrière elle, les Tokyo Cuban Boys, pionniers de l’afro-cuban jazz au Japon, balancent mambo, rumba et cha-cha sans jamais lisser les formes du min’yō. Le résultat est à la fois très marqué par son époque — orchestrations denses, reverb large, voix projetée façon variétés des années 50 — et totalement libre dans sa manière d’empiler les éléments sans chercher à les fondre. Otemo-Yan démarre pied au plancher, triangle en avant, percussions survoltées, pendant que Chiemi reste droite dans son phrasé. Itsuki no Komoriuta, reprise d’une berceuse classique, ralentit le tempo mais garde une tension souterraine, portée par les contrechants cuivrés. Difficile de s’endormir dans ces conditions. Il ne s’agit pas de “japoniser” le jazz ni de “moderniser” le min’yō, mais simplement de faire tenir ensemble deux logiques musicales qui ne se croisent pas naturellement. Kuroda-Bushi et Sano-Sa illustrent bien ce principe : la ligne vocale, souvent pentatonique, se cale presque sans sueur sur une rythmique afro-cubaine qui, elle, ne bouge pas d’un pouce. Le contraste est frontal, mais jamais forcé. Une logique qui peut rappeler, dans un tout autre genre, la rencontre entre The Ex et Getachew Mekurya : deux mondes qui se collent sans se confondre. Et un nouveau style naît. Réédité aujourd’hui par Sound Fuji et 180g, ce disque tient toujours debout parce qu’il ne cherche pas à arrondir les angles. Chiemi Eri chante comme elle chante, les Tokyo Cuban Boys jouent comme ils jouent. Ce décalage — ce léger flottement rythmique donc culturel — crée une tension qui, encore aujourd’hui, l’empêche de vieillir.