Nina Simone, black life’s matters

Frédéric Adrian livre son Nina Simone le 16 septembre prochain chez Le Mot et le Reste. Blues, jazz et autres sortes de groove dans une fuite en avant magistralement documentée. Revue de 240 pages de biographie et de blackbeautifulleries splendides.

Nina Simone

Nina Simone au Newport Jazz Festival en juillet 1968 © David Redfern/Redferns

« Le blues n’est pas de la musique, c’est un état d’esprit. » Ainsi parlait Skip James, ou un autre fantôme sorti des boues du fleuve aux 4 s et 2 p. Peu importe. Ici, on ne valide jamais le portrait d’une femme par la parole de l’homme. Mais une fois la chose dite, l’état d’esprit et pas la musique, les questions abondent comme abondent les alluvions dans les eaux du Mississippi. Prenez Nina Simone, prenez cette femme-continent. Écoutez quelques disques en diagonale si c’est possible, et mille questions vous tomberont du tympan. Pourquoi Nina chante-t-elle avec la puissance d’une trompette dans My Man’s Gone Now ? Pourquoi elle réussit à faire entendre un ricanement dans la plainte de son Backlash Blues ? Pourquoi elle rend furieusement féminin Duke Ellington ? Pourquoi I’m Gonna Leave You est-il une des plus belles hymn song féministe sur le market ? Pourquoi c’est Bach qui s’invite dans l’élégie ferme et amoureuse de Love Me Or Leave Me ? Pourquoi Nina Simone a la street cred’ en high level chez les rappeurs ? Pourquoi, pourquoi et des centaines d’autres comment. Jusqu’ici on aura eu que du partiel, que de la géo tronquée pour cartographier la dame-continent. Du docu classe et fouillé, de la réédition exhumée, du live interrogateur. Mais rien d’aussi complet que le Nina Simone de Frédéric Adrian.

Nina Simone de Frédéric Adrian

— Nina Simone (Le Mot et le Reste, sept. 2021)

Backlash Blues

par Nina Simone | Nina Simone Sings The Blues (1967)

« Ce bouquin ne fait
pas le malin mais
joue avec le malin
.  »

Le blues, Adrian, il connait. Boss de publication chez Soul Bag, il a pu arpenter la chose bleue. Biographe d’Otis Redding ou encore de Ray Charles, il connait l’intranquillité qui se planque en loucedé dans le groove. Sa bio de Nina Simone frappe d’emblée par le boulot phénoménal de recherche, son évitement fluide des ornières universitaires et son sens insensé du style simple. Ce bouquin ne fait pas le malin mais joue avec le malin. Il a la réponse agile et ne cherche pas les interrogations hâbleuses. Dès l’intro qui dévoile le sens pseudo d’Eunice Kathleen Waymon, on met le pied dans un récit au long cours qui ne vous lâche pas. Sinueux, toujours élégant, jamais bavard. Des promesses de carrière R&B à la catastrophe du concert à Nassau en 1969, des talents classiques en dérivation obligatoire vers le blues et le jazz aux rencontres avec Aznavour et Lanston Hughes, Frédéric Adrian tire son fil comme Pénélope troussait ses broderies. Avec une patience et une classe badass.
On est loin, par exemple, des approximations un peu trop poussées sur la gonade du Strange Fruit que David Margolick consacrait à Billie Holiday, on se rapproche davantage de la double somme parfaite tissée par Peter Guralnick sur les cendres du King Presley. Ici, dans son Nina Simone, Frédéric plante ses dramas et laisse parader sa Queen. Sans rien forcer d’admiration ou d’interprétation. Le regard du rédacteur a l’oreille vissée à sa platine. Bien entendu, il y a les détails du personnel et des sessions. Jamais redondant. Bien sûr, il y a les citations circonstanciées, les anecdotes fondatrices. Toujours nécessaires. Mais rien de cela, jamais, ne vient troubler la fluidité d’un récit impeccable, sage et fascinant. Boulot de gentleman aux pieds d’une femme trouble partie rejoindre les Gals From Joe’s.


Guillaume Malvoisin

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