F R A N T X, chronique

F R A N T X © Eudes Lemare

« Les informations arrivent très vite, changent de fonction en cours de route, puis reviennent déguisées comme si de rien n’était. Chez FRANTX, les instruments n’ont manifestement pas signé pour les postes qu’on leur avaitpromis. Et c’est bien. » idutydu,f r a n t x — chronique —par Selma Namata Doyenphoto © Eudes Lemare IDUTYDU de FRANTX line-up— Fanny Meteier tuba, voix, toy synthAndrea Giordano voix, électronique, mélodicaPierre Pradier guitares, voixMarco Luparia batterie, électronique, voix) carton recordsstandard in-fi mai 2026— Le titre est déjà un petit accident administratif : IDUTYDU (I Didn’t Understand That You Didn’t Understand). On pourrait croire à un échange de mails devenu incontrôlable ou à un bug de sous-titres automatiques. En réalité, c’est un résumé assez exact du disque : une musique où les informations arrivent trop vite, changent de fonction en cours de route, puis reviennent déguisées comme si de rien n’était.Chez FRANTX, les instruments n’ont manifestement pas signé pour les postes qu’on leur avaitpromis. Le tuba ne sonne presque jamais tuba : il souffle, compresse, parasite, gonfle les contours du son jusqu’à ressembler tantôt à un moteur fatigué, tantôt à une nappe électronique qui aurait mangé trop de gravier. La batterie ne marque pas le temps, elle le découpe en tranches inégales et les redistribue sans prévenir. Les guitares choisissent de ne pas choisir entre riff, texture, objet contondant et meuble sonore. Quant aux voix, elles circulent dans le mix comme des personnages secondaires qui auraient pris le contrôle du scénario. Le plus amusant, c’est que cette organisation apparemment anarchique est d’une précision presque vexante. Les morceaux tiennent par gestion des densités, déplacements de registres, ruptures calibrées et un travail très fin sur la saturation. Rien ne déborde par accident.PINGU TRAUMA avance comme 4 membres d’un groupe qui se chamailleraient en jouant, tout en restant étonnamment d’accord. ORGASMIC KITCHEN pousse encore plus loin cette économie du faux chaos : motifs abandonnés, retours absurdes, coupes sèches, puis soudain un passage parfaitement construit — comme si quelqu’un avait rangé le bazar pendant qu’on regardait ailleurs Et puis il y a BANANA PHONE BOI, qui étire enfin le temps. Les couches s’empilent : souffles, saturation, électronique, voix, percussion, timbres qui se frottent sans politesse excessive. Là, le disque révèle son vrai talent : produire énormément de matière sans jamais fabriquer de bouillie.IDUTYDU pourrait donner parfois l’impression qu’un ensemble de musique contemporaine auraitaccidentellement surfé sur trop de forums, téléchargé trop de pop et avalé un peu trop de caféine. Trop ? Définitivement non. Ce disque groove souvent et jamais trop. Avec beaucoup plus de tenue qu’on pourrait lui en accorder. infos +

surprise, chronique

Surprise @ Eliott De Sousa

« Rap ou pop, pourquoi choisir ? C’est dans l’entre-deux qu’elle se stabilise : une voix qui traîne volontairement, vite rattrapée par une scansion plus sèche. » une pieuvre dans un seau,surprise— chronique —par Antonia Barotphoto © Eliott De Sousa autoprodmodulor mai 2026— Une pieuvre dans un seau. Le titre du troisième album de Surprise renvoie à une créature sensible, à l’intelligence immense, condamnée à tourner en rond. Débordement impossible, émotions à l’étroit. Sous une fausse douceur, l’artiste joue des contrastes dans ses mélodies et ses visuels. Dans une logique DIY très anglo-saxonne, Surprise gère depuis trois ans sa musique de manière quasi autonome. Rap ou pop, pourquoi choisir ? C’est dans l’entre-deux qu’elle se stabilise : une voix qui traîne volontairement, vite rattrapée par une scansion plus sèche.Éloigné d’une industrie musicale qui tourne en boucle comme un mauvais scroll, le disque met en tension solitude et notoriété, à la fois ressentis personnels de l’artiste et symptômes d’un système. Dans Seule au monde, elle balance « J’suis pas une star, t’façon, ça changerait quoi ? À part de chialer moins. Fuck toute cette industrie d’TikTok qui rêverait juste de m’changer, moi. »Romance et nostalgie oscillent ensemble dans ce onze titres. Gros crush pour 2018, morceau-réminiscence des années lycée, entre grisaille adolescente et premières fois qui collent à la peau. Stan, lui, apporte une énergie plus nerveuse. Ça claque. Sur Faible, unique featuring de l’album, Surprise et ADVM déroulent une romance bancale à deux voix. La prod, ronde et entraînante, fait presque oublier la mélancolie du texte.Sur Hamster mort, les animaux de la rappeuse deviennent le reflet de ses histoires d’amour : « J’ai eu trois hamsters, ils sont tous morts, j’ai eu un chat, il a fugué. J’ai eu un chien, ma mère l’a tèj, elle voulait plus s’en occuper. J’ai repris un chat avec mon ex, bien sûr, il l’a gardé ». Les animaux gardent le contrôle du dernier track. Animal referme le disque sur des arrangements orchestraux félins. Générique de fin ou bande-annonce. Surprise façonne un peu plus son identité musicale, plus nette, toujours traversée par une désinvolture assumée, addictive, qui reste longtemps en tête après l’écoute. infos +

Spring Flood, chronique

Spring Flood, Mariam Wallentin ©Antje_Jandrig

« so Spring Flood flows. Spontaneous, written, improvised, intense, friendly. Organic. With that kind of flow that make the world less serious, more fragile. A little liveable, too. An album that’s undoubtedly too brief to reach for the stars, but dense enough to make you start dancing right where you are. » spring flood,mariam wallentin& vestnorsk jazzensemble— chronique —par guillaume malvoisinphoto © Antje Jandrig Spring Flood de Mariam Wallentin & Vestnorsk Jazzensemble line-up— Mariam Wallentin vocalsGro Austgulen violinCarmen Boveda celloJulie Rokseth harpHildegunn Øiseth trumpetKjetil Møster saxophonesThomas Dahl electric guitarToivo Fjose electric bassTerje Isungset drums, percussionBørge Fjordheim drums hubrojuin 2026— FR.Il y a une quinzaine d’années, j’animais un talk show radio. Lors d’une émission, une pause musicale manquait au conducteur. Le réalisateur calait un morceau au pied levé. Titre : There is No Light. Groupe : Wildbirds & Peacedrums. Explosion disloquée et viscérale. Le tympan durablement imprimé de morceau, je retrouvais la voix de cette révélation des années plus tard au festival Météo, Mulhouse, France. C’était en compagnie du Fire! Orchestra, lancé par Mats Gustafsson dans un hommage à Little Richard. Mariam Wallentin s’y démenait. Sans mesure mais sans forfanterie. Seule voix, baignée de puissance et d’une aura de cuivre. KO debout.Réentendre cette voix, ici avec le Vestnorsk Jazzensemble, c’est ré-ouvrir un petit tiroir à magie. Voix toujours aussi sombre sur ce paradoxal Spring Flood. Lumière sourde, épaisse, pleine de mystères, de questions, et de quelques réponses. Par exemple, ce qui signe un ‘jazz ensemble’ aujourd’hui en 2026, où cette satanée musique est devenue définitivement multiple, ouverte au large. Définitivement passionnante. C’est une réunion de musiciennes et de musiciens qui prennent sur le vif tempo et idées. Comme celle de mettre sur bandes, en deux journées, les désirs surgis en bord de Rhin, à Bâle, dans la voix d’une chanteuse suédoise. Les 26 et 27 mai 2023, à Bergen, Wallentin déploie sa dramaturgie, pilonne ses récits, les cajole aussi, parfois. Et le Vestnork propulse, plussoie et peint tout autour. Spring Flood s’écoule donc ainsi. Spontané, écrit, improvisé, violent, amical. Organique. Avec cette veine des choses qui rendent le monde moins sérieux, plus fragile. Un peu meilleur aussi. Disque sans doute trop court pour aller tutoyer les étoiles, mais suffisamment dense pour se mettre à danser là vous êtes. Exemple : Blanket Dance, morceau d’ouverture. Longue scansion veloutée de Mariam Wallentin, de ces ouvertures dont elle a la maîtrise et le secret. Le désir pointe, les eaux roulent au loin, l’ensemble Vestnorsk soutien le tout d’une longue note tenue avec une délicatesse attentive. Longue montée intarissable jusqu’à l’effraction d’une rythmique dub, striée de riddim opportuns. Le jazz remue. Dans beaucoup de sens du terme. Plus loin, la reprise de Love Is Fire, entendue chez Wildbirds & Peacedrums, où Wallentin animait son petit théâtre foudroyée en compagnie d’Andreas Werliin. Reprise montée selon le principe d’augmentation, de démultiplication. Non pas jouer différemment mais jouer avec du surplus, laisser les émotions intactes, en leur donnant de nouvelles couleurs. Et de couleurs, le Vestnorsk Jazzensemble n’en manque guère. Sa palette est vaste, son trait est vif, orageux, joueur et précis. C’est justement cela qui s’agite dans ce disque magnifique, le combat sanguin entre le précis et l’énigme, entre l’envie de nommer et le ressenti suffisant, entre la joie de danser et la nécessité de se trouver de nouveau KO debout. US.About fifteen years ago, I hosted a weekly radio talk show. During one broadcast, a music break was missing. The producer quickly slipped in a track on the spot. Title: “There Is No Light.” Band: Wildbirds & Peacedrums. A visceral, dislocated explosion. With that track permanently etched into my eardrums, I rediscovered the voice of that revelation years later at the Météo Festival in Mulhouse, France. It was with the Fire! Orchestra, launched by Mats Gustafsson as a tribute to Little Richard. Mariam Wallentin was giving it her all—wacky but truthful. A singular voice, bathed in power with a coppery aura. A knockout.Hearing that voice again, here with the Vestnorsk Jazzensemble, is like reopening the little drawer of magic. Her voice is as dark as ever on this paradoxical *Spring Flood*. A muted, dense light, full of mysteries, questions, and a few answers. For example to this question : what defines a “jazz ensemble” today in 2026, when this damned music has definitively become multifaceted and wide open. Absolutely captivating. It’s a gathering of musicians who seize tempo and ideas on the fly. As the decision to record, over two days, the desires that emerged on the banks of the Rhine in Basel, through the voice of a Swedish singer. On May 26 and 27, 2023, in Bergen, Wallentin unfolds his narrative, pounding away at his stories, yet sometimes coaxing them as well. And the Vestnork propels, echoes, and paints the entire scene. And so *Spring Flood* flows. Spontaneous, written, improvised, intense, friendly. Organic. With that kind of flow that make the world less serious, more fragile. A little liveable, too. An album that’s undoubtedly too brief to reach for the stars, but dense enough to make you start dancing right where you are. Take “Blanket Dance,” the opening track, for example. Mariam Wallentin’s long, velvety cadence—one of those openings she has mastered and whose secret she alone holds. Desire stirs, the waters roll in the distance, and the Vestnorsk ensemble supports it all with a long, sustained note played with attentive delicacy. A long, inexhaustible build-up until a dub rhythm breaks through, streaked with timely riddims. Jazz stirs—in many senses of the word. Further on, a cover of “Love Is Fire,” originally by Wildbirds & Peacedrums, where Wallentin animates her electrifying little theater alongside Andreas Werliin. This cover is built on the principle of augmentation and multiplication. Don’t play it differently, but let’s play with an abundance, leaving the emotions intact while giving them new colors. And the Vestnorsk Jazzensemble certainly doesn’t lack for color. Its palette is vast; its touch is lively, stormy, playful, and precise. That is precisely what stirs within this

douar, chronique

« Ici, époque oblige, l’urgence est sans doute plus littéraire, appuyée par la voix magnifique de Didier Péan sur Vagabond des étoiles. Mais elle est présente l’urgence, dans l’évidence de l’exigence classe, dans le soin du son et dans le jeu des tessitures volubiles. » tymen,douar— chronique —par guillaume malvoisinphoto © Julien Regnault Tymen de Douar line-up— Florent Hermet : contrebassePierre Lordet : clarinette basseClément Petit : violoncelle la curieusemai 2026— Chez les Bretons on parle de douar laosk, quand une terre est meuble. Agile, aérée, agricole. Pas vraiment besoin d’une profonde analyse éthno-sémantique pour tirer des bords avec la musique de Douar, trio bien nommé. Il faudrait aller visiter l’impermanence, la spontanéité de l’habitat marocain et d’autres idées encore plus profondes. Mais cette idée d’agilité, de terrain meuble est assez jolie pour résumer la musique enfouie à l’air libre des 13 plages de Tymen, sorti en début de ce mois de mai. Terrain meuble et perpetuum mobile, ciselés par le menu par la triade boisée composée de Florent Hermet, Pierre Lordet et Clément Petit. Pour les premières impressions de mouvement à la première rotation de Tymen, l’oreille se souvient des contes raffinés d’Anouar Brahem sur l’Incroyable Amour, des premières salves personnelles d’Henri Texier, breton par ailleurs, musique confiée à JMS toute aussi mobile et agricole que celle-ci. Agricole, à prendre au sens de féconde, de ramifiée, de nourricière. Sans la rustrerie imaginée par les Lumières et leurs philosophes. Mais avec le lyrisme des petits matins, les mode de jeu ultra-fluide où chaque instrument s’impose leader au service des deux autres, propulsant les ostinatos et sauts d’arpèges dans une stratosphère réinventée avec son pédigrée. C’est assez fascinant ce lien à Texier, pas vraiment influence revendiquée, ni même point de repère du trio mais un son. Le ‘son Label Bleu’ où Sclavis et Texier en visite d’Afrique avec Aldo Romano cinglaient d’urgence. Ici, époque oblige, l’urgence est sans doute plus littéraire, appuyée par la voix magnifique de Didier Péan sur Vagabond des étoiles. Mais elle est présente l’urgence, dans l’évidence de l’exigence classe, dans le soin du son et dans le jeu des tessitures volubiles. On tiendra loin, très loin, le coup du voyage-sonore-aux-limites-de-notre-monde-pluriel, pour privilégier une forme d’équilibre impossible, d’immobilité rêveuse et hyperactive. Tymen se balade, non pas aux frontières, mais sur un terrain connu, éclairé avec une patience inconnue. infos +

graax, chronique

« GrAaX, c’est fort et fin, donc. Mais rapide aussi, très cursif, dans ses cavalcades généreuses, heurté et lucide dans son quadrillage à la couleur du moment. Le trio semble chercher des solutions à la clameur du monde, une porte de sortie ou simplement la clef des champs. » hypertension,graax— chronique —par guillaume malvoisinphoto © Marius Jore Hypertension de Fabien Duscombs : batterie // Frederic Gastard : sax basse // Colin Jore : contrebasse line-up— Fabien Duscombs : batterieFrédéric Gastard : sax basseColin Jore : contrebasse Mr Morezonmai 2026— C’est amusant. Si Ted Milton, poète-leader du génial trio Blurt, aime à chanter comme Ornette sait jouer, Fred Gastard, dans ce disque semble souffler comme Ted Milton scande. En lyrisme impatient, en ruptures toujours déliée. C’est élégant. Deuxième titre du disque à écouter vers la minute vingt-quatre secondes pour le découvrir. Sur le reste du disque de GrAaX, c’est du même acabit. Hypertension, dont c’est le titre, est beaucoup plus fin que ses géniteurs veulent bien le faire croire. Fabien Duscombs frappe sec sans taper dans le cuivre, droit et magistral à son habitude, et Colin Jore semble moins forban que sur ses autres projets personnels. GrAaX, c’est fort et fin, donc. Mais rapide aussi, très cursif, dans ses cavalcades généreuses, Basses Gorges II, heurté et lucide dans son quadrillage à la couleur du moment, The Big Truffe. Le trio semble chercher des solutions à la clameur du monde, une porte de sortie ou simplement la clef des champs. Et ce qui est beau, dans ce disque, c’est que cette quête n’aboutit pas vraiment. Il faudrait cumuler les prises, les morceaux restés dans le fossé, les idées non-advenues pour faire le tour de ce discours. Bavard, GrAaX ? Non, prolixe seulement. Sans les mines affectées qui parsèment parfois les scènes de jazz, sans les airs bravaches de celleux qui font semblant d’être imperméables au désir de l’audience. Bref, GrAaX, c’est un trio de son temps, ça fait avec l’humeur du jour, les angoisses et les beautés intimes, les moyens du bords, tutoyant Leonard Cohen ici et la liberté ailleurs. Sans s’en contenter, les trois comparses détendent sans le savoir leur Hypertension. Avec un lyrisme impatient et des ruptures toujours très souples. infos +

Ghassan El Hakim, interview

Ghassan El Hakim Kabareh Cheikhats

« Je leur ai dit de garder leur barbe mais de se transformer en femme. Je voulais voir ça dans leur corps, et là, il y avait beaucoup de travail à faire chez les garçons… Puis, un jour, ça a été le début de quelque chose de nouveau. Ils se disputaient le mascara. » —Ghassan El Hakim, metteur en scène ghassan el hakim,kabareh cheikhats— interview en partenariat avec l’Espace des Arts,scène nationale de Chalon-sur-Saôneet le festival Banlieues Bleues—propos recueillis par Guillaume malvoisin et Lucas Le Texierphotos © DR, Laïd Liazid Dans ce cabaret, derrière la fête, il y a de la revendication. Comment as-tu pensé les allers-retours entre ces deux pôles, qui sont propres aux Cheikhats ?Les Cheikhats ne sont jamais direct mais font dans l’insinuation. Dans leur chant, il y a toujours un passage entre la fête et les messages cachés. Ce qui m’intéresse le plus dans ces revendications, c’est qu’elles racontent une autre histoire du Maroc, notamment la chute de l’Empire. Pratiquement toutes les paroles des Cheikhats ont été changées à la période du Protectorat pour qu’elles deviennent « acceptables » à leurs yeux. Nous, nous allons chercher les vieilles paroles avec ce Kabareh et leur donner une seconde vie. Bref, nous changeons des paroles qui ont déjà subi des changements. Quand ces changements sémantiques ont-ils eu lieu ?Pendant le Protectorat, le statut des Cheikhats a changé. Au départ, elles furent les poétesses des tribus. Ce spectacle m’a poussé à aller plus loin pour comprendre cette façon d’être des Marocains qui s’est perdue. Aujourd’hui, on est un peuple et une nation qui se découvre et qui découvre les codes de l’État-nation. Il y a encore des problèmes entre certaines tribus ou entre certaines villes, et c’est par ce répertoire que j’ai pu les comprendre. Le Protectorat a simplement effacé des codes et les a remplacés par d’autres, nouveaux et modernes. Les Cheikhats sont alors devenues archaïques et leur tradition s’est perdue, comme beaucoup d’autres arts marocains.  Comment as-tu pu alors réactiver les paroles effacées ?Je suis passé par les archives de la parole sur Gallica. Je viens du théâtre, j’ai étudié à Rabat et à Paris. Les Cheikhats me paraissait très proches du théâtre et de la chanson. Ce sont des femmes qui hurlent leur colère et l’enveloppent de poèmes. Les gens peuvent croire aujourd’hui qu’elles parlent d’amour et de couple, mais pas du tout. On y parle d’Histoire, de vie commune, du pacte entre les Marocains d’avant le Protectorat et qui s’est brisé ensuite. J’ai compris une des techniques utilisées pour camoufler leurs paroles. Comme les Français qui les ont enregistrées ne comprenaient pas l’arabe, certaines Cheikhats insultaient quelqu’un au milieu de la chanson, notamment pour solder les comptes avec un des caïds, un des chefs. On ne l’entend pas distinctement quand on écoute la chanson. Ces paroles  utilisent parfois le double sens, comme dans le blues ?Les Cheikhats ont une mauvaise diction, volontairement. Nous la reprenons dans le Kabareh en essayant de la clarifier, d’y mettre l’accent, de s’arrêter sur telle ou telle phrase. Depuis qu’on joue, les gens commencent à comprendre les paroles des Cheikhats, à aller chercher plus loin. Mais c’est un travail sans fin, car il y a des siècles de chanson. On pourrait presque faire un parallèle avec le chant des griots qui raconte, encore aujourd’hui, l’épopée de l’empire Mandingue aux environs du XIIIe siècle.Cheikh, au masculin, c’est un conseiller. C’est un vieux — le chef, ça veut dire « vieux » — qui a un savoir. On se tournait vers lui pour régler les problèmes des tribus. Certaines de ces tribus ont créé des confédérations parce que le sultan était faible, pour pouvoir gérer leur territoire elles-mêmes. Pour assurer leur propre propagande, sont apparues les Cheikhats. Y a-t-il encore des possibilités de collectages pour la jeune génération ?Il y a des archives privées, mais difficilement accessibles. Peut-être parce que le nom de la Aïta, le chant des Cheikhats, est souvent lié à des événements insurrectionnels. « On évoque les Cheikhats guerrières, les Cheikhats poétesses, les Cheikhats prostituées… C’est pour toutes ces femmes-là, ce spectacle. » Est-ce ainsi que Kharboucha est devenue une icône ?J’ai une théorie à ce propos. Je suis en train de réaliser un podcast, qui s’appelle La malédiction des villes. Je parle de celles qui ont été punies par le système à cause de leur révolte ou de leur alliance avec d’autres. Kharboucha vient de Safi, un des plus grands ports du Maroc. J’ai trouvé chez les Cheikhats une force d’objectivité car elle vont raconter l’histoire telle qu’elle s’est passée. Elles vont pas dire : « ce rebelle, il fallait le punir », non. Elles vont parler de ses qualités, et raconter la fin tragique de la révolte qu’il a menée. Après l’Indépendance, les Cheikhats ont commencé à raconter que « ce rebelle était bien un diable ». Kharboucha, pour moi, c’est un peu ça. Elle n’a jamais existé, elle pourrait même être une invention de l’Armée Française. Elle n’a ni lieu de naissance, ni maison d’enfance, ni de nom pour ses parents… Aucune trace. C’est une opération qui a été montée pour dénigrer le caïd de la région, qui s’appelait Issa bin Omar. Issa bin Omar était quelqu’un de très respecté et de très connu. Il était marié à la mère du Sultan, il était ministre de la guerre et de la marine. C’était vraiment l’homme à abattre. Quand les français sont arrivés à Safi, la région sur laquelle le caïd avait autorité, ils l’ont exilé à Salé. Il n’est jamais retourné chez lui autrement que dans un cercueil, comme plusieurs caïds qui ont été bannis et remplacés par leurs ennemis. Contrairement à Kharboucha, on peut trouver des traces de ce caïd. Il a mis en place un petit parlement avec dix juges, qui rendaient la justice et réglaient le problème avec les gens. Dans un livre, il nous parle de la révolte de la tribu de Kharboucha, de comment il a essayé de les convaincre de piller des terres autour, comment ils

Josef Nadj, interview

josef nadj

« Ta propre ligne musicale, qui est la danse, doit être forte et personnelle, elle doit exister sans une musique existant à part. Et après, on affronte la musique. Et on crée une polyphonie. » —Josef Nadj, chorégraphe josef nadj— interview en partenariat avec l’Espace des Arts,scène nationale de Chalon-sur-Saône—propos recueillis par guillaume malvoisinà l’occasion de la représentation de Full moonphoto © Géraldine Aresteanu Full Moon se joue ce soir à Chalon. Dans les notes d’intention, vous parlez d’une forme de retour à la source. Est-ce la source de la musique, du son ou d’une façon dont on les fabrique en communauté ? Je pensais surtout au mouvement d’abord, à sa musique venue d’une écoute intérieure, à ces rythmes enfouis en nous-mêmes, des bribes de rythme. Je trouvais que c’était une bonne base pour reconstruire un vocabulaire personnel. C’est la source, la naissance même de la danse, telle que je l’imagine, la répétition de souffles ou de battements de quelques objets ou de pieds contre le sol. Et au fur et à mesure, ça s’est peaufiné, bien sûr. Aujourd’hui, dans le monde même, ça a pris une énorme variété avec les danses traditionnelles. Déjà dans Omma, la première partie de ce diptyque dont Full Moon est le deuxième volet, on avait beaucoup travaillé sur cela. Avec Full Moon, les danseurs avaient envie de poursuivre, d’approfondir cette recherche avec une forme de danse rituelle, collective, basée aussi sur leur origine, sur leur ressenti par rapport à une danse qui est omniprésente en Afrique, entourée par des percussions. Full Moon, c’est donc cet univers percussif qui les entoure et les porte. L’Afrique est aussi présente avec le jazz de la bande sonore. J’ai découvert en discutant avec les danseurs qu’ils ne connaissaient pas du tout cette musique, surtout la musique noire-américaine que j’admire depuis mon adolescence. Son inventivité, sa force m’a toujours enchanté et donc j’ai essayé de leur présenter plusieurs morceaux et musiciens, de leur signaler que dans le contrebasse de Charles Mingus, on retrouve l’Afrique. On retrouve cette force originelle qui est aussi une force de révolte. Pour les musiciens noirs-américains, jouer c’était aussi une arme spirituelle et culturelle pour s’imposer, et développer un art hautement sophistiqué et riche. J’ai proposé à la troupe d’essayer de suivre les lignes d’Anthony Braxton en duo avec George Lewis, par exemple. S’inspirer de comment ils s’enchaînent les notes d’une manière tendue puis des envolées, de suivre un court thème de Mingus, d’abord avec le souffle, puis de le comprendre corporellement. Cela a enrichi notre recherche. Mais, malheureusement, que dès que je ne suis pas là, ils retournent à leurs habitudes, à la musique actuelle et ce qu’ils trouvent sur les réseaux, ce qui se propose en Afrique n’a rien à voir avec le jazz. Sans doute devez-vous lutter contre une forme de normalisation du son ? Pas seulement de la qualité du son mais l’univers porté par le clip et le show. Pourtant, récemment, on a fait une tournée en Afrique et on a pu assister à un concert de tambours vaudous au Bénin. C’était formidable la complexité et la clarté de ces percussionnistes qui maintiennent une certaine tradition liée à la culture d’une région. Mais je comprends qu’il est difficile de faire la révolution sur place s’il n’y a pas une influence venue d’ailleurs, culturelle. Les Noirs américains venus par l’esclavage avaient à se confronter à la musique européenne, la musique des blancs, de haut niveau. D’abord, ils s’y sont confrontés puis l’ont assimilé pour faire, en réponse, une proposition propre, ouverte intellectuellement et instinctivement. J’ai pu voir cela aussi en Inde, où la musique traditionnelle est très forte, très riche, avec un lien puissant à la danse d’ailleurs.
 Travaillez-vous également avec la force politique de cette expression ? Vous parlez de free jazz et, par exemple, dans Full Moon, vous convoquez la musiques de Fadoumou Don Moye, celle de l’Art Ensemble Of Chicago. Cet ensemble va puiser dans la tradition dans un but politique. On n’a jamais prononcé le mot politique ou un autre lui ressemblant. Il y a en soi une sorte de révolte dans notre travail, dans notre proposition, une forme d’affirmation. Évidemment, nous avons évoqué l’histoire de l’esclavagisme entre nous. Mais je ne voulais pas que le spectacle parle directement de cela. J’ai vu tellement de spectacles venus d’Afrique qui réchauffent ce thème. C’est très délicat de trouver la forme juste, la juste parole sur le plateau. Ce que je trouvais avec ce metteur en scène venu du Congo, Dieudonné Niangouna. Je l’ai vu, à ses débuts en Avignon, sa parole était très juste. Il arrivait avec son écriture qui jaillissait comme un volcan, qui parlait avec une certaine rage, une force de résistance à partir de presque rien. Très délicatement, il lâchait juste quelques petites remarques sur l’Histoire, en gardant son propre récit de vie. Plus tard, malheureusement, dans un autre volet de son travail, il crachait ouvertement face au public. Et là, on peut perdre la juste mesure d’appréciation. Le public qui est là n’est pas responsable de l’Histoire, du passé. Quand j’ai créé Woyzeck, j’avais aussi ce sentiment qu’il fallait réagir à la guerre en Ex-Yougoslavie mais sans plus. J’ai donc choisi une pièce où on parle de l’univers des soldats, de la folie mais sans accuser personne. 
Comment fait-on justement pour conserver cette rage sans qu’elle prenne les devants. Je pense à Penzum, aux Corbeaux, à Entracte surtout qui m’avait beaucoup impressionné par la force de sa rage intérieure et sa frontalité. Il y avait une forme de violence mais sans rancœur. Vous me corrigerez si je dis une bêtise mais j’ai l’impression que votre langage chorégraphique a une énergie très frontale et que ça vous rapproche de l’Art Ensemble, par exemple. Oui, peut-être. Ça va puiser dans la tradition pour donner une forme nouvelle à quelque chose de très ancien, et partir à la reconquête d’une territoire personnel. Vous, c’est la Voïvodine, et l’Art Ensemble, c’est une Afrique sublimée. C’est sans doute lié

Gildaa, interview

gildaa © Pierre Nativel

« Gildaa c’est un hommage à ma famille brésilienne, à mes racines afro-descendantes, indigènes, européennes. Il y a la femme aujourd’hui, de mon âge dans cette société. Il y a toute la psychiatrie aussi, du côté de mon arrière-grand-mère au Brésil. Et tout ça cohabite dans un contexte de loge, de cabaret burlesque. » —Camille Constantin Da Silvaalias Gildaa, femme artiste gildaa— entretien en partenariat avec La Vapeuret le Théâtre Dijon Bourgogne – cdn—entretien avec Camille Constantin Da Silva par guillaume malvoisinà l’occasion de la représentation/concertde Gildaa à Théâtre en Mai et à l’Extra Festivalphoto : screener du clipde Pensées diluviennes © image, © Pierre Nativel Merci beaucoup, Camille, de m’accorder ce temps d’échange. Je suis très, très intrigué depuis quelques temps par ton travail, son lien au théâtre, à la musique, à la persona, au masque et à la duplication des identités. Le personnage que tu as créé, Gildaa, ne serait-il pas une version 2.0 de Rita Hayworth ou de Gena Rowlands, filmée par Cassavetes, un personnage qui va puiser dans la mémoire collective ? Pas du tout. En vrai, je ne connaissais pas le film Gilda avant que le nom de ce personnage m’arrive. Je ne l’ai découvert que par la suite parce que, comme tu l’as fait, on m’en a parlé. En revanche, Cassavetes est un de mes réalisateurs préférés, donc ça, ça me parle, oui. Forcément, on partage un inconscient collectif et pas mal d’inspirations communes. Je pense qu’à notre époque, on n’invente plus rien. Donc, ces œuvres qui sont colossales et magnifiques doivent s’imposer discrètement. Je suis très flattée que ça te traverse l’esprit. Tu le dis, on n’invente plus rien, d’accord avec toi. Mais cependant, à force de réagencer tout ce qu’on a à notre disposition, on finit peut-être par réinventer notre rapport à tel ou tel langage. C’est ce que tu fais avec ce mélange de musique populaire, de musique actuelle, de tradition millénaire, et d’une de force de vie proche de celles qu’on pourrait trouver dans les rues du monde. Je n’ai pas quoi vraiment de quoi te répondre. Mais, merci. Si tu me donnes le droit de considérer tes ascendances, j’ai l’impression que la musique, c’est ton deuxième sang. Est-ce qu’il y a des moments de ta vie où la musique n’est pas présente ? Très peu. C’est vrai qu’elle est là depuis très longtemps. Par mes parents, mes grands-parents, mes arrière-grands-parents. J’aime bien quand même ce que tu as dit juste avant sur le fait de réinventer. Je pense que tu as raison. Mon maître clown disait toujours que tout avait déjà été fait, mais pas par nous. Et j’adore cette idée. La musique, elle est là où le moment est propice. Il y a d’autres moments où je médite, où je prie. Ensuite, la musique arrive, elle se réveille et me visite assez souvent. Elle entre par la fenêtre… Par exemple, en ce moment, un temps qui me manque beaucoup c’est le temps pour jouer. De la musique, d’un instrument ? Oui, juste jouer. Aller chercher des textures, du son, travailler sur la composition du prochain album, retrouver un peu ce qu’il y a quand il n’y a plus rien : C’est quoi le premier geste, le premier son, les harmonies qui sortent ? Ce terreau-là qui est toujours présent. C’est comme s’il était juste endormi. « J’ai plein de carnets. J’écris beaucoup. J’ai plein de sonores. Les gens me réveillent pour aller les observer, les écouter et poser 1.500 questions. Gildaa, c’est ça aussi, c’est la somme de toutes ces femmes-là qui ont vécu avant moi mélangée au tout petit peu de moi. Ce spectacle, c’est comme une renaissance, cet album aussi. Gildaa se réincarne sans cesse. » Cette notion de réveil est très présente chez toi. Par exemple tu parles de Gildaa qui se réveille au contact du public. Là, tu parles des sons qui émanent de quelque chose qui était d’un instant endormi juste avant. Oui. Et c’est tout à fait déstabilisant parce que je t’imaginais comme hypersensorielle, hyperactive. Jusqu’au titre du morceau Pensées diluviennes par exemple, qui évoque un déferlement d’images, de pensées automatiques, de réflexions en pagaille. Je ne sais pas où tu ranges tout ça. Dans ce personnage qu’est Gildaa ? Là, j’ai pourtant quelqu’un de très calme en face de moi. Dans la vie, je suis plutôt comme ça et justement parce qu’il y a beaucoup, beaucoup de choses. Je suis plutôt calme et réservée. Ensuite, ça dépend des moments. Là, on fait une interview. Mais quand je travaille, je suis une pile électrique. Je n’ai pas de limite pour m’arrêter de chercher sur la chorégraphie, sur le son, sur la composition, sur la direction, sur la lumière, sur le mouvement. J’ai une grande appétence pour tout ça. Alors, ça me demande d’avoir une autre partie de moi très calme, je pense, pour préserver l’énergie. Après, où est-ce que je range tout ça ? J’ai plein de carnets. J’écris beaucoup. J’ai plein d’enregistrements vocaux. Et puis, ça vient des gens, aussi, qui me réveillent, encore une fois. D’aller observer les gens, les écouter et poser des questions. J’adore poser 1.500 questions, j’adore écouter les histoires des gens. Gildaa, en fait, c’est ça aussi, c’est la somme de toutes ces femmes-là qui vécu avant moi mélangée au tout petit peu de moi. Ce spectacle, c’est comme une renaissance et cet album aussi. Gildaa, c’est comme une âme qui se réincarne sans cesse et chaque chanson c’est un bout du souvenir de sa vie d’avant. Chaque moment du spectacle c’est vraiment nouveau, c’est la première fois qu’elle le vit. C’est hyper difficile à trouver comme équilibre, c’est super technique, mais c’est très excitant. C’est aussi paradoxal à manier sur scène, te placer dans la filiation de toutes les femmes qui t’ont précédée, comme tu le disais, et en même temps dans un moment nouveau, neuf. C’est très bizarre comme sensation, oui, d’être tout neuf et en même temps d’avoir la sensation physique d’avoir déjà tout

Vercors, chronique

Vercors

« Sclavis, Chennebault et Bonnet, ce sont les noms qui s’agitent sous cette idée et dans cette triade tragique, remueuse de détails et ciseleuse d’obsessions secrètes. Ça circule donc comme on discute, chez Vercors. » vercors :louis sclavis, richard bonnet, adrien chennebault— jazzdor, strasbourg,mardi 28 avril— chronique —par guillaume malvoisinphotos ©Teona Goreci À quoi ça tient l’improvisation en musique ? À la réponse-réflexe d’une main frappée sur le pavillon d’une clarinette en réponse à un gugusse de fond de salle braillant « allez Louisss », par exemple. Et Sclavis de garder le rythme et le son créés pour l’offrir en gage d’amitié à ses deux compère aussitôt pris dans le flux d’une nouvelle invention. Et c’est chose jolie.On aurait pu les voir dans le Vercors, sauter à l’élastique. On les aura vu à Jazzdor, pris dans la même souplesse. Ils, c’est Vercors, du nom du trio en concert à Strasbourg. Pas sans lien avec le massif, Vercors : musique abrupte et dentelée. Minéral mais pas massif pour autant, le trio. Pris plutôt dans ce genre de dialogues ciselés, fluides et infinis qu’on imagine pris à quelques becs humides sur une place bordée d’érables, quelque part dans le Sud populaire à l’heure détendu. Sclavis, Chennebault et Bonnet, ce sont les noms qui s’agitent sous cette idée et dans cette triade tragique, remueuse de détails et ciseleuse d’obsessions secrètes. Ça circule donc comme on discute, chez Vercors. Des matières organiques jusqu’aux mini-riffs quasi kinksiens, des embardées violentes aux grenouillages en bas de gamme magnifiques. Ça prend la poésie des conservations d’oiseaux. Ça prend l’allure des eaux des ruisseaux, c’est émouvant et tord-boyaux. C’est simple, aussi. On ressasse chacun chez soi que le monde est devenu compliqué mais là, la vie est simple. Les idées restent à la traîne, il n’y a que la musique. La musique, pure et mulâtre, humble et cristalline comme un paradoxe nocturne. C’est très beau, très joueur et tout à fait indispensable pour comprendre un peu mieux ce qu’on peut expérimenter à venir écouter de la musique en concert. Celle qu’on se passe d’œil à oreille, le cerveau posé sur les hanches ou les genoux.
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tonight, chronique

tonight / Namas © Elie Barraud

« Tonight se conjugue au présent constant. Neuf, à chaque rotation. Ancien comme le monde quand on le démonte. Nouveau dans l’utilisation d’une main gauche qui place Namas du côté des bandits manchots à haut potentiel. » tonight,namas— chronique —par guillaume malvoisinphoto © Elie Barraud Tonight de Namas line-up— Gael Bourgeault Grand piano, upright piano, fender rhodes, keyboardsLéo Debroise Upright bassVictor Dubois DrumsFranck Martin Recording, engineering dooinit Musicfévrier 2026— En 2026, il conviendrait d’être nostalgique, idiot ou inconséquent pour s’aventurer dans le Groove electro mâtiné de jazz, porté aux nues par un Gilles Peterson, faiseur d’une énième nouvelle vague anglaise, en lançant, en 2017, la compile We Out Here et ses artistes. Très chics par ailleurs. 10 années plus tard, ce qu’on appelle encore jazz est passé par pas mal d’autres influences, plus pop, plus art, plus fraîches. Et c’est très chic aussi. Dans le maelström de la production francophone, on s’y perd à loisir et par bonheur. Namas, triade venue de rennes, tient tête. Têtus les Bretons ? Comme du granit. Mais Namas ne compte pas sur cette seule qualité pour la réussite du très beau Tonight, sorti ce mois-ci. Cette fois-là, le trio toujours à son élégance, prend le Groove briton par la face classe. Ce qui lui évite les redites, les ornières, les postures mal assumées. Bref, d’être à la mode. Son artisanat, Namas, le fabrique avec des hooks dignes du hip hop, les cinq notes redoutables du gimmick de Fy, avec des ascension climatiques, Eleven, des feats extravertis, Don’t Rush osent-ils ralentir tout en poussant Keysuna à dévaler des escalier de soul suprême. Tonight se conjugue ainsi au présent constant. Neuf, à chaque rotation. Ancien comme le monde quand on le démonte. Nouveau dans l’utilisation d’une main gauche qui place Gaël Bourgeault du côté des bandits manchots à haut potentiel. Loin de se faire voyage, et c’est parfait, ce disque vous pousse à l’écoute active, loin d’être un rêverie, c’est un songe eyes wide open, comme peu savent les tailler. Lire l’héritage de façon, on n’accrocherait guère que Flying Lotus, Steve Lehman ou Mark de Clive-Lowe à notre tableau de score. infos +