« Ta propre ligne musicale, qui est la danse, doit être forte et personnelle, elle doit exister sans une musique existant à part. Et après, on affronte la musique. Et on crée une polyphonie. »
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Josef Nadj, chorégraphe
josef nadj
— interview
en partenariat avec l’Espace des Arts,
scène nationale de Chalon-sur-Saône
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propos recueillis par guillaume malvoisin
à l’occasion de la représentation de Full moon
photo © Géraldine Aresteanu
Full Moon se joue ce soir à Chalon. Dans les notes d’intention, vous parlez d’une forme de retour à la source. Est-ce la source de la musique, du son ou d’une façon dont on les fabrique en communauté ?
Je pensais surtout au mouvement d’abord, à sa musique venue d’une écoute intérieure, à ces rythmes enfouis en nous-mêmes, des bribes de rythme. Je trouvais que c’était une bonne base pour reconstruire un vocabulaire personnel. C’est la source, la naissance même de la danse, telle que je l’imagine, la répétition de souffles ou de battements de quelques objets ou de pieds contre le sol. Et au fur et à mesure, ça s’est peaufiné, bien sûr. Aujourd’hui, dans le monde même, ça a pris une énorme variété avec les danses traditionnelles. Déjà dans Omma, la première partie de ce diptyque dont Full Moon est le deuxième volet, on avait beaucoup travaillé sur cela. Avec Full Moon, les danseurs avaient envie de poursuivre, d’approfondir cette recherche avec une forme de danse rituelle, collective, basée aussi sur leur origine, sur leur ressenti par rapport à une danse qui est omniprésente en Afrique, entourée par des percussions. Full Moon, c’est donc cet univers percussif qui les entoure et les porte.
L’Afrique est aussi présente avec le jazz de la bande sonore.
J’ai découvert en discutant avec les danseurs qu’ils ne connaissaient pas du tout cette musique, surtout la musique noire-américaine que j’admire depuis mon adolescence. Son inventivité, sa force m’a toujours enchanté et donc j’ai essayé de leur présenter plusieurs morceaux et musiciens, de leur signaler que dans le contrebasse de Charles Mingus, on retrouve l’Afrique. On retrouve cette force originelle qui est aussi une force de révolte. Pour les musiciens noirs-américains, jouer c’était aussi une arme spirituelle et culturelle pour s’imposer, et développer un art hautement sophistiqué et riche. J’ai proposé à la troupe d’essayer de suivre les lignes d’Anthony Braxton en duo avec George Lewis, par exemple. S’inspirer de comment ils s’enchaînent les notes d’une manière tendue puis des envolées, de suivre un court thème de Mingus, d’abord avec le souffle, puis de le comprendre corporellement. Cela a enrichi notre recherche. Mais, malheureusement, que dès que je ne suis pas là, ils retournent à leurs habitudes, à la musique actuelle et ce qu’ils trouvent sur les réseaux, ce qui se propose en Afrique n’a rien à voir avec le jazz.
Sans doute devez-vous lutter contre une forme de normalisation du son ?
Pas seulement de la qualité du son mais l’univers porté par le clip et le show. Pourtant, récemment, on a fait une tournée en Afrique et on a pu assister à un concert de tambours vaudous au Bénin. C’était formidable la complexité et la clarté de ces percussionnistes qui maintiennent une certaine tradition liée à la culture d’une région. Mais je comprends qu’il est difficile de faire la révolution sur place s’il n’y a pas une influence venue d’ailleurs, culturelle. Les Noirs américains venus par l’esclavage avaient à se confronter à la musique européenne, la musique des blancs, de haut niveau. D’abord, ils s’y sont confrontés puis l’ont assimilé pour faire, en réponse, une proposition propre, ouverte intellectuellement et instinctivement. J’ai pu voir cela aussi en Inde, où la musique traditionnelle est très forte, très riche, avec un lien puissant à la danse d’ailleurs.
Travaillez-vous également avec la force politique de cette expression ? Vous parlez de free jazz et, par exemple, dans Full Moon, vous convoquez la musiques de Fadoumou Don Moye, celle de l’Art Ensemble Of Chicago. Cet ensemble va puiser dans la tradition dans un but politique.
On n’a jamais prononcé le mot politique ou un autre lui ressemblant. Il y a en soi une sorte de révolte dans notre travail, dans notre proposition, une forme d’affirmation. Évidemment, nous avons évoqué l’histoire de l’esclavagisme entre nous. Mais je ne voulais pas que le spectacle parle directement de cela. J’ai vu tellement de spectacles venus d’Afrique qui réchauffent ce thème. C’est très délicat de trouver la forme juste, la juste parole sur le plateau. Ce que je trouvais avec ce metteur en scène venu du Congo, Dieudonné Niangouna. Je l’ai vu, à ses débuts en Avignon, sa parole était très juste. Il arrivait avec son écriture qui jaillissait comme un volcan, qui parlait avec une certaine rage, une force de résistance à partir de presque rien. Très délicatement, il lâchait juste quelques petites remarques sur l’Histoire, en gardant son propre récit de vie. Plus tard, malheureusement, dans un autre volet de son travail, il crachait ouvertement face au public. Et là, on peut perdre la juste mesure d’appréciation. Le public qui est là n’est pas responsable de l’Histoire, du passé. Quand j’ai créé Woyzeck, j’avais aussi ce sentiment qu’il fallait réagir à la guerre en Ex-Yougoslavie mais sans plus. J’ai donc choisi une pièce où on parle de l’univers des soldats, de la folie mais sans accuser personne.
Comment fait-on justement pour conserver cette rage sans qu’elle prenne les devants. Je pense à Penzum, aux Corbeaux, à Entracte surtout qui m’avait beaucoup impressionné par la force de sa rage intérieure et sa frontalité. Il y avait une forme de violence mais sans rancœur. Vous me corrigerez si je dis une bêtise mais j’ai l’impression que votre langage chorégraphique a une énergie très frontale et que ça vous rapproche de l’Art Ensemble, par exemple.
Oui, peut-être.
Ça va puiser dans la tradition pour donner une forme nouvelle à quelque chose de très ancien, et partir à la reconquête d’une territoire personnel. Vous, c’est la Voïvodine, et l’Art Ensemble, c’est une Afrique sublimée.
C’est sans doute lié aussi à mon histoire personnelle, à mon enfance et à ma région. J’ai grandi dans des luttes permanentes à tous les niveaux : trouver sa place en tant qu’étranger dans son propre pays, puis ensuite en tant qu’étranger ailleurs, construire sa place dans le monde culturel ou chorégraphique, théâtral. Ce n’est pas toujours évident de se maintenir à niveau. Ça demande de se réengager tout le temps avec le maximum de force et de travail mental sans lâcher prise. Donc, c’est à la fois une lutte, bien sûr, une lutte et un travail sur soi permanent.
Quel est lien faites-vous, Josef, entre la musique populaire et la musique savante ? Je pense par exemple à Petit Psaume du Matin, où cohabitaient la musique du Cambodge, d’Égypte, de Roumanie et celle de Stravinsky. Je pense aussi cet autre spectacle où on entendait une œuvre de Maurizio Kagel.
Ce sont les deux facettes de la musique. La musique traditionnelle est fruit d’une expérience collective, comme la danse traditionnelle. Et la musique savante ou la chorégraphie contemporaine sont liée à des personnes. Les compositeurs et les chorégraphes doivent créer seuls un univers qui devrait être aussi fort que ce que produit la musique traditionnelle. Donc, oui… Sur le plateau, donc, et cela vient de l’expérience que j’en ai, j’ai toujours aimé le mélange de différentes sources musicales. Le théâtre et le plateau acceptent volontiers ceci comme un collage naturel. Ça ne veut pas dire qu’on peut mettre n’importe quoi à côté de n’importe quoi. C’est très délicat aussi.
Qu’est-ce qui a joué dans la musique sur votre formation de danseur et de chorégraphe ?
Dès le départ, quand j’ai commencé à me concentrer sur le mouvement et à développer mon propre vocabulaire, si je peux dire, le jazz a toujours été présent. Mais également, la musique de Ligeti et ses recherches étaient déjà là aussi. Ça m’a beaucoup influencé. Pas seulement sa façon de composer mais aussi sa pensée. Comment, par exemple, pour sortir de sa technicité en tant que jeune compositeur, il a carrément tourné le dos à toutes les traditions musicales qu’il pouvait connaître : « Bon, si j’essayais de composer à partir d’une toile d’araignée, ou en observant des nuages, qu’est-ce que ça donnerait ? » Et là, c’était un choc pour moi, et ça m’a ouvert à un énorme espace de réflexion, ça m’a rendu curieux d’autres domaines de recherche extra-théâtrales ou musicales comme les sciences, la biologie, l’astrophysique.
Vous travaillez différemment aussi en lien avec la musique dans vos spectacles. Parfois, il y a des bandes sonores. Parfois, il y a la présence réelle des musiciens au plateau. Comment choisissez-vous une des deux options ?
C’est lié à des rencontres avec les musiciens et à l’envie d’imaginer à ce moment-là une collaboration. J’ai souvent alterné de temps en temps. Pour Kagel, c’était un peu différent. Je connaissais un peu sa musique, mais je savais qu’il aimait le théâtre, la théâtralité, qu’il a fait de la mise en scène, qu’il imaginait de cabaret. Donc, je suis allé le voir à Cologne, pour lui dire que j’avais choisi sa musique, mais que je devais couper à gauche, à droite, en réordonner les séquences. Il ne me connaissait pas, mais ma franchise lui a plu : « D’accord, vas-y, je t’accorderai ce que tu veux avec ma musique. Mais, je viendrai voir. » Il est venu à Paris : « D’accord, Josef, tu avais raison. » (il rit).
Qu’attendez-vous des corps des musiciens quand vous les mettez sur scène ? Je pense au travail au long compagnonnage qui vous lie à Akosh S. ou à Joëlle Léandre.
Dans le cas d’Akosh, lui aussi avait cette rage, qu’il a toujours d’ailleurs. Il a cette force, et aussi un réel sens de la théâtralité. Ça ne suffit pas de trouver de bons musiciens et d’imaginer que leur musique pourrait convenir un jeu en direct. S’ils n’ont pas ce ressenti du théâtre, qu’est-ce qui se passe ? Akosh avait cette dimension théâtrale dans son jeu, Joëlle aussi. Avec d’autres musiciens, comme Tickmayer, je devais être beaucoup plus précis dans mes demandes. Avec Akosh et Joëlle, je ne demandais pratiquement rien. Parfois quelques passages faisaient que nous n’étions pas en accord, alors on essayait autrement et voilà. Et ça se corrigeait corrigé au fur et à mesure, comme ça.
Avez-vous pu sentir parfois que le corps des danseurs pouvaient être perturbés par celui des musiciens présents dans le même espace ?
Non, j’ai toujours adoré être en répétitions avec des musiciens présents. La proximité corporelle et instrumentale, j’adorais ça, donc je n’ai jamais ressenti aucune gêne, au contraire, je m’en nourrissait. Au début, quand je suis arrivé à Paris, en 1980, j’ai découvert l’école et la troupe d’Alan Silva. Je suis allé le voir, voir comment il répétait, et je lui ai même demandé si je pouvais improviser pendant qu’il travaillait. Il a dit oui, et m’a même invité à quelques concerts. J’étais assis parmi les musiciens, et quand j’avais envie, je me levais et faisais quelques mouvements. Donc voilà, dès le début, c’était présent, et c’est toujours présent, cette recherche de partage d’espace. Je trouve aussi que les musiciens qui jouent avec pas mal d’improvisation, cela crée un univers au plateau. Pour moi, c’est théâtral.
Et dans cette théâtralité-là, il y a une différence majeure : le lien à l’instrument. Celui du musicien pour s’adresser au spectateur quand le danseur n’a que son corps.
Je crois que ça s’efface parce qu’ils bougent moins que les danseurs. Intuitivement, on suit le mouvement donc il n’y a pas de risque que les musiciens nous écrasent. Au contraire, c’est à nous de faire attention de ne pas trop prendre de place et de leur donner assez d’espace pour trouver le juste contrepoint de leur présence, pour ne pas se contenter d’entendre ou d’écouter.
Je prolongerai juste avec une toute dernière question. Vous parlez d’écoute. Qu’est-ce que vous attendez comme écoute de la part des danseurs ? Tout à l’heure, quand nous parlions de Full Moon, vous disiez que vous aviez raconté plein de choses sur le jazz, sur l’histoire des Noirs américains, aux jeunes danseurs de la troupe. Pour vous, pour qui la musique est quand même particulièrement importante, est-ce qu’il y a une transmission à faire, là encore, aux danseurs, dans l’attention, dans l’écoute particulière qu’ils doivent à la musique ?
Justement, ça peut paraître paradoxal, mais la danse vient de la musique sans musique. Je veux dire qu’un danseur doit créer sa propre musique avec le mouvement, avec le corps, et souvent je travaille en silence. Il faut d’abord trouver l’écoute intérieure qui est en accord avec le mouvement. Donc il faut trouver sa propre musicalité, justement, avant d’affronter les instruments et la musique. Ta propre ligne musicale, qui est la danse, doit être forte et personnelle, elle doit exister sans une musique existant à part. Et après, on affronte la musique. Et on crée une polyphonie.