« sont alors remués, avec un soin insolent, le tragique et le vulgaire, le grandiose et la fêlure intimiste, la citation branquignole et l’accord parfait, la musique de fête et la confidence sincère. »

pink
with carla

with carla,
orchestre national de jazz
— chronique


par guillaume malvoisin
photo © Maxim François

line-up

Sylvaine Hélary flute
Rémi Sciuto alto and baritone saxophones, clarinet, musical saw
Léa Ciechelski alto saxophone, flute
Hugues Mayot tenor saxophone, bass clarinet
Sylvain Bardiau trumpet
Quentin Ghomari trumpet, flugelhorn
Jessica Simon trombone
Mathilde Fèvre French horn
Fanny Meteier tuba
Anne Le Pape violin
Laure Franz violin
Guillaume Roy viola
Juliette Serrad cello, voice
Antonin Rayon piano, Hammond organ
Illya Amar vibraphone, percussions
Sébastien Boisseau double bass
Mathias Allamane double bass
Franck Vaillant drums

onj records

juin 2026

Graver un disque live restera toujours un peu paradoxal. Enfermer dans le plastique ou le vinyle les imperfections et réussites magistrales ne donnera jamais qu’un aperçu de l’intuition qui a présidé à cette rencontre auditoire/ensemble musical. Mais ce paradoxe est amoindri quand on s’empare de la légacie laissé par Carla Bley. Encore plus quand celle qui s’en empare une musicienne comme Sylvaine Hélary, promue à la tête d’un orchestre national. Est alors remué avec un soin insolent le tragique et le vulgaire, le grandiose et la fêlure intimiste, la citation branquignole et l’accord parfait, la musique de fête et la confidence sincère.
Lors du concert dijonnais à l’Opéra de Dijon, pour le Tribu festival 2025, dont quelques extraits se trouvent sur ce With Carla, Lucas Le Texier rapportait ces notes : « L’ombre lumineuse de Carla Bley plane sur cela. Compositrice, pianiste, cheffe d’orchestre, l’iconoclaste Lady a traversé plus d’un demi-siècle de jazz en refusant les hiérarchies : femme dans un milieu d’hommes, satiriste dans un univers qui se prend au sérieux, ironique là où d’autres aiment ériger des monuments. Dans son écriture, lyrique et caustique, dialoguent les mélodie les plus simples et de régulières déflagrations orchestrales improbables ».
Et ces déflagrations suffisent à porter ce tribut loin de ceux qui pilonnent le programmation jazz, ces temps-ci. Titré With Carla, ce disque n’est pas qu’un femmage, encore moins un tribute to, mais un compagnonnage passionné, une exploration amusée de la musique de Carla Bley. Là où d’autres, se contentent de prendre la pose du penseur de Rodin pour interroger l’actualité de tel ou tel compositeur de génie, masculin le plus souvent, Hélary plonge des deux mains dans cette musique, remaniée par Sciuto, pour en extraire ce qu’il faudra d’idées et de sensations pour élever un promontoire éphémère à un regard féminin, rageoleur, et amoureux des réunions intergénérationelles d’aujourd’hui. C’est assez chic de voir la « jeune génération » du jazz français tenir la dragée haute aux vieux de la vieille, encore faudrait-il trouver une bonne fois pour toutes qui donc est cette vieille. Entendre Jessica Simon et Fanny Métier sur Wrong Key Donkey, Juliette Serrad sur End Of Vienna, Et Léa Ciechelski, un partout ailleurs.
With Carla, concert inaugural imaginé par Sylvaine Hélary pour son premier mandat à la tête du quadra Orchestre National de Jazz, ressuscite ainsi sur disque le bonheur des collages rapides et patients, assemblées comme un bal de fête foraine ou une auberge espagnole. On y croise donc du grandiose, du tragique, du vulgaire, un peu de mélancolie cachée ici ou là. Et, si la sciuto’s touch, toujours très explicite voire démonstrative, le disque sonne clair et lumineux. On balance à chaque écoute entre déséquilibre volontaire et rétablissement maîtrisé, dans un geste politique qui raconte pas mal de choses sur l’époque actuelle, nourrie des découvertes de l’époque où une compositrice-pianiste tenait en riant la dragée haute à quelques vieux de la vieille.

pink