SBATAX, l’impro mode d’emploi

En août 2020, le festival Météo sortait Mulhouse de réa. Encore un peu trauma par la première vague COVID, la ville se voyait agitée, notamment, par les assauts d’un duo sonique, une paire de trembleurs terribles. SBATAX venait de sortir un disque pyromane et livrait des concerts à peine plus tranquilles. Nous les avions rencontrés, un peu calmés, le lendemain au petit-dèj. Nous les avons retrouvés, encore plus tard, pour un live allumé pour Jazz à Poitiers. Le live est à venir sur la page de la Diagonale. Avant cela, on fait le point ici sur leur musique et leur vision de l’improvisation. Mieux qu’une recette de bretzel fromager.

Antonin Neel

SBATAX, live pour Jazz à Poitiers © Jean-Yves Molinari

Le premier album de SBATAX date de 2014. Aujourd’hui, votre complicité est même assez désarmante  en scène. De quoi elle est faite ?
Bertrand Denzler : Du travail effectué et pas qu’en duo mais aussi en trio avec Zoor ou d’autres groupes. On se voit régulièrement, on débat beaucoup et pas que de musique. C’est une sorte de processus de travail depuis qu’on joue ensemble.

Un processus constant ?
BD : Oui, dans le sens où il y a un échange même si on se voit pas pendant un certain temps. En plus, il s’agit d’un duo, les échanges sont immédiats et directs. Pour moi, c’est comme une sorte d’évidence. Le son de ce duo est une sorte d’espace mental, acoustique et musical. Il n’est pas clairement délimité mais on sait où on est et vers quoi on tend.

Quand on est spectateur d’un set comme celui d’hier soir, on fait face à un mouvement en construction.
BD : C’est un peu ce que j’essayais de dire avec cette histoire de processus. On a cette espace, on a pris des décisions dans l’histoire du duo et c’est à partir de ça qu’on construit, plus tard, quelque chose sur le moment.
Antonin Gerbal : Je vais revenir à la première question. Depuis 9 ans, on chemine à la fois ensemble et parallèlement, on se tient au courant de questions qui nous animent, de la dynamique dans laquelle on se trouve. Comme Bertrand le disait, on a fait beaucoup de choses dans des groupes, dans des projets, des concepts, des idées, on a fait des choses à Paris, à Berlin, collectivement, individuellement ou co-individuellement. En tout cas, tout cela cohabite depuis 9 ans. Pour moi, c’est important de le signaler. Il y a des duos qui ne marchent que pour faire un duo très spécifique. L’idée de ce duo-là est venue petit à petit. Ça faisait longtemps qu’on attendait de concrétiser ça.

Comment vos autres expériences agissent-elles sur la musique de SBATAX ?
BD : Je pense que tout ce qu’on vit ensemble, musicalement et en dehors de la musique, a une incidence mais je sais pas si on est toujours très conscients de ce qui se passe. En tout cas, on se le dit pas forcément ainsi. Notre duo c’est le résultat d’une relation. À propos de ce que disait Antonin, notre duo c’est notre son de groupe, et ce son-là naît de l’intérêt que j’ai pour son son de batterie et l’intérêt qu’il a pour mon son de saxophone et l’intérêt de nos deux sons ensemble et de ce qu’on peut en faire. C’est un peu ésotérique dit comme ça mais c’est pas si compliqué que ça (rires). Au centre des expériences de notre pratique, il y a l’idée d’improvisation, sujet qui reste difficile à définir. Il y a l’idée de ce son comme espace sonore, acoustique, humain. Et l’idée qu’on travaille avec ou dans ce son en pratiquant l’improvisation collective. Un duo, c’est déjà un vrai groupe pour moi, un collectif. Il s’y passe autant de choses que dans un groupe plus grand.

Mais des choses qui arriveraient plus vite ?
AG : Ce duo réactualise sans cesse des questions qu’on peut se poser quand on est en solo. Depuis 9 ans il y a une co-individuation de ce « deux » qui prend plein de formes différentes. Ce qui est intéressant c’est qu’un duo, c’est un espace intime et ouvert qui permet à nos potentialités de s’exprimer et s’actualiser. Hier, après le concert quelqu’un me disait : « Ouais dommage qu’il y ait pas eu de silence ». Sa remarque, c’était plutôt : « Ah mais c’était pas fermé ». Puis on a parlé et on s’est mis au clair. J’essayais de lui parler de ça, de l’ouvert, du détail, des petites perceptions qu’on peut trouver dans ce type de propositions qu’on peut trouver très bornées.

Ce qui est étourdissant, c’est qu’on vous voit réfléchir aux pistes ouvertes par choix musicaux que vous faites, à une vitesse folle.
BD : C’est lié à l’improvisation. Quand un improvisateur joue, on l’entend penser en temps réel. Même si c’est une pensée musicale, on l’entend, pendant que c’est en train de se faire. À partir de l’espace qui est donc le son de notre groupe, on essaie de penser en temps réel notre musique, chacun pour soi, ensemble, à côté, avec toutes les possibilités qui peut y avoir.

Antonin Gerbal et Bertrand Denzler, festival Météo Mulhouse © J.C. Sarrasin

« Tu dis et tu fais en même temps mais tu répètes pas, pas comme un acteur va répéter un scénario déjà écrit. »

Antonin Gerbal, batteur chez SBATAX

Le lieu du concert agit-il sur vous ?
BD : C’est la même chose en fait. Le lieu offre évidemment une variable importante qui est l’acoustique mais aussi tous les autres facteurs : l’environnement, le visuel, le sonore, l’humain, le psychologique, le sociologique. Quand tu improvises, quelque soit le style ou l’esthétique, le résultat tient au fait que tu acceptes consciemment la situation dans laquelle tu es.

Ça veut dire aussi accepter les risques ?
BD : Tant que tu te dis qu’il y a un risque, une perte possible, c’est que t’acceptes pas à 100% la situation. C’est que tu as une idée préconçue de laquelle tu essaies de t’approcher. Là, ça serait plutôt l’inverse. « J’arrive avec ce que je suis et je me retrouve dans une situation X et j’essaie. » C’est ça aussi l’ouverture même si c’est presque impossible sans attentes, sans désirs. Mais, on arrive quand même à se mettre dans un état où on pense pas en terme de perte et de risque. On se dit : « Je suis ce que je suis avec tout ce que j’ai vécu jusque là je me retrouve dans cette situation qu’est ce qui va passer ? ».
AG : Hier, par la force des choses, j’ai été interrompu par une panne d’essence, quoi.
BD : Une panne moteur.
AG : Une panne de batterie. Il faut faire quelque chose de cette variable qui se produit, mais à laquelle je dois pas penser sinon je peux pas vraiment jouer. Là, je ne pouvais plus utiliser ma grosse caisse. Ce n’était pas prévu de s’arrêter à ce moment où on était dans une dynamique forte. Après, ça m’a demandé un effort mental d’oublier ce risque que le matos défaille. Tu m’enlèves ma grosse caisse, c’est plus la même musique, c’est plus le même espace, c’était plus possible. Sur ta question concernant les lieux, je pense qu’ils ont aussi leurs dynamiques propre, ils sont aussi chargés de pensées, d’idées, changent selon les gens qui les habitent, qui les font vivre. À Berlin, quand on a enregistré l’album, cette musique est advenue dans ce contexte précis. Personne ne peut dire si elle aurait été pareille ailleurs, dans un studio ou sans les gens qui crie vers la fin.

C’est quasi un document ?
BD : Oui c’est un document.
AG : Oui. Tu dis et tu fais en même temps mais tu répètes pas, pas comme un acteur va répéter un scénario déjà écrit.
BD : C’est jamais la même chose et ça dépend du lieu, de ce qu’on va manger le matin, de ce que tu as pensé 10 min avant, de ce qui va se passer dans la soirée etc. C’est ça aussi l’intérêt de l’improvisation, par rapport au concept de composition ou d’exécution, on va dire. Au lieu de prévoir un objet fini et d’essayer de le présenter, qu’il soit au plus proche du résultat imaginé dans plusieurs contextes différents, je vais me servir du contexte comme matériau, pour de bon. Et je pense que toutes les musiques où il y a de l’improvisation fonctionne selon cette idée même si cela ne veut pas dire qu’on réinvente à chaque fois tout l’objet.

SBATAX
album sorti
le 27 août mars 2020
sur Umlaut Records

La chronique de PointBreak

Sax ténor et drums. Free jazz à la française. Deuxième album du duo Bertrand Denzler/Antonin Gerbal. Ça s’appelle SBATAX, nouvelle molécule recomposée — on l’imagine facilement — avec des bouts de batterrie et des morceaux de saxophone. Pas vraiment faite pour s’endormir au volant, la molécule. Plutôt du genre à filer la Danse de Saint-Guy à un cheval de bois. C’est violent, magnifique et ça reste jamais en place. Lire ici : l’énergie. Parce que la musique, elle, reste parfaitement en place. Sans broncher, toute entière maîtrisée et versée dans l’art de vous chauffer le dos, les reins et ce que vos cuisses conserveront de vos sessions sportives de l’été. L’espace sonique avance au fil du souffle avec une fougue, une puissance héritée des grandes heures du duo basse/batt’ du free américain. C’est digéré avec une classe folle et régurgité, littéralement avec une urgence incandescente et salvatrice. Le sax tape dur, les fûts savent siffler. Ou l’inverse, si vous aimez la rectitude des choses. Mais le pari est vite fait, si vous lancer la lecture de ce SBATAX.

Est-ce que vous reprenez là où vous êtes resté la veille ou, au contraire, vous vous posez les mêmes questions mais avec un vocabulaire différent ?
BD : Un peu des deux. Tant que le groupe est en vie dans ma tête, on reprend là où on s’était arrêté la veille ou y’a 6 mois et en même temps chaque fois on essaie d’être ouvert à la situation et d’accepter cette dynamique entre nos envies, nos imaginaires, et le contexte dans lequel on est à ce moment-là.
AG : Après, avec ce duo, il y a un paramètre physique qui est redoutable. Parfois, au bout de 10 minutes, ça va être long, ça va être un vrai effort physique. Il y a quelque chose de peut-être pas sportif mais qui demande un mental et une effort supplémentaire. On n’a pas juste à penser à la musique, c’est intranquille. Et cette intranquillité génère une urgence qui nous fait créer physiquement des fois des sons qu’on aurait pas pu travailler à la maison, hors de cette urgence. Soit tu fais le clown et c’est mécanique, tu répètes un truc déjà ficelé, soit c’est hyper ésotérique. C’est très fragile comme écosystème. Entre le corps, l’esprit, le lieu. Hier, par exemple c’était un peu un défi de jouer en plein air. On a plein d’attentes, on essaie de les mettre de côté, ensuite il y a la grosse caisse qui défaille…

Et vous devez agir vite.
BD : Voilà. La deuxième chose assez évidente, c’est qu’on joue vite, dans un flux continu et rapide. Ça implique des conséquences sur notre condition physique et notre endurance. Comme tu disais, vu qu’on peut pas vraiment s’entraîner à la maison à ça, physiquement, ça exige une sorte d’état d’esprit et de respiration. Je peux pas, 2 jours avant, commencer à chauffer mes muscles mais je peux travailler sur le mental nécessaire à avoir pour trouver des solutions en temps réel. Par rapport à hier, il y a encore pleins de solutions à trouver pour pouvoir faire la même chose pendant 3 heures. Il y a encore plein de gens qui nous ont dit que c’était bien trop court (rires).

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propos recueillis par Guillaume Malvoisin,
août 2020, festival Météo Mulhouse.

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