Archetypal Syndicate, chronique

Archetypal Syndicate

« Sous les grooves et polyrythmies captivantes, il y a aussi une économie d’énergie et un artisanat de veille impressionnant. Agissant dans les recoins d’une densité instrumentale et mélodique impressionnante, dans les clairs et les obscurs de ses récits. » happy transmutation,archetypale syndicate— chronique —par guillaume malvoisinphoto © Paul Wacrenier – Andréa Insergueix Happy Transmutation de Archetypal Syndicate line-up— Paul Wackrenier Guembri, likembe, likembe géant, MbiraKarsten Hochapfel Guitare électrique, guitare portugaise, Banjo, violoncelleSven Clerx Drums, Batterie, percussions, Cloches, métaux, Shruti Box nunc recordsfévrier 2025— C’est ainsi. C’est ainsi. C’est ainsi. C’est ainsi. C’est ainsi. Les répétitifs américains irriguent, à plus ou moins grandes eaux, la scène impro française, rajeunie il y a quelques années maintenant. Citons, dans le bonheur du giron des oreilles chez PointBreak : O.U.R.S. de Clément Janinet, l’Orchestre Incandescent de Sylvain Hélary, L’Arbre Rouge d’Hugues Mayot. Et ce dernier né de l’Archétypal Syndicate. Bien entendu, cette influence commune est disparate, et à bien y écouter, native et constitutive. C’est une belle chose, quand elle est mêlée à d’autres sources, comme l’Afrique ou la pysché rock. À considérer que les deux ne se superposeraient pas un peu. Ici, dans Happy Transmutation, elles se chevauchent carrément et cavalcadent avec une science impressionnante des mélanges à plaisirs. Le trio est loin du minimum syndical. On sait la verve de Paul Wacrenier quand il s’agit de repousser toute définition de frontière et de limite, d’invoquer la puissance consolatrice de la musique, avec son grand ensemble Healing Orchestra, entres autres. Dans ce disque-monticule, assemblé avec Sven Clerx et Karsten Hopchapfel, cette verve est au service de la musique, dans son pouvoir fédérateur. Joyeuses, les transmutions des 13 pistes. L’imaginaire commun y vagabonde à loisir. Westerns dégingandés, Pretty Moon Garden, avec Tatiana Paris, road-movie ferroviaire, Witch’s Pot où remuent Richard Comte et Sarah Colomb, duel nocturne et organique, Meet Johnny Night Fox, avec Sarah Colomb, Richard Comte et Julien Pontvianne. Archetypal Syndicate a la tablée accueillante. Janinet y dîne sur deux autres titres, mais le trio a surtout la loupe lucide. Sous les grooves et polyrythmies captivantes, il y a aussi une économie d’énergie et un artisanat de veille impressionnant. Agissant dans les recoins d’une densité instrumentale et mélodique impressionnante, dans les clairs et les obscurs de ses récits. Chaque pause méditative ou assaut hypnotique s’échappe aussitôt reconnu·e. Bis repetita, pur plaisir. Et c’est justement là, la réussite. Ce disque nous est familier parce qu’il nous échappe. infos +

los piranas, chronique

los piranas

« Bogotá, leur terrain de jeu, est un laboratoire où la tradition ne tient pas en place, où le folklore se réinvente avant même d’avoir le temps de prendre la poussière. » una oportunidad más de triunfar en la vida,los piranas— chronique —par Selma Namata Doyenphoto © DR Una Oportunidad más de triunfar en la vida de Los Pirañas line-up— Eblis Álvarez – Guitare électrique, claviers, effets
Mario Galeano – Basse électrique
Pedro Ojeda – Batterie, percussions glitterbeat recordsmars 2025— Los Pirañas frappent encore avec un disque qui dézingue les conventions comme un bolide sans frein dans une fête de village. Una Oportunidad más de triunfar en la vida n’est pas là pour flatter les puristes ni pour caresser la cumbia dans le sens du poil. Eblis Álvarez (Meridian Brothers), Mario Galeano (Frente Cumbiero) et Pedro Ojeda (Romperayo) improvisent en studio comme on joue à un cadavre exquis sous caféine : guitare sous acide, basse qui râle et percussions en roue libre, le tout emballé dans une énergie aussi fiévreuse qu’hallucinée.
Ce chaos parfaitement maîtrisé n’a pourtant rien de gratuit. Bogotá, leur terrain de jeu, est un laboratoire où la tradition ne tient pas en place, où le folklore se réinvente avant même d’avoir le temps de prendre la poussière. Chez eux, les structures s’effondrent joyeusement : Con mi burrito sabanero voy directo al matadero transforme un air naïf en procession délirante, un dérapage sonore où la guitare semble lutter contre une rythmique impitoyable. El aguazo de Javier Felipe est un carnaval sous psychotropes, avec des percussions frénétiques qui éclatent comme du pop-corn sous pression. Quant à Pateando culos, c’est une machine infernale qui avance en zigzag, un groove claudicant qui tabasse avec élégance.
 Los Pirañas manipulent la musique populaire d’Amérique latine comme un matériau brut, sans révérence mais avec une science du rythme et du détournement qui fait exploser les frontières. Le trio semble jouer au jeu du « combien de couches sonores peut-on empiler avant que tout s’écroule ? » – et le pire, c’est que ça tient debout. C’est à la fois érudit et foutrement libre, technique sans être chiant, explosif mais jamais gratuit. Un album qui ne vous demandera pas votre avis avant de vous secouer, et, en prime, vous faire danser avec un sourire mi-ravi, mi-éberlué. infos +

evil plan, chronique

evil plan, ukandanz

« Pas d’emphase. Juste ce qu’il faut. Ukandanz ne joue pas avec l’Éthiopie. Il a les deux pieds dedans. Dans ses lignes, dans ses ruptures, dans ses fantômes. Et c’est là que le disque frappe juste. Précision, et prise de nerfs. » evil plan,ukandanz— chronique —par Selma Namata Doyenphoto © DR Evil Plan የክፋት እቅድ de Ukandanz line-up— Asnake Gebreyes  — voix
Lionel Martin — saxophone ténor
Fred Escoffier — claviers
Thomas Pierre — batterieDamien Cluzel — basse, guitare & arrangements cie 4000 / ouchavril 2025— Ukandanz n’annonce jamais vraiment son retour. Il préfère la collision frontale. Dès la première seconde, quelque chose est frappé d’urgence. Les torpilles du chant d’Asnake Gebreyes déboulent sans sommation. Sa voix coupe net. Zéro apprêt. Yene Felagote, pop song éthiopienne popularisée par Tlahoun Gèssèssè dans les années 70, est reprise sans nostalgie. Compressée, tordue, ramenée à l’os. Ce n’est plus un standard. C’est un choc. Un déclencheur. Derrière, le groupe avance sur un seul nerf. Thomas Pierre frappe droit, sec, clinique. Chaque coup est là pour durer. Rien ne déborde, tout est cadré. Damien Cluzel, taulier du groupe, joue serré, précis. Il découpe, il retient, il appuie là où ça plie. Pas une note de trop. Lionel Martin surgit par éclats. Son ténor ne développe pas, il interrompt. Il décale. Il griffe les surfaces. Rien de moelleux côté claviers, les repères se brouillent en douce. Il tiennent les bords pendant que le centre vacille. War Pigs vient juste après. Et là encore, pas de blague, pas de révérence. Reprise de Black Sabbath au premier degré, sans clin d’œil ni clinquant. Tout est reconfiguré. Le riff est là, solide. Mais les axes ont bougé. Le texte flotte ailleurs. L’incantation remplace le cri. Ukandanz ne reprend pas, il absorbe. Liwsedsh Andken change de rythme. Le morceau ralentit, s’étire. Rien ne s’apaise. Le groove devient fuyant, la voix d’Asnake s’insinue. La basse s’alourdit. Le sax serpente. Tout semble fragile, mais rien ne lâche. Ça tient, juste assez pour continuer. Et puis Song for Francis. Dernier morceau. Faux calme. Dédicace à Francis Falceto, producteur poitevin des « Éthiopiques », figure centrale de cette mémoire éthiopienne que le groupe bouscule sans jamais la trahir. Le ton est sobre, l’adresse nette. Pas d’emphase. Juste ce qu’il faut. Ukandanz ne joue pas avec l’Éthiopie. Il a les deux pieds dedans. Dans ses lignes, dans ses ruptures, dans ses fantômes. Et c’est là que le disque frappe juste. Précision, et prise de nerfs. infos +

stein urheim, chronique

stein urheim

« Au-delà de la découverte intriguée d’un leader de projet jouant du générateur de tonalité sinusoïdale en intonation juste, Stein Urheim vient nourrir quelques unes de nos obsessions. » speilstillevariasjoner,stein urheim— chronique —par guillaume malvoisinphoto © Morten Spaberg Speilstillevariasjoner de Stein Urheim line-up— Stein Urheim : compositions, guitares acoustiques et électriques modifiées, ronroco, tamboura, électronique, field recordings, générateur de tonalité sinusoïdale en intonation juste, percussionsIkue Mori : électroniqueSam Gendel : saxophone, électroniqueHans Kjorstad : violonSiv Øyunn Kjenstad : batterie, voix hubro / grappajanvier 2025— On avait reçu ce disque, de bonne heure, on l’a écouté et réécouté tardivement. Flemme véritable ou faux hasard, on a bien fait. Speilstillevariasjoner est le disque qui nous éclaircit les jours mornes de cette fin d’hiver. Rien d’étonnant, c’est un disque de Stein Urheim, pilier majeur et impassible de l’écurie Hubro. Dixième livraison du guitariste pour le label norvégien, Speilstillevariasjoner est de ces disques qui agissent sous leur propre surface. Simplicité d’apparat versus organicité insaisissable et passionnante dans les profondeurs de chaque morceau. Le line-up du disque, dont Ikue Mori, ex-chercheuse en DNA et actuelle électronicienne grande classe, n’est pas la moindre des vertus, fait pour beaucoup à la tonalité d’ensemble. Cherchez le pédigree de chacun·e et vous aurez quelques indices du pourquoi ce disque est une merveille atmosphérique. Chez PointBreak, il nous touche encore ailleurs. Au-delà de la découverte intriguée d’un leader de projet jouant du générateur de tonalité sinusoïdale en intonation juste, Stein Urheim vient nourrir quelques unes de nos obsessions. On ne sait pas vraiment d’où nous est venu cette habitude à chercher fantômes et cowboys sous la pochette de pas mal de disques reçus, mais là encore, ce réflexe s’est enclenché durablement. Dans la maîtrise de chaque drone, chaque glissement microtonal imperceptible. Si l’art de Stein Urheim est patent, il n’est en rien démonstratif. Et cette jolie folie qui le pousse à combiner art et instrumentarium populaires à la science exigeante de la composition contemporaine, n’empêche en rien ni jamais son pouvoir de narration. D’où les westerns, sans être exagérés, sans clichés, ouverts sur des espaces musicaux incroyablement vastes et mystérieux. D’où les fantômes sortis de je ne sais quel dégel prématuré. Pas convaincu·es ? Traduisez Speilstillevariasjoner. Vous verrez que ces jeux de reflets et  miroitements vous amèneront chez Debussy ou chez Melville traçant le premier chapitre de Moby Dick. infos +

arada, chronique

arada, etenesh wassie trio

« Deux basses, un kick de batterie moelleux, et les arpèges d’un violon invité qui suivent la mise. Arada ne fait pas dans le protocole ni même dans la diplomatie, ce nouveau disque du trio Etenesh Wassié vous met au pied du mur. » arada,etenesh wassié trio— chronique —par guillaume malvoisinphoto © DR Arada de Etenesh Wassié line-up— Etenesh Wassié ChantMathieu Sourisseau Basse acoustiqueSébastien Bacquias ContrebasseFabien Duscombs Batterie sur 1, 2, 3, 5, 7, 8Mathieu Werchowski Violon sur 1, 3, 4 freddy morezonmars 2026— Ce disque est grave. Très grave. Deux basses, un kick de batterie moelleux, et les arpèges d’un violon invité qui suivent la mise. Arada ne fait pas dans le protocole ni même dans la diplomatie, ce nouveau disque du trio Etenesh Wassié vous met au pied du mur. Avec des repères, emprunts au rock, au free. Avec de l’inconnu pléthorique, les continents du chant éthiopien. De Tezeta, sans doute plus familière, à la dramaturgie inlassable de Antchi Hoyé, de la frontalité géniale et presque éprouvante de Etetou ou Chegitou. D’une voix granuleuse, Etenesh Wassié tire le lien entre ces différents territoires, quand chaque musicien autour prend sa part de géographie sonore. Bien entendu, il y a les habitudes, le trio se crée en 2018, puis avance depuis en recherchant toujours ce qui peut tradi et musique libre occidentale. C’est ici qu’arrive la discrétion hexagonale d’un musicien comme Mathieu Sourisseau, toujours à jouer sur l’avant du temps d’une recherche inlassable du territoire de la base pseudo-acoustique. Écouter et voir Boucs!, Facteur Sauvage, ou plus particulièrement Reverse Winchester pour s’en rendre compte. Il y a la une science du récit, de la juste dose et une forme d’impatience indolente qui fait le lit des récits scandés et lyricisés par Dame Wassié. Grave, on le disait. Au sens où Arada impose une écoute tendue et fascinante, mais également au sens où la contrebasse posée, intranquille et maîtresse de soi, en contre-point par Sébastien Bacquias. Au sens aussi, du théâtre dont est capable un batteur comme Fabien Duscombs, quadrillant l’espace, motorisant l’ensemble et, plus loin, tribalant-remuant quelques impressions secrètes remises au jour plein. La croisée avec l’archet de Mathieu Werchowski, cf. Arada, n’enlève rien de la tension nécessaire à cette musique pour coller votre oreille à son monde. Bien au contraire, le violoniste se fond dans l’ensemble pour mieux les basses d’une inquiétude joyeuse. Peut-être y a-t-il dans ce disque, un peu de l’esprit frondeur et militant, que la scène frenchie doit à l’occitan spirit. Il serait trop simple de jazzocentrer des similitudes avec les grandes blueswomen comme Bessie Smith. La voix d’Etenesh volète ailleurs. Plombée et leste à la fois, comme les deux anges ailé·es de la pochette du disque, elle dramaturgise un sacré païen qui fait fi des seuls tracas humains, pour aller soigner d’autres recoins de l’âme, et ramener le corps à une sorte de joie inextinguible. Grave, et légère. infos +

Antonin Néel et la Fanfare du Contrevent, interview

Antonin Néel et La Fanfare du Contrevent

« J’ai décidé que ce serait La Fanfare du Contrevent. Finalement, c’est même mieux. Il n’y a pas de fanfare à proprement parler dans le livre de Damasio, ni de groupes de musique, mais il y a beaucoup de références aux sens, notamment à l’audition. » —Antonin Néel, musicien antonin néel,la fanfare du contrevent— interview —propos recueillis par Lucas Le Texierphoto © DR En 2021, le pianiste dijonnais Antonin Néel prend de la (grosse) caisse et crée La Fanfare du Contrevent. En 2023, il met les doigts dans la prise, le temps de 3 jours de résidence à La Vapeur à Dijon. Formule électrifiée pour un projet qui ne manque pas d’air, occasion parfaite pour causer harmonie, ferraille, chef d’orchestre et MEUTE. Et un peu de washboard, aussi. C’est cocasse d’être à l’origine d’un grand ensemble, de composer et de donner les indications en scène et, cependant, de ne pas se définir comme un chef d’orchestre.Je chipote sur les mots, mais je me verrais plutôt comme directeur artistique. Pourtant, ce terme ne me rassure guère davantage… Ça me fait porter tout de suite une casquette trop large. Comment en es-tu arrivé à associer « fanfare » et « contrevent » ?Je vais commencer par « Contrevent ». Dans la genèse de ce groupe, il y a eu la convergence de plusieurs idées. D’abord, il y a la référence au roman d’Alain Damasio, La Horde du Contrevent. J’ai adoré le monde fou et démentiel de Damasio. Ce qu’il a réussi à construire a rencontré une idée qui germait en moi depuis des années, celle de monter une fanfare. Elle s’est montée en 2021, c’est un peu mon orchestre post-confinement. De là, j’ai commencé à y mêler des envies plus diverses, comme celle de reprendre The National Anthem de Radiohead. Il y a eu aussi, post-covid, l’envie de ne pas faire de projet seul, je voulais aller à contre-courant des groupes de musique qui se réduisent de plus en plus. Enfin, je voulais appeler cela La Horde du Contretemps mais ça existait déjà, pour une batucada du sud-ouest que j’ai repérée dans mes recherches. Alors, pour éviter les problèmes, j’ai décidé que ce serait La Fanfare du Contrevent. Finalement, c’est même mieux. Il n’y a pas de fanfare à proprement parler dans le livre de Damasio, ni de groupes de musique, mais il y a beaucoup de références aux sens, notamment à l’audition. Il a une manière singulière de manier les mots, de décrire le vent ou encore d’évoquer le rythme. Comment intègres-tu, au sein de ta fanfare, le lien au sonore qu’explore Damasio ?Je ne suis ni écrivain ni un grand lecteur, mais je pense avoir saisi sa façon d’écrire et son processus intellectuel. Il développe une idée d’une manière proche que la mienne quand je compose. Si on se penche plus spécifiquement sur son style d’écriture, il va jouer avec les allitérations, les consonances ou les plosives. Il y a des éléments très syllabiques dans sa manière d’écrire. Pour moi, c’est ce qui fait que son écriture est si musicale. Plus qu’un roman d’aventure ou de quête, ce livre repose sur un équilibre entre le poétique et le philosophique. En musique, j’essaie de coller le plus possible à cet état d’esprit. Pour la Fanfare du Contrevent, j’essaye de faire ma propre horde en quelque sorte, sans que celle-ci ne soit un copier-coller. En fait, l’analogie avec le roman provient plutôt du processus qui fonde le groupe : la naissance, son développement, la question de l’endroit où l’on emmène cette fanfare. Il y a une mise en abîme et je ne calque pas la narration du roman à l’échelle du spectacle, mais plutôt à l’échelle de la vie du projet. Il y a ce qu’on entend, mais il y a aussi ce que l’on voit : des costumes et des accessoires. Là encore, où situes-tu la correspondance avec l’univers de Damasio ?Comme c’est un roman, il n’y a pas d’images. Ça laisse libre cours à l’imagination de chacun. J’y ai perçu une grande similitude avec un univers post-apocalyptique, bien que ce ne soit pas le propos exact du roman, qui décrit un monde alternatif plus proche du fantastique que du post-apocalyptique. À mon sens, le lien entre les projets réside dans le fait de recréer une société après l’effondrement brutal de la société humaine. Cette dimension me sert de guide pour l’aspect visuel, que ce soit les costumes ou les jeux de scènes. Le monde de Damasio est hostile, désertique, avec des conditions météorologiques largement défavorables à l’implantation de la vie humaine. Seule, cette Horde du Contrevent parvient à survivre. Ils sont quasiment seuls au monde dans le roman et font face à une dimension low-tech, tout le monde revient à des technologies mécaniques ou fonctionnant avec l’énergie du vent. Fini les gadgets, l’électricité, internet, les ordinateurs… Tes reprises doivent coller à cet univers, non ? Radiohead peut-il rentrer dans ce tandem Damasio/post-apo ?Je n’ai pas forcément sélectionné les reprises de façon rationnelle. C’est avant tout intuitif, grâce à l’image sonore générale reçue à la suite de cette lecture. Ça collait à l’univers et souvent, de petits signes me l’ont confirmé. The National Anthem provient du disque Kid A. Sur la pochette, on voit une chaîne de montagnes très graphique. Plus tard, j’ai fait le rapprochement avec celle du roman, la Norska. Globalement, je voulais avoir aussi, d’un côté, ce truc massif et puissant et poétique et mystérieux, de l’autre. Pour moi, le rock et le trip-hop véhiculent ça. D’où le choix des reprises : Radiohead, Muse, Björk… Il y a aussi un morceau de The Bad Plus. Enfin, il y a plusieurs morceaux d’électro pour le côté techno / brass band dans la veine de MEUTE. Y-a-t-il des groupes auxquels on pourrait t’affilier directement ?Snarky Puppy, pour ce qui est des éléments les plus modernes. MEUTE, évidemment. Même s’ils ont vraiment ce son techno et que ce n’est pas tout à fait ce que je souhaite faire, il existe des similitudes dans nos répertoires. Je pense aussi au Very Big Experimental Toubifri Orchestra, un orchestre lyonnais de 18 musiciens un

La Fanfare du Contrevent, chronique

La Fanfare du Contrevent

« Pas de carton. Enfin ni rouge ni même jaune. Mais carton plein. Dernier coup de sonnette pour les riders prêts à repartir, rencontre réussie, match très loin d’être nul.» la fanfare du contreventextra festival, la vapeurdimanche 14 mai— chronique —par Lucas Le Texierphoto © Roxanne Gauthier Sortie de vestiaire en fanfare pour le FCC Néel. Compo d’équipe à 15 pour ce set à l’Extra Festival et le capitaine est aux cages : grosse caisse, chemise blanche et des lunettes steampunk que tout le monde a rêvé porter, au moins une fois dans sa vie. En défense, le dessin est simple, c’est formation serrée pour la caisse claire, armada de percus et, au centre, le souba. Voilà pour le moteur de la Fanfare du Contrevent, voici pour ceux qui propulsent l’équipe titulaire. Au milieu de terrain, les sax mobilisent l’action et font tourner de longues nappes hypnotiques. Les trombones jouent les ailiers et des coudes, tantôt relais des deux côtés du stade, tantôt agitateurs notoires sur la transversale. Devant, les trompettes jonglent, visent la lucarne et l’extérieur du pied, faisant fi du tapis chaotique. Plus qu’un classique 4-4-2, ici, on pratique l’alpha et du delta, on met en jeu du son dense et titanesque. Les joueuses et les joueurs alignent dystopies sonores et airs de fête post-apo, le tout inspiré par la galaxie Damasio. Comme des oiseaux migrateurs, les pupitres qui se meuvent, s’alignent, se fondent et se défont au signe d’une main levée ou d’une fin de cycle. Pas de coach, pas besoin. Intelligence collective et science du placement en fonction de l’angle de tir indiqué ou des éclats de supporters. Fin du match, les gradins du Lac Kir se vident pour envahir la pelouse, les corps s’animent dans une grande formation en cercle. Pas de carton. Enfin ni rouge ni même jaune. Mais carton plein. Dernier coup de sonnette pour les riders prêts à repartir, rencontre réussie, match très loin d’être nul. infos +

La Fanfare du Contrevent, chronique

La Fanfare du Contrevent

« La meute se meut aussi vite qu’un tir de six-coups. Scénette de duels devant le saloon de pupitres, vents contre vents des deux côtés du plateau. Puis formation packée, une mêlée style photo de famille de bandits, face au public. » la fanfare du contreventla vapeur, dijon,mercredi 22 novembre— chronique —sortie de résidencepar Lucas Le Texierphoto © Roxanne Gauthier On reconnait un bon western à son début. Lumière orange sur la trompette, lui et ses échos entrent sur la piste gradinée. Blouson de cuir, cicatrice en diagonale, le souffle clair et droit. Comme une ombre gigantesque, le reste de la horde arrive, solennelle. La balafre en signe de reconnaissance, la bougeotte en guise de concorde. Un vieux Mad Max avec ses treize desperados et desperadas, la Cène post-apo du messie Antonin Néel. Lunettes de soleil bien calées devant les yeux, vestes rapiécées, tuyaux en PVC. Corsaires ou pirates, les fanfarons contrent le temps de Radiohead et de Björk avant d’insuffler leur bourrasque perso. La meute se meut aussi vite qu’un tir de six-coups. Scénette de duels devant le saloon de pupitres, vents contre vents des deux côtés du plateau. Puis formation packée, une mêlée style photo de famille de bandits, face au public. Gros son, gros point d’orgue. Tout s’enchaîne, on dégaine le trait autant que l’on marque la ferraille. Le rodéo des cow-girls and boys de la FC zigzague pour s’adapter au champ de tir musical. Sortie en ligne, ambiance crépusculaire. Fin classique, aussi, pour un bon western. infos +

égalité femme/homme dans le jazz, conférence

égalité femme/homme dans le jazz, raphaëlle tchamitchian

« Combattre les inégalités de genre passe par une redéfinition de la masculinité et de la féminité, pour arriver à quelque chose de plus fluide, de plus libre, de plus ouvert. » égalité femme/homme dans le jazz,raphaëlle tchamitchian— conférence —Ce texte est issu d’une conférence prononcée dans différents contextes, dont, récemment, le festival D’Jazz Nevers en novembre 2025, et la résidence de l’Orchestre des Jeunes de l’ONJ à la MJC Bréquigny (Rennes) en mars 2026. photo © Maxim François, D’Jazz Nevers— introduction enquête journalistique le jazz, une musique d’hommes le poids de la féminité modèles& répartition genrée des instruments les chanteuses, de « fausses » musiciennes ? centre/périphérie stratégies de résistance individuelles réponses collectivesdiscours vs chiffres la discrimination positive être un·e allié·e féminin/masculin introduction Depuis l’onde de choc provoquée par le mouvement #MeToo, la prise de conscience des inégalités femmes-hommes est indéniable. Dans le jazz, il s’agit d’un sujet un peu « tarte à la crème » depuis un moment — on trouve des articles qui discutent la (non) place des femmes dans cette musique dès les années 1920. Pourtant, malgré le fait que le sujet soit sur toutes les lèvres, que des politiques en faveur de la parité aient été mises en place par les instances de subvention, les chiffres montrent que l’égalité réelle est encore loin. La lutte est longue et les inégalités bien ancrées depuis longtemps dans les consciences et les comportements, d’où ce point d’étape dans une dynamique en cours (1). Commençons par rappeler l’évidence : le jazz est tout aussi discriminant envers les femmes que les autres champs professionnels. Rien de ce que j’écris ici ne s’applique uniquement et exclusivement au jazz ; tout est transposable à d’autres milieux. Cependant, le jazz, et plus largement le monde de la musique et de la culture, portent une responsabilité particulière parce qu’ils se targuent par ailleurs de porter des valeurs humanistes. Par rapport à d’autres musiques comme le rock ou la chanson, le jazz reste en outre une sorte de bastion inégalitaire et fait figure d’exception conservatrice dans le paysage musical français. Rappelons les indicateurs de cette inégalité : En 2016, l’Adami estimait à 10 % la proportion de femmes sur les scènes de jazz et de musiques improvisées en France. Aujourd’hui ce chiffre a augmenté et approche les 15 % de femmes bénéficiant d’aides de leur part. L’étude la plus récente coordonnée par AJC, la FNEIJMA et Grands Formats estime que 74% des artistes programmés sont des hommes, pour 26 % de femmes. Dans les lieux et les structures de diffusion, 12% de la programmation est assurée par des femmes, et elles sont 2 % à occuper un poste de direction technique. Les hommes sont quant à eux incroyablement minoritaires à la production, à la communication et aux relations avec le public. D’après l’ADEJ, dans les écoles et les conservatoires, les femmes disparaissent progressivement au cours de la formation. Elles sont 39% en cycle 1, puis 19% dans les cycles professionnalisants, et 16 % dans les grandes écoles (CNSM, Pôle Supérieur, etc).(2) Tous ces éléments sont connus. Marie Buscatto les analysait déjà dans son ouvrage Femmes de jazz (éditions du CNRS, 2007), très souvent cité sur le sujet et sur lequel je m’appuie en partie. — (1) Ce texte est la dernière mouture d’une conférence prononcée pour la première fois en 2018 au festival D’Jazz Nevers. Régulièrement reprise et mise à jour, elle s’appuie sur des travaux scientifiques, et sur des expériences et observations personnelles. Malgré son actualité et son urgence, la question des violences sexistes et sexuelles n’y est pas abordée, car il s’agit d’un sujet délicat qui mérite la plus grande attention et exige un cadre dédié. (2) Ces chiffres et leurs sources précises sont réunis dans l’exposition « Exceptionn·elles? », co-réalisée avec l’Orchestre National de Jazz et disponible en ligne ici : https://lesellesdujazz.onj.org/exceptionnelles-exposition/. — vers le menu enquête journalistique Les chiffres sont implacables, mais la manière dont ils s’incarnent dans la vie et la carrière des gens est très différente selon le genre, l’âge, le parcours et la personnalité. Au fil des années, je mesure la variété et la complexité des positions prises par les acteur·ices du secteur. Ce que l’on peut retenir à ce stade, de manière très synthétique :  1} à peu près tout le monde est d’accord pour dire que c’est un sujet, ce qui n’était pas le cas il y a quelques années encore ;  2} il existe une grosse différence de perception du sexisme entre les femmes et les hommes ;  3} les fractures générationnelles sont importantes. Pour le dire vite, plus on monte en âge, plus la perception du sexisme systémique et la conscience de sa propre place dans l’échiquier diminue. Dans une certaine mesure, ces constatations étaient déjà présentes dans l’enquête que j’ai menée entre 2018 et 2022 auprès de 20 acteur·ices du jazz (des musiciennes, des musiciens et des professionnels). Sur ces 20 personnes, il y avait 10 femmes et 10 hommes. Il me semblait important de mener une enquête paritaire ; les hommes sont partie prenante du problème comme de la solution. Cette série de discussions s’est faite en 3 volets (un en 2018, un en 2020, un en 2022), avec les mêmes personnes à chaque fois. Le premier volet a permis de saisir un état des choses un an environ après l’éclatement de l’affaire Weinstein et du mouvement #MeToo, à un moment où la question des inégalités femmes-hommes commençait à prendre sa place dans le débat public, et n’était pas nécessairement conscientisée chez tout le monde.  Du côté des femmes, les réponses les plus révélatrices ont été celles données à la question : « Avez-vous personnellement expérimenté une situation de discrimination et/ou d’inconfort dans le monde du jazz du fait que vous étiez une femme? ». Sur 10 répondantes, 8 ont dit oui, et 2 ont dit non. Celles qui ont répondu oui m’ont raconté des histoires plus ou moins effrayantes qui touchent tous les corps de métiers (musicien·nes, programmateur-ice-s, enseignant·es). Mais ce qui était extrêmement intéressant, c’est que les 2 femmes qui ont

song over støv, chronique

song over støv, erlend apneseth

« En résulte, un disque paradigme, une longue périphrase qui s’ouvre sur des pizzicatis et se referment sur un ostinato tradi. Entre temps, il y aura eu des voix à l’unisson, des tempêtes où la danse mène son monde, des embrouilles entre cordes, des bagarres de soufflants. » song over støv,erlend apneseth— chronique —par guillaume malvoisinphoto © DR Song over støv de Erlend Apneseth line-up— Erlend Apneseth — violon Hardanger, direction+ 12 musiciens dontMats Eilertsen — contrebasseFrode Haltli — accordéonHans Hulbækmo — batterie, percussionsAnja Lauvdal — harmonium, synthétiseurHelga Myhr — violon Hardanger, chantVeslemøy Narvesen — batterie, percussions hubro recordsavril 2025— Pierres, feuilles, cailloux. Dans un entretien, à paraître dans le prochaine numéro de la version papier de PointBreak, le trompettiste Arve Henriksen nous rappelait l’importance de la nature pour les musiciens nordiques, présente dès l’enfance et irriguant nécessairement les musiques créées plus tard. Ce Song Over Støv, arraché au brouillard et à la poussière (støv, en norvégien) ne démentira rien de cela. Erlend Apneseth y célèbre les hybridations folk/trad/impro libre. Instrumentarium en interplay constant, structure des morceaux qui s’amuse de ses contours nébuleux, précisions de chaque instrumentistes embarqué·es dans l’affaire. « Ce qui m’importe, note le violoniste en marge de la sortie du disque, c’est que les musiciens s’approprient la musique, qu’ils s’y sentent intégrés et qu’ils puissent s’exprimer à leur manière. J’ai donc tendance à composer davantage pour des personnalités musicales que pour des instruments au sens traditionnel du terme – des personnes qui, je pense, découvriront quelque chose dans la musique que je leur propose. » Il s’agit bien de cela avec Song Over Støv, de la fameuse liberté dans le cadre, du dépassement des structures imaginées au préalable et remise en jeu par la seule personnalité de celleux qui en prennent la charge. En résulte, un disque paradigme, une longue périphrase qui s’ouvre sur des pizzicatis et se referment sur un ostinato tradi. Entre temps, il y aura eu des voix à l’unisson, des tempêtes où la danse mène son monde, des embrouilles entre cordes, des bagarres de soufflants. Des petites choses magnifiques et de larges envolées sublimes. Demande à la poussière, écrivait John Fante. Visiblement, elle est capable de répondre. infos +