« Dans cette tectonique, où le gel capillaire n’est pas un pré-requis, la lave se joue de douceur avec le scintillement. Virtuose, inimitable, jamais démonstratif et d’une intériorité à faire avaler ses principes à ce bon vieux Sigmund. »
à propos du solo de Margaux Oswald.
jazz à luz 2026
— chroniques
vendredi 10 juillet
samedi 11 juillet
dimanche 12 juillet
lundi 13 novembre
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par Selma Namata Doyen et guillaume malvoisin
visuel © Rovo
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jazz à luz : infos +
margaux oswald solo
Fiat Luz. En concert d’ouverture dans les Pyrénées, Suissesse exilée chez la Petite Sirène, Margaux Oswald est loin d’être seule sur son rocher. Pas seulement face à la mer comme l’approximait Calogero, mais surtout au grand large d’idées et d’amitiés sonores. Dans son solo, ci passe l’avant-garde européenne actuelle, avec Marta Warelis par exemple, entendue ici même l’an passé, passent quelque anciens comme Mossolov, Roslavets, Liszt et tout ce que le piano aura déposer au creux des paumes de quelques génia·les génies diagona·les. Géniale, Margaux Oswald l’est, d’autorité. Cependant, son solo vous assoit au cœur d’un récit irréfragable sans être péremptoire. Immédiatement hospitalier, sans négliger ni surprise ni humilité frondeuse. Oswald enchaine ses motifs avec une fluidité impressionnante : La touche de pointe avec les grands mouvements, l’obsession rétive contre les accords plaqués. C’est pas mal d’ouvrir un festival par un solo de cet instrument-continent qu’est le piano, joué ici par une de ses plus franche de ses exploratrices. Dans cette tectonique, où le gel capillaire n’est pas un pré-requis, la lave se joue de douceur avec le scintillement. Virtuose, inimitable, jamais démonstratif et d’une intériorité à faire avaler ses principes à ce bon vieux Sigmund. Qu’il prenne le temps de déglutir, la suite avance sur la scène du chapiteau. Ça raconte la fête, et l’empêchement, leurs actualités, pas si éloignées l’une de l’autre. Besoin de déborder et besoin de résister. Ensemble très typé, non-binaire et tirant de cela une joie immensément libre, Baraque à Free prend position.
collectif baraque à free
Sur scène, le collectif organise sa circulation des matières sonores. Les références au free jazz, à la noise, aux musiques de transe, au trip-hop ou à l’électronique cessent rapidement d’exister comme styles pour devenir de simples matériaux de composition. Un motif migre d’un instrument à l’autre, change de timbre, de registre, parfois même de fonction. Les cuivres prolongent les synthétiseurs, les guitares empruntent des logiques de sampling, les traitements électroniques finissent par orchestrer autant qu’ils colorent. Ça fuse de partout. Et pourtant, pas un boulon ne dépasse, qui serait mal vissé. Tout est minutieusement pensé. Deux voix surgissent comme des points de bascule de la forme. Elles redistribuent les masses sonores, déplacent les équilibres et entretiennent une tension qui refuse obstinément le réflexe du climax. On se surprend à marmonner un très scientifique : « bon… quand est-ce que ça pète enfin ? ». La baraque préfère repousser toujours plus l’échéance, de quelques mesures en quelques mesures.
Baraque à Free appartient à cette nouvelle génération de musicien·nes qui ne considère plus les esthétiques, les fonctions instrumentales et les identités comme des cases à occuper. Selon ce principe, tout demeure libre, poreux, mouvant, disponible. Et chacun·e peut à loisir et à plaisir redéfinir sa place au sein de la forme commune.
ayay
19 h, terrasse du Ti’Pic. AyAy façonne un groove électronique intégralement produit en direct, et sans jamais se contenter des réflexes du DJ set. Cédric Laval, basse électrique et effets, maintient une assise souple et obstinée, déhanché d’un skieur dans les Pyrénées en plein mois d’août. Côté batterie, Amélie Soler Michez travaille les déplacements d’accents avec finesse, préférant la relance au martèlement. Lorsqu’elle présente brièvement le projet, la même précision s’accompagne d’un humour discrètement distillé. Les synthétiseurs et séquenceurs d’Elsa Martinez viennent volontairement cradifier le spectre, lui apportant grain, saturation et aspérités sans jamais brouiller sa lisibilité. À cette heure encore très diurne, le trio paraît conserver une part de son potentiel de débordement. Le dispositif fonctionne à plein régime et laisse deviner une marge de radicalité encore intacte. Annonçant celle, turbulente et ingénieuse du Collectif Coax affairé à sa table de ping pong sonore, plus trad au parc Massoure.
fred frith & núria andorrà
L’improvisation, ça s’improvise. Presque. Au-delà de ce qui s’entend, il y a ce qui se vit. En soi, et dans la confiance qu’on place au long cours entre les paumes de ses comparses. Et là, tout contrôle doit être définitivement invalidé. Un duo comme celui qui réunit Fred Firth et Núria Andorrà éclaire plutôt pas mal cet état des choses. La musique qu’ils inventent, sans leadership ni programme explicite se joue en souterrain de ce qui nous est permis de voir. C’est beau de voir chacune et chacun avancer dans la matière commune, se laisser portés par la fluidité du set. Techniques maîtrisées au possible, étendues sur la corde raide, le reste est à l’allant. Dans cette puissance tranquille, toujours un peu envie de savoir comment les idées se connectent en secret de tel frappe sèche, de tel accord flirtant génialement avec la limite du juste. Il est heureux cependant que personne ne sache vraiment comment tout cela s’organise, l’oreille vous emporte très vite ailleurs. Au creux d’une conversation entre amis, ouverte, sensible et surprenante. Moment suspendu, posé au coin d’une saison trop chaude, d’une actualité tonnante et dangereuse, ce duo bouleversant sonne comme une fragile pesée d’espoir. Une Petite litanie pour un pays à terre
bergeraes
Petit lux du dimanche matin pour Luz. Au fil d’une randonnée sonore, Bergeraes se pose dans la nef de l’église de Gèdre. Plus haut Gavarnie tutoie ce qu’il reste de neige rendue fragile par les grandes chaleurs de cet été, ici, plus bas, les voix de Camille Lainé et Luxti Achiary, jouent d’une autre fragilité. Celle, puissante et inépuisable, de la mémoire orale du pastoralisme. Riche d’harmonie et de saillies politiques. Bergeraes puise encore un peu plus profond, dans les témoignages collectés de bergères et de pasteurs de troupailles. Compte des têtes, degrés de fraîcheur sous les auvents des cabanes, salaires trop chiches des estives. S’il a fait les riches heures du kitsch quotidien des couvercles de boîtes à chocolat et de croûtes vendues au touristes, le pastoralisme, loin d’être une image jolie, est une mémoire vivante. Peuplées de trouilles et d’actes. Comme ce moment où il faut achever des brebis mourantes, œil de l’animal dans l’œil de la bergère. Lutxi Achiary et Camille Lainé ont fait le choix redoutable et parfait de juxtaposer les tensions vocales et les récits. Elles ont étudié, recueilli et arrangé des chants traditionnels du répertoire des Pyrénées et du Massif Central. Et de cette exploration amoureuse et rigoureuse, surgit doucement mais sûrement une figure féministe, où s’animent le désir, la veille, la rage contenue, poussé·es du coude par le violon, le tambourin à cordes et la shruti box. Une figure qui donnent un écho réel aux images d’Épinal de la petite église réveillée une heure durant par son histoire, sa vocation populaire, son autre utilité, en somme.
sakina abdou, marta warelis
& toma gouband
Pas de secret pour le trio Sakina Abdou, Marta Warelis, Toma Gouband. Tout se fabrique à vue, la joie des coulisses comme les salves furibardes d’une free musique qui n’a de libre que l’envie de vous atteindre. Piano, sax, batterie, vielle formule de l’exercice, raison de plus de ne tenir compte que de ce qui peut se jouer entre trois individualités. C’est ainsi que semble avancer le trio. Avec en bandoulière le sens premier du mot charisme, celui du démon déguisé pour ne pas effaroucher mais méduser. Il y a du danger à faire face à ces trois improvisateurs. Danger de croire reconnaitre les arcanes du free jazz, danger de ne se laisser prendre aux échanges sans prolégomènes ni avatars. Tout ce qui se joue, se joue. Point barre. L’émotion et la sensation bazardées avec les laves, les frictions, les clusters, qui quadrillent et lézardent un set au port de tête aussi classe que celui d’un casseur de pierres. Classe et puissant, allant cherche la touche savante comme la réaction épidermique. Les dialogues s’enchaînent par propulsion, explosion, mettant en œuvre des éclairs de tensions, de petites solutions temporaires de résolution, comme, in fine, cette modulation mélodique d’Abdou, à la toute du concert, là où l’incandescence se laissait presque apprivoiser.
hannah ajar
Hanna Hajar a deux têtes et sans doute plus le goût des crépuscules qu’ Émile, chérissant pour sa part les promesses de l’aube. Au Hang’art Hajar s’habille de deux silhouettes darkey tombés de l’ombre d’un Magritte, s’habille de taffetas sombre, de théâtre et de lenteur japonaise. Performance mise en espace, bande sonore travaillant l’épaisseur et la reconstruction jusqu’à l’excès du contrôle. Délicat mais verrouillé. Le récit nourri de Zola Jesus, de Julianna Barwick, de darkwave berlinoise, et de quelques textures venimeuses se dévoile peu à peu.
Jeanne Merone taille ses drones dans les basses du soufflet de son accordéon, quand Mathilde Proy, découverte avec bonheur dans le chaos de corps posées dehors, la veille, y répond à l’électroacoustique rugueuse, précise et très éclairée. Plus loin les voix des deux musiciennes se toisent et s’élèvent, dramatiques et réverbérées. Et Hanna Hajar retourne à ses crépuscules, gardant étrange et mystérieux le sens de sa visite.
la patata bollente
Free rock, poésie et improvisation peuvent toujours sombrer vite fait dans le commentaire démonstratif et appuyé. La Patata Bollente emprunte le chemin inverse. Merilù Solito donne voix aux textes de Refaat Alareer, Guy Tirolien ou Gloria Anzaldúa avec une diction qui épouse le phrasé du quartet plutôt qu’elle ne s’y impose. Même lorsque le timbre se tend jusqu’au grincement, le geste reste musical, attentif aux respirations, aux dynamiques et aux densités de l’ensemble. Cette qualité d’écoute irrigue tout le dispositif. Le saxophone de Marc Démereau en constitue le point de gravité, assurant la continuité harmonique autant que l’assise rythmique pendant que les fonctions circulent librement : Thomas Fiancette quitte sa batterie pour la flûte traversière, Laurent Avizou échange sa guitare contre une clarinette. Ça permute sans prévenir, mais rien ne décroche. Face à des textes consacrés aux guerres et aux rapports de domination, le quartet refuse l’illustration sonore comme l’emphase. Les lignes restent aérées, les interventions se répondent davantage par contrepoint que par accompagnement. Cette retenue finit par produire une tension bien plus durable que n’importe quel effet de manche.
intégral
Integral se met à nu à la lisière du free jazz, de la création contemporaine et des pratiques électroacoustiques avec une aisance confondante. Puis, presque sans prévenir, la chanson affleure là où personne ne l’attend. Elle ne change pas le cap ; elle ouvre fugitivement une fenêtre, portée par les voix de Claire Gapenne et Julien Desprez, souvent à l’unisson ou à l’octave, avant d’être de nouveau engloutie dans une matière autrement plus instable.
Tout repose sur un subtil jeu d’interdépendances. Les lignes libres de Christine Abdelnour, prolongées et infléchies par l’électronique, cousent les différentes strates sans jamais les uniformiser. En dessous, Lukas Koenig maintient une assise rythmique d’une souplesse redoutable, capable de s’effacer presque entièrement avant de remettre tout le monde d’accord en quelques frappes. Ça tient sur un fil… mais un fil sacrément bien tressé.
Le rappel en offre une démonstration réjouissante. Simply Are repris de Papooz reprenant Arto Lindsay met plusieurs minutes à se laisser reconnaître. Le matériau pop est pourtant intact, simplement redistribué, morcelé puis traversé d’irruptions free qui en déplacent entièrement la perspective. Une manière élégante de refermer le festival : sans feu d’artifice, mais avec l’une des propositions les plus libres et les plus stimulantes de cette édition.