« noborder regarde comment la mémoire habite encore, vivace, les terres encore vivantes de ce foutu pays. S’il s’est méchamment embedonné à s’aigrir sur une futile identité nationale, ceux qui l’habitent et le font s’en jouent. Décentrant les terres et musiques de Bretagne sur leurs jonctions gitanes et arabes ou mozarabes. »
3 jours passés au
festival noborder
décembre 2025
— chroniques
textes guillaume malvoisin
photos © Pierre-Alphonse Hamman, Eric Legret
Première visite à Noborder pour pointbreak, entrée par l’atelier. Soit tuyaux, appeaux et modulo. C’est L’Engoulevent, installation sonore au grand pouvoir plastique imaginée par Clément Vercelletto. Élégance des dispositifs qui vissent l’œil et l’oreille sur l’objet pour mieux en dissiper l’efficacité au profit de l’évocation. Orgue modulaire et démontée portant la marque de Léo Maurel, boha gonflée à bloc, aspi microtonal, le tout manipulé minutieusement à vue. Tout est tendu vers la petite dramaturgie sonore à venir. C’est très doux, L’Engoulevement, affaire pourtant dotée d’un titre d’oiseau de malheur. C’est consolateur, aussi. De l’urgence de la perte des chants de piafs au petit matin, du son de la brise dans les arbitres nus en hiver. Ici avec ses rituels 2.0, avec sa petite entreprise de reconstruction plus de reproduction, Clément Vercelletto réanime, en les associant avec une audace très précise, souvenirs et écoute de l’instant. Les micro-harmonies prennent l’espace sans aucun mal, l’infime s’efface peu à peu pour allumer de grandes peintures intérieures. Pas si loin d’un naturalisme ouvrier et recadré à la Courbet, L’Engoulevent à l’allure d’un petit atelier universelle, intime et partageur à ciel ouvert. Ouvert dans ses grandes largeurs patientes sur un nouvel espace de respiration, dont le prix de la lenteur n’est pas la moindre qualité. Espace remis au bon soin du tempo asthmatique d’un petit ballon orange. Imperturbable, comme l’est la longue montée en volume et longue descente dans les drones graves. Sans sérieux ni danger. Consolateur, nous disions.
Chez Mémé K7, on se console aussi. Mais dans ce spectacle sorti de la dixième promo de la Kreiz Breizh Akademi le motif trad est moins déconstruit que juxtaposé, avec une naïveté confondante de joie franche, au free jazz, à la noise et à tout ce qui tient sur la corde raide de la musique modale. Ça ne choisit pas et laisse rien de côté qui pourrait musique commune. Iron Goadec et les sœurs Maiden, en somme. Bien sûr ce qui tend tout l’édifice, c’est la danse des cœurs, les corps resteront assis, et les chants comme la gwerz et le kan ha diskan, façon de blues et de Calls and respons des tourbières d’ici. C’est aussi les structures aussi bretonnes et bordéliques que pouvait l’être le metr créateur de l’Akademi, Erik Marchand, turbo-parti explorer d’autres modes depuis octobre dernier. C’est de ce départ dont on se console, dont la petite bande de Mémé K7 tire un peu de sa hargne joyeuse. Sur ce génial bazar d’orchestre paritaire plane un bonheur d’universalité hors-frontière toujours, jamais hors sol. C’est fait avec une grande liberté, une technique solide et une joie frontale : des voix puissantes, de la dentelle sur la grosse caisse, un basson parti en drone ou en freestyle et d’autres voix à récits celle-là. Fragiles et toutes à ce qu’elle racontent posées sur les longues tenues mouvantes des synthèses et des cordes : pensée féministe, incises documentaires, matière magnétique collectées auprès de femmes du début du siècle, les fameuses K7, et la mémoire mixte, très active. Et ça percute. Les souvenirs de ceux qui seraient restés bloqués sur L’Afro Celt Soundsystem. Kenavo les potos, le nouvo est dans ces turbines-là. Qui percutent et qui racontent. Des mélodies simples et touchantes, qui montrent comment la mémoire habite encore, vivace, les terres encore vivantes de ce foutu pays. S’il s’est méchamment embedonné à s’aigrir sur une éventuelle identité nationale, ceux qui l’habitent et le font s’en jouent. Décentrant les terres et la musique bretonnes sur leurs jonctions gitanes et arabes ou mozarabes. Entre ici Refree pour trois tracks en commun, passez par là Annie Ebrel, Titi Robin les tarafs de vadrouille, Erik le grand et les turbo danseurs de Serbie. Ce Mémé K7, à défaut de jouer de la musique pour mémère à krampouezh, tient la jeune garde aux aguets. C’est gai.
Très gai, aussi le trio de Christine Zayeb. Gai et agile comme ses doigts sur son qanun, Bilal de son petit nom, agile comme le sont les trilles et modulations de ses chants. Il y a toujours du grave qui sous-tend chaque instrumental et chaque chanson. Au deux sens du mot. La Palestine et la résistance nécessaire ne sont jamais très loin, le bourdon non plus. Au deux sens du mot. Le drone paradoxal créé par les mouvements constant de de la musicienne-dentelière. La mélancolie qui s’échappe, volontaire, poussé d’une épaule amicale par tout l’apanage de flûtes de duduk de Sylvain Barou. Tout va très vite, se tend et se détend plus tard, pour ouvrir des espaces d’imaginaires cinématiques et très clairs. Si la tradition consiste à ne pas répéter les gestes mais à les transmettre à qui saura les entendre, ce trio a les six pieds dedans, la tradition, forts de mélanges dont l’éblouissement est savamment distillé. Il devrait y avoir eu quelques têtes tournoyantes qui sont remontées suivre les DJ sets diamantine pour l’after dans le hall du Quartz.
Sur son Stranded horse, Yann Tambour a le mors très souple. Moins contenue que retenue, sa musique sautille avec une sauvagerie élégante, une pudeur exquise. Le duo avec Boubacar Cissokho, délicatement chevronné depuis 2012, peut alors galoper sur les entrelacs des morceaux de The Warmth You Deserve, leur dernier disque sorti en mars dernier, et d’autres chaleurs, plus anciennes. Tout est simple d’apparences et profondément contemplatif. À l’image du festival, ce duo. La juxtaposition nourricière y a fait son lit. Et ça provoque des attelages soyeux, des collisions douces (cf jour 1, plus haut). Ici, à la Passerelle de Brest, la collision est féconde pour ce set posé par Bad Seeds pour ses 10 ans. Frictionnant la folk légère aux sortilèges tissés à la Kora, l’Anglais de chronics livrées à vif au Français plus formaliste et ultra précis. Le jeu de guitare sèche du Contentin s’y prend les cordes et les riffs têtus de Boubacar Cissokho, lançant sans doute plus sa kora du côté du clavecin et du contrepoint a-la-bach que de la harpe gentille, propulse les miniatures évocatrices et les longues notes vocales vers des ailleurs puissants et amusés, joli clin d’œil d’anniversaire pour les 10 ans du disquaire à mauvaises graines. Des ailleurs dont chacun.e décidera de la destination. Cet équilibre est proche de celui qui fait tenir les assiettes sur le visuel du festival : parfaitement instable et gracieux parfaitement. Il y a tout un monde ou, du moins, toute une partie du monde, l’autre étant offerte à l’exploration personnelle.
Du monde il y en aura beaucoup chez Anna Ferrer. Mais de l’équilibre, impossible. Seule en scène, et accompagnée de tout son monde minorquin et de toute une mémoire née sur le même territoire, comment tenir en équilibre ? Mais attention, on parle ici des déséquilibres urgents et classes, de ceux qui font les longues marches, les chevauchées magnifiques. Il s’agit bien de cela pour ce solo, tourné comme une lutte tendre avec quelques fantômes. M’agrada s’espigolar scande et rechante la Catalane en minorqui, à la toute fin de son set, empilant les pistes vocales de façon virtuose. M’agrada s’espigolar, je picore ici et là. Il est ainsi avec les fantômes qui traversent ce set, choisis pour une histoire, une tragédie du quotidien, une idée dont il faut prendre soin. Avec le peu qu’on possède. La voix d’Anna Ferrer d’abord pour les dompter un par un, empruntant au trad, à la musique folk, à ce qu’on appelle jazz pour quelques renversements d’accords. Cette langue ensuite, où l’accent d’une syllabe légèrement déplacé vient bousculer la diphtongue suivante, comme pour ces chants marins rapportés de Minorque pour cette tournée bretonne ou ces chants d’amour à la Terre. Naissent alors d’autres cavalcades de vocabulaire et de géographies recomposées à l’envi : Espagne, Mexique, Tahiti aussi, très fugace. Puis il y a l’instrumentarium. Irradiant de laconisme. Synthétiseur, tambour, tiple, guitare en usage unique. Faire grand avec peu, traverser des petites hypnoses redoutables, histoire de donner envie de ne plus tenir en place. Car enfin, il y a cette présence, humble et satinée, versée toute entière dans la fontaine de ses chansons, histoire de filer quelques éclaboussures durables quand la voix et cette présence se rejoignent exactement. Alors s’opère un de ces petits miracles de scène. La puissance jaillit non pas de l’expression mais d’une intériorité dévoilée sur du velours, frappant l’inattendu d’une sereine évidence. Et durablement émouvante.
Retour à l’anormal. À la danse des contraires, comme le sacré et le paien qui dorment toujours un peu dans le même lit, comme l’écrivait le trompettiste Jon Hassell. Entre les deux faces d’une même médaille, il faut choisir, tantôt l’une, tantôt l’autre. Choisir, c’est aussi ainsi que Raül Refree imagine le commencement de tout acte de musique. Dont acte. Ce CRU+ES (les croix, les croisements en catalan) est donc une affaire de choix et de contraires. Ma voisine de fauteuil me donnera raison, tant sa froideur ostentatoire et râleuse pensait contraindre mon enthousiasme. Ce set réunissant Niño de Elche et Refree aurait pu être sous-titré Silence and spaces, tant les deux données intègrent cette œuvre géniale, étrange et massive. Calée dans l’hyper-théâtre, on aurait adoré voir un Claude Régy mettre en scène ce duo, CRU+ES procède par excavations et croisements divers. Les poses affectées jusqu’au sublime les techniques de chants étendues de Niño de Elche vissant les crânes à la scène quand les assauts très sonores de Refree éditent peu à peu leur manifeste, très manifeste, de CyberFlamenco. Bruitisme ultra-puissant, dont la science du silence provoque la musicalité assourdissante. Niño et Refree provoquent. C’est certain. Les 2 pieds dans la flaque. Et posés sur cette obstination à faire bouger les lignes, leurs choix deviennent très clairs. Brailler n’est pas prier. Alors il suffit d’invoquer, de souffler, d’extorquer peut-être même. Extorquer à la musique actuelle ses vocoders, à l’avant-garde ses structures complexes, à la pop des dynamiques. C’est un pope pop, Niño, sous ses allures de petit enfant craignant la main de D.ieu jusqu’en scène. Son personna théâtral tient du prodige, révélé qu’il est par les déflagrations soniques de Refree, jusqu’à ce passage terriblement poignant où la guitare rejoint, simpliste, brute et roots, celles de l’avant-garde de la free music. CRU+ES s’impose ainsi, dans sa complexité et sa frontalité étrange pour qui doit y poser des mots, ensuite. Danse des contraires, excavation d’émotions, mise à mort de la tradition pour qu’elle reste vivace. Affaire en cours.
Retour à la normale, ou presque. « Paulin Courtial et Dimitri Kogane s’évadent des montagnes gasconnes pour conquérir les déserts américains », nous dit la plaquette de programmation, et CxK de finir sur le carrelage mosaïque du sous-sol chez Vauban. Sacré voyage pour cette noise occitane en bandoulière qui fait autant de bruit que les récentes négos sur le vote du PLFSS ou qu’une attaque de drones russkoffs sur le Donbass. Non grata le son massif à NoBorder ? Pas vraiment (relire juste au-dessus). Encore moins quand il a le dos gratté par un certain Steve Albini. Le feu meneur de Shellac a produit Castèls dins la Luna, dernier disque du duo en scène. Massif lui aussi, brut et brutal comme les leçons de son rapportées du compagnonnage Albini. CxK rejoue à deux le power trio, guitare-batterie en première classe pour tenter la greffe du grunge sur la caillasse des Causses, du power rock sur les broussailles à brebis. Avec leurs outils perso : fausses anecdotes malicieuses, pedalboard monté comme un HLM d’Aubervilliers et battante pléthorique. Et le proto-pogo soft semble bien leur donner raison. Les imprécations occitanes, canardant le pessimisme comme la satisfaction, relancent du caillou là-dedans, du pierreux ‘chann-tant’. Tiens toi fier, disent-ils en guise de bonsoir, les deux sudistes sonores. Sans plus rien lâcher d’un set tenu comme une calzone toulousaine au fourneau. Rond, doré et brûlant à l’intérieur.
Nuit rouge annoncée, mémoire diffractée, passés recomposés. Love and Revenge, d’abord. Plus hardcore qu’un Sinatra chantant Love and Marriage, le projet ouvre la dernière soirée du festival, en grande pompe, en grande dame et dame le pion d’emblée aux puristes. Oum Kalthoum s’étale en grand et au ralenti, sur cinq écrans. La diva surplombe les quatre artistes de son aura de cinéma et flotte sur les régies vidéo, les synthétiseurs et le Oud electronifié. Ici, c’est Beyrouth, ici c’est Le Caire, c’est un son venu des années 80, ici c’est Brest en cérémonie égyptienne pleine de hard beats lourds, et de motifs répétés jusqu’à l’oubli. C’est la Carène en loop pushing, en danse spectrale repeinte à la transelectro. Et ça prend très vite dans la fosse et alentour. Les matières filmiques de Joan Baz, pas loin du boulot de Dominique Gonzalez-Foerster sur la tournée des Grands Espaces de Bashung, sont joliment samplées elle aussi, et toujours d’une folle pertinence. Elles ouvrent le cortex que vient aussitôt marteler de leur mémoire d’acier les trois autres musiciens. On oserait le dancefloor mémoriel ? Franchement, pas loin. C’est beau. C’est têtu, plein de kicks clinquants et d’envolées vocales que le Christophe d’Aimer ce que nous sommes ne renierait pas, Julien Perraudeau, ici aux claviers a été d’ailleurs compagnon de route du crooner aux mots bleus. On reste sur une forme de pop très classe. Très classe et très clair aussi. Ainsi va Love and Revenge, derrière son obsession pour l’héritage de L’Astre d’Orient, comme on surnommait la Diva cairote. Ce qu’explore du passé en souterrain et avec loyauté, ce concert augmenté, est foutrement méconnu — star de cinéma, militante star, star tout court — et hante les rapports entre monde arabe et occident bien plus profondément qu’une partie de mölkky entre diplomates. La fête est un son qui pense, on le dit souvent dans ses colonnes, et on sera venu jusqu’à ce festival du bout de la Terre pour reconsidérer cette idée avec de nouvelles manières.
De nouvelles manières comme la transe, par exemple. Du genre de l’hypnose savamment travaillée à la mixette par Sarah Rubio aux interplateaux. Du genre de l’étourdissement chââbi fabriqué à moto et à la main par Aziz Konkrite pour le closing de cette nuit rouge. Du genre des vertiges provoqués par les tempos de la Damily family avant cela. Trois morceaux enchaînés du feu de dieu et le secret de famille est révélé. Simple : « en fait le but du jeu, c’est de danser, voilà quoi ». Basique. Pas meilleure définition de cette transplantation d’une fête Tsapiky dans la Grande Carène. Rêche, brute et englobante, hautement transmissible et fière de sa joie militante. Une musique pour oublier, pour se tenir le cœur aux aguets plutôt. Pendant qu’on danse ensemble, personne ne portera la couronne trop longtemps. Le populaire est, peut-être encore plus que les jours précédents, au cœur de cette avant-dernière journée de concert de NoBorder. Sous sa forme ancienne, sophistiquée et immédiate qu’est le bal. Lancé avec pour direction le sud-ouest de Madagascar, territoire de croisements suprêmes. Sud-Ouest malgache dont ce petit bijou frénétique qu’est le Taspiky vient d’être classé au Patrimoine immatériel mondial de l’UNESCO. Cheers. Classé et rebrouillé sur la piste bretonne où les corps sautillent et twerkent, où l’acidité aiguë et géniale du chant de Tahiri trace vite fait une ligne courbe vers les bombardes sonnées ces jours-ci. Dont celle, génialement tendue, entendue l’après-midi avec Dixit. Le trio ouvrait le bal NoBorder aux Capucins, on y retrouvait Klervi Piel et Sterenn Toscer, coup de cœur très subjectif de pointbreak reçu lors du concert de Mémé K7, jeudi dernier. Expé, hargne et rapport frontal à la musique et à l’audience. Parfait. On imaginerait facilement Dixit ajouter un pas à ses danses et s’approcher de la fureur improvisée d’un trio comme Nout dont les musiciennes bretonnes ne sont pas loin. Avis aux producteurs éventuels.
Pour l’heure, chez Damily, les morceaux s’enchaînent sans trembler ni rougir, ils tombent déjà incandescents. Ça s’arrête parce qu’il faut bien changer de paroles et renouveler les messages codés. Le Tsapiky n’est jamais qu’une source de fun, mais aussi une arme révolutionnaire. C’est même là l’artisanat de Damily. La basse pose des dalles, Naivo matraque la doublette charleston/grosse claire et cette constante du pied au plancher sidère, donne l’envie d’avoir envie, dévisse les têtes et réunit les cœurs, lancés à l’unisson des gosiers sur la grande course du monde depuis un quart de parquet de bal en Finistère. Rouge, très rouge.