« On doit toujours penser la musique qu’on propose dans une idée d’ancrage au réel, se dire que faire de la musique, c’est avoir la parole. »


Eva Cloteau, violoncelliste et chanteuse – Drache

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eva cloteau Drache © ArthurDavid

drache,
eva cloteau
— interview

Entretien en marge du concert du duo
mercredi 10 décembre 2025, festival NoBorder, Brest
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Drache :
Eva Cloteau, violoncelle et chant
Morgane Labbe, contrebasse et chant
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propos recueillis par guillaume malvoisin
photo © Arthur David

Où pose-t-on Drache, le duo mené avec Morgane Labbe, dans l’archipel des musiques bretonnes ?
Pour répondre de façon très concrète et géographique, notre répertoire est issu des musiques de Haute-Bretagne, qui vont du Pays de Guérande, au Pays de Redon, en passant par le Pays de Fougères. Nos danses émergent des danses venues de ces territoires, comme l’avant-deux ou le rond paludier. Ce répertoire va continuer de s’ouvrir avec ce qu’il contient. Ensuite, il se trouve qu’avec Morgane, on s’est rencontrées autour des musiques occitanes, au sein d’un collectif-école, appelé Caminaires, une formation de recherche autour des musiques traditionnelles, qui sont aussi micro-tonales et modales. On a donc choisi d’y faire écho, avec quelques apparitions occitanes, dans notre concert et notre fest-noz.

C’est vraiment le répertoire qui définit d’abord votre duo ?
C’est une des façons de se définir, qui me semble fondamentale. Si on me demande de présenter un groupe, j’aime bien faire un lien à la géographie et à l’origine de ce qu’on joue. Ensuite, que sommes-nous ? Ce qu’on a vécu et ce qui nous a traversées comme musique.

Faut-il habiter alors un pays pour en jouer la musique ?
Vaste question à laquelle je laisserais répondre chaque personne de sa propre manière. C’est une question qui me traverse et qui me traversera encore longtemps. On joue des musiques qui nous appellent, qui font écho en nous, parfois très fort parce qu’on les a entendues dans notre enfance. On vient de ces musiques-là, sans doute du moins d’expériences transgénérationnelles autour de ces musiques. Parfois cependant, les musiques qui nous appellent ne sont pas forcément les musiques de là où on a grandi, mais apprises ou entendues au fil de rencontres. Ce qui est le plus important, c’est de savoir d’où on parle et comment on en parle. Et du coup, d’avoir un intérêt pour se demander d’où vient le répertoire qu’on continue de partager.

Tu dis « savoir d’où on parle », ça me ferait reformuler ma question ainsi : est-ce un moyen d’habiter un pays, que d’en jouer la musique ?
Carrément.

Tu as aussi prononcé le mot transgénérationnel. Avez-vous le sentiment que Drache appartient à cette nouvelle nouvelle nouvelle génération du trad en France ?
À partir du moment où tu joues un répertoire issu des musiques traditionnelles et que tu écoutes des collectages pour en refaire une nouvelle proposition, oui.

La notion de collectage a-t-elle été aussi importante, que pour le trio Rozètt dans lequel tu joues également ?
C’est aussi fondamental, même si on n’a pas eu de lien avec une personne vivante et unique comme Clémentine Jouin pour Rozètt. On joue des musiques de collectage rassemblant des personnes différentes, passées à leurs différents filtres puis au nôtre évidemment.

Vous chantez mais jouez aussi du violoncelle, et de la contrebasse pour Morgane. A priori, deux instruments peu attendus en pensant au chant de Haute-Bretagne.
Bien sûr, on a conscience que c’est en effet, comment dire, une sacrée aventure que d’appréhender un air qu’on a pu entendre joué par une bombarde au violoncelle ou à la contrebasse. Parfois, c’est un saut dans le vide super intéressant, et on avait envie de ce défi-là. On essaye de tirer profit de cette originalité pour aller chercher d’autres couleurs, d’autres textures. Après, comme la voix est vraiment importante dans ce duo, on s’appuie beaucoup sur le chant pour faire écho aux collectages.

Vos deux instruments jouent dans le registre grave. Est-ce une offre de couleur particulière ou une contrainte assez précise ?
Les deux à la fois. Ils offrent une forme de cohérence directe dans les modes de jeu, on peut alors se fondre l’une dans l’autre. Pour avoir une belle stabilité, c’est aussi intéressant que chacun des instruments puisse ressortir. Le violoncelle se retrouve à jouer hyper aigu alors qu’il ne l’est pas tant et ça permet d’aller chercher d’autres textures. C’est parfois une contrainte aussi, pour l’intelligibilité par exemple. On a conscience que les graves sont moins faciles à capter pour une oreille qui passe, une oreille qui danse. On est en recherche sur cela, pour que notre communication musicale avec les gens qui nous écoutent soit la plus limpide possible, notamment pour la danse.

Votre instrumentarium singulier fait aussi un lien entre savant et populaire. Est-ce une chose dont vous avez discuté ensemble au sein de Drache ? Vous jouez la tradition populaire et vous la jouez avec des instruments qu’on pourrait attribuer à une forme de musique dite savante.
C’est ce qu’on est aujourd’hui : deux chanteuses qui jouent de la contrebasse et du violoncelle. On avait envie de cette recherche ensemble, avec des instruments qui se jouent à l’archet. Dans mon jeu, j’ai vraiment envie de faire écho au jeu des violoneux et violoneuses. Même si ce n’est pas exactement la même chose, c’est ce sur quoi je m’attarde pour chercher les couleurs à l’instrument.

Dans votre musique, on entend aussi, en germe sans doute, une forme de décentration. Bien sûr, et tu en as parlé, il y a l’occitan qui va venir décentrer la langue et les chants de Haute-Bretagne. Est-ce que c’est quelque chose que vous aimeriez poursuivre, pour amener ce répertoire vers d’autres couleurs, voire même vers l’expérimentation, tu parlais plus tôt de micro-tonalité.
Cela dépend à qui on s’adresse. J’aime bien penser un répertoire dans la fonction il aura. Et ça, c’est très présent dans les musiques traditionnelles. Pour qui jouera-t-on ? Si on joue pour de la danse, je crois qu’il faut privilégier l’intelligibilité, la capacité à être claire dans le mouvement de cadence. On est tout de même carrément intéressées par l’improvisation et la recherche ensemble. Et Drache fait partie aussi de ce terrain de jeu.

Comment avez-vous travaillé la langue à l’œuvre dans Drache ? Je pense aux Breton, au Gallo, au Français. Y a-t-il eu des choix à faire ?
On chante des chansons issues de langues qu’on a fréquentées. On n’a pas appris le Breton, donc on ne chante pas en Breton mais en Français avec quelques émergences en Gallo et de l’Occitan parce que c’est une langue que j’ai passé du temps à rencontrer.

Nous parlions d’habiter un territoire, or drache est un mot presque universel. On le trouve dans la patois ouvrier de la région du Creusot, dans le Morvan, dans le parlange poitevin.
C’est intéressant car il vient plutôt du parler du nord de la France. C’est un mot de langue régionale qui a voyagé énormément, sûrement parce qu’on a tous besoin de nommer la grosse pluie. On a un peu hésité sur ce nom parce que justement ce mot ne vient pas de la musique qu’on joue. Mais après, on aimait juste très fort cette sonorité, drache. Aussi, on adorait la formule : Drache, il pleut des cordes. Avec nos instruments, l’humour ressort. À cet endroit, notamment.

Comment faites-vous le lien entre la parole, la poésie et la danse ? Tu faisais référence aux « oreilles qui dansent » tout à l’heure.
Il y a une priorité donnée au jeu rythmique qu’offre la langue. Il faut que ça fonctionne, la poésie, pour que ce soit rythmique et que ça danse. Sinon, il faut chercher encore et encore. Je vous dirais ça. Ensuite, c’est un répertoire qu’on reprend des collectages, de paroles qui existent déjà, et puis dans lesquels on ouvre des interstices, dans lesquels on raconte un peu notre histoire à notre façon. On fait des échos à des chansons qui ont traversé les siècles, pour y ajouter un écho du présent. La réécriture reste discrète. Et c’est ce qui nous plaît, d’écrire la suite d’une chanson pour que le texte qu’on porte, soit celui dont on ait vraiment envie, celui qui raconte une histoire qui nous parle, un monde qu’on a envie de défendre.

Pour la génération dont vous êtes issues, Morgane et toi, la musique trad est accompagnée très souvent d’une forme de nouvelles pensées sociétales, sur des sujets primordiaux comme la place et la parole des femmes, la question du genre. Cela pourrait, par rebonds, rejoindre le cœur du métier que vous faites, et, par rebonds, se rapprocher de celui des qui se des sonerion bretons, musiciens et chroniqueurs de leur temps, pour donner aux gens des nouvelles des les villages qu’ils avaient traversés.
On doit toujours penser la musique qu’on propose dans une idée d’ancrage et d’ancrage au réel, se dire que faire de la musique, c’est avoir la parole. Qu’est-ce qu’on veut dire ? Qu’est-ce qu’on veut proposer ou encourager comme monde ? En effet, ce sont des revendications où justement, on donne de la force à chacun·e qui en aurait besoin pour combattre les oppressions systémiques telles qu’elles sont aujourd’hui. Quand on a la parole, c’est important de savoir ce qu’on en fait.