SBATAX, l’impro mode d’emploi (Part. 2)

Suite et fin de cette interview prise en août 2020. Le festival Météo ravivait Mulhouse et SBATAX venait de livrer des concerts à peine bousculé. Nous les avions rencontrés, un peu calmés, le lendemain au petit-dèj. Nous les avons retrouvés, encore plus tard, pour un live allumé pour Jazz à Poitiers. Le live est à venir sur la page de la Diagonale. Avant cela, on fait le point ici sur leur musique et ses bienfaits. Mieux qu’une thalasso au Haut-Koenigsbourg.

Antonin Neel

SBATAX, live @ Jazz à Poitiers, 14 octobre 2020 © Jean-Yves Molinari

Comment vous la choisissez, la durée d’un set ?
Bertrand Denzler : Souvent à l’avance, ça dépend des jours. Hier soir, ce qui nous perturbe, pour la durée, c’est 2 incidents de batteries. Ce qui fait que, je savais plus très bien où on en était, ce qui m’arrive rarement. Du coup, on est restés dans ce format de 45 minutes.

Est-ce que se pose la question du leadership dans SBATAX ?
Antonin Gerbal : Sur scène, ça va tellement vite.

Le dialogue est exposé et évident mais qui décide de quoi ? Il y a des pièges tendus parfois entre vous ?
BD : Dans la musique ou en dehors ?

Dans la musique.
BD : Je pense que du moment où t’arrives à considérer le groupe dans lequel tu joues comme un collectif, les questions se résolvent d’elles-mêmes. Ce qui veut pas dire qu’il n’y a pas de conflits ni de problèmes. Tout ça peut arriver, mais c’est une relation qu’on imagine la plus égalitaire possible. On peut arriver à l’intensité recherchée si on accepte les événements dans la relation avec soi-même, avec l’autre. Plus cette relation est confiante et plus il y a de possibilités.
AG : Je dirais qu’on est d’emblée plusieurs. Par exemple, mon rapport à la batterie est multiple. Mon boulot constant est de créer une unité avec cette multiplicité.

C’est-à-dire ?
AG : Si je perd la grosse caisse, je perd le coeur battant. Donc quand tu parles de leadership, si je perds ma grosse caisse, on perd le moteur. Alors qu’une fois j’ai pu faire un concert sans charleston. D’ailleurs, c’est bizarre avec ce groupe, ça fait plusieurs fois que j’ai des problèmes de matériel alors que c’est rare pour moi. Et c’est pas le groupe où il faut avoir des problèmes mécaniques. (rires) La multiplicité est aussi dans notre corps : est-ce que le poumon réagit bien en même temps que les doigts qui doivent aussi bien réagir. SBATAX, c’est un groupe qui fait ressortir tous les organes du corps, et aussi du corps de l’instrument, si on se met d’accord pour dire que c’est une extension de notre corps, l’instrument de musique. Quand tu te sens bien, tu n’y penses pas. Ça montre que c’est vraiment une extension car on se met à y penser quand ça déraille.
BD : Pour en revenir à la question du leadership, il faut s’imaginer, vu qu’on est en situation d’improvisation, qu’on a toutes les possibilités. On peut à un moment décider d’avoir le pouvoir, on peut décider de s’extraire du groupe. Toutes les relations humaines peuvent se jouer là même si on ne les expérimente pas toutes à chaque concert. On va pas penser au leadership et on va penser à l’idée musicale. Et là, ça va très vite même si la musique est très lente, même s’il se passe rien ou très peu. On a des infos nouvelles en permanence et il faut prendre des décisions : « Je joue ? Je joue pas ? Je joue ça ou je joue autre chose ? ».
AG : La musique, c’est notre sujet. En parler en terme d’enjeu de pouvoir, c’est une projection humaine, un phénomène analytique. Dès lors qu’une relation fonctionne, il n’y a plus de question de leadership, tu dois suivre en fait.

Antonin Gerbal et Bertrand Denzler,
festival Météo Mulhouse © J.C. Sarrasin

« Si ça joue fort ou vite ou aigu, on dit que ça a plus d’énergie qu’une balade. Or, dans une note isolée, il peut y avoir beaucoup d’énergie, avec 20 minutes de silence avant et après. »

Bertrand Denzler, saxophoniste chez SBATAX

C’est quoi votre lien à la tradition, à l’histoire du duo sax/batterie dans le jazz ?
AG : Il y a évidemment cet enregistrement, Interstellar Space de Coltrane. Après il y a des éléments imaginaires supplémentaires et tels que je me les raconte, sur les rythmes machiniques de la Drum’n’Bass des années 90 en Angleterre, tout ça est là. Hier, il y avait un technicien qui était fan de métal et il était à fond. Mais dans le métal aussi, les batteurs m’intéressent énormément. Parfois je vais picorer. Entre Interstellar Space et nous, il y a pas mal de choses qui se sont produites.

Vous pourriez le rejouer à l’identique ?
AG : On joue beaucoup de jazz et il y a l’idée aussi de tendre vers l’original. Même si on sait que d’emblée c’est impossible. Quand tu joues des standards, c’est une autre problématique.

Votre réflexe ça serait plutôt vous tenir à distance de ce disque ?
AG : De vivre avec ça.
BD : J’arrive mieux à répondre à ce genre de question qu’il y a 20 ou 30 ans. Si on reconstitue un peu l’histoire, admettons le free jazz des années 60, on pourrait presque parler dans certains cas d’acculturation. J’ai pas mal de possibilités maintenant pour faire de la musique qui est en lien avec cette tradition sans me préoccuper de savoir si je la poursuis, si je la déforme ou pas. Quand je prend mon saxophone, j’ai 100% conscience que cette instrument-là, même une photo d’un saxophone, même le son, a un lien avec l’histoire du jazz. Tous les saxophonistes que j’écoute, qui me touchent d’une manière ou d’une autre sont des musiciens de jazz.

SBATAX
album sorti
le 27 août mars 2020
sur Umlaut Records

Chronique du live @ Météo

Aussi freestyle que leur intro balancée par leur copain Joël Grip, les débats de SBATAX ? Aussi improvisé. Aussi amusé de ses propres cahots techniques. Auxquels répondront les réglages aléatoires de la batterie. Stop and Go. Les exégètes du jazz vendent ça en bonus sous l’appellation ‘False Start’. Mais ici, les fausses routes se transforment en vrai piste. De lancement pour ce duo, aussi soudé qu’un rivet sur la tour Eiffel, aussi placide qu’une mèche sur la Dame de fer. Même si elle rime avec Gérard Majax, la formule de SBATAX n’a rien de magique. Tout tient sur le cardio et sur une écoute au cordeau. C’est puissant, intense et rougi à blanc. Grip parlait plus tôt de « duo turbulent ». Plein mille, 500 Points et tournée générale dans le Parc Salvador. Antonin Gerbal et Bertrand Denzler enquillent sans bouger d’un pouce, turbulences, trous d’air et feux de réacteurs. Décollent sans faux airs de pilotes automatiques. Tout entier versé dans les prolongations personnelles d’une tradition saxée sévère, Denzler. Gerbal frappant, assenant, remâchant tout entier l’art du drumming qui sait dire, râler et pousser ses comparses dans les cordes. Turbulent alors, oui. Mais aussi, piégeur, taillé dans la masse, pétri d’une finesse de monolithe. Et foutrement communicatif. Avec SBATAX, les gars de chez Littré peuvent ajouter, tranquille, un synonyme à l’interjection « Bordel ! ».

Hier à la fin du concert, j’ai entendu un truc super étonnant. Une jeune femme se lève, regarde des potes et sort avec un sérénité incroyable : « Putain j’ai l’impression d’avoir été baisée ».
AG : C’est elle qu’il faut interviewer (rires)

J’imagine que ça doit pas arriver souvent mais est-ce que c’est aussi ça votre travail : donner de l’énergie, de la force ?
AG : Produire du son, produire des réactions surprenantes et infinis, c’est une pratique. Personne ne peut dire à l’avance comment ça va être vécu et reçu. Une amie musicienne nous a dit qu’elle avait trouvé ça très macho. Et hier, une autre personne nous a dit que c’était très viril mais pas macho. J’ai envie de dire que ça me passe à côté, que c’est du psychologisme. Je ne sous-estime pas le psychologique mais quand je joue, j’essaie de me placer à côté de ça.
BD : Je me méfie un peu du mot énergie, quand on parle de musique et tout particulièrement de free jazz. Si ça joue fort ou vite ou aigu ou les 3 en même temps, on dit que ça a plus d’énergie que ce qu’on appelle une balade. Or, dans une note isolée, il peut y avoir beaucoup d’énergie, avec 20 minutes de silence avant et après. Il peut y avoir de la force sans avoir de puissance. Je pense que si je recherche quelque chose en musique et surtout en public, c’est l’idée d’une expérience intense. Elle peut prendre des formes différentes et je l’expérimente. Et l’intensité de l’expérience peut engendrer de la détente.
AG : Chaque personne le vit à sa manière, pour moi si quelque chose se passe, si on touche le destinataire, on peut parler. C’est difficile pour tout le monde de dire ce qui s’est réellement passé. Après ces mois particuliers de quarantaine, les gens ne savent pas comment réagir à cette situation. D’un coup sentir une musique qui te remue, qui touchent les tripes un peu, ça prouve à quel point la musique à une incidence concrète, physique sur nos esprits.

J’ai pu ressentir un manque physique, de live, de concerts.
BD : Je m’en aperçois plus quand on rejoue, on re-rentre très vite dans nos habitudes de concerts. Tu redécouvres cette intensité vu que tu en étais privé.

Et ça revient vite ?
BD : Oui, au bout de deux minutes et demies (rires). Mais y’a un moment de surprise avant.


propos recueillis par Guillaume Malvoisin,
août 2020, festival Météo Mulhouse.

LA PREMIÈRE PARTIE DE CETTE INTERVIEW EST À RETROUVER ICI.

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