Paul Simon, breaking point

Du jazz, à bien écouter, on pourrait en trouver partout. Y compris dans les tourments du plus petit des songwriters du folk mondial. Septième sonnerie de l’Alerte Jazzy. Paul Simon recense 50 façon de quitter son boyfriend.

par | 10 Oct 2022 | Alerte jazzy

Paul Simon Still Crazy After All These Yeras

Il a le blasphème tranquille, Paulo. Tant pis pour la compassion, pour le pardon, pour le sacrifice, il signe La Rupture pour les nuls. En plein milieu d’un album conçu comme un catalogue de gospel-folk, il cale ce petit encart sur les 50 manières de déposer son amoureux ou sa gonzesse. Mais attention, là, c’est ficelé par un maître de la miniature pop, un king de petite taille. Minature mais énorme claque. Pas besoin d’être grand pour être un géant. 1 mètre 60, ça suffit à Paul Simon pour récup’ d’un chagrin d’amour et danser sur le groove de 50 Ways To Leave Your Lover. 3 minutes 37 plus tard, on ne saura pas grand chose de la formule magique, mais tout sur les moyens mis en œuvre par ce songwriter de génie : débaucher du jazzman pour rendre au sourire tout amoureux vautré dans le caniveau.

50 Ways To Leave Your Lover

par Paul Simon | Still Crazy After All These Years (1975)

Paul Simon Still Crazy After All These Yeras
Paul Simon

circa 1970 © Michael Ochs Archives/Getty Images

« And then she kissed me
And I realized she probably was right
There must be fifty ways
To leave your lover »

50 Ways To Leave Your Lover sort en 1975, en quatrième track de la face A de Still Crazy after All These Years. En 1975, Franco casse enfin sa pipe et son règne de dictateur, l’Espagne commence à respirer de nouveau. En Asie, c’est chop suey. Les Khmers Rouges prennent malheureusement Phnom Penh mais Saïgon tombe dans la corbeille de l’armée populaire du Vietnam, le bourbier va enfin s’éclaircir un peu pour les jeunes recrues états-uniennes. USA où le progrès marche un peu plus vite, Bill Gates, déjà en forme, fonde Microsoft. Dans ces remous, Paul Simon, a fini par cesser de regarder passer les condors ou de construire des ponts au-dessus des eaux agités en compagnie d’Art Garfunkel. C’est bien. Paulo entame une carrière solo, 4 ans plus tôt, avec Paul Simon, album éponyme. Simple, efficace. Comme ses miniatures folk dont il a secret. Secret aussi, donc, le baume magique qui répare les cœurs brisés. Pas de Heartbreak hotel, pas de collège pour les cœurs en carafe. Mais une jolie petite histoire folk. Celle d’un petit gars perdu, penchée sur l’épaule d’une amie, apparue, de façon idéale, pour le mettre un kick in the ass, et un kiss in the neck après une litanie de jeux de mots sur les prénoms. Cimer, Albert. Comme pommade répératrice, Nivea™ a fait mieux depuis. Chacun trouvera de son côté la technique idoine pour se débarrasser au mieux de l’adoré(e) devenu(e) encombrant(e). L’intérêt du morceau et du disque est bien ailleurs. Paul Simon a la voix claire, certes, mais aussi le nez creux. Le line-up embarqué dans ce Still Crazy un peu foufou, s’avère dingo, Paulo. Très bon choix, Benoît.

 

La seule liste des musiciens suffirait à faire valoir cet argument. Bob James aux arrangements, Mickaël Brecker et Phil Woods aux sax, Tony Levin à la basse. Discogs vous fournira la liste des disques où chacun aura taillé sa légende. Il y aussi, et surtout, Steve Gadd à la batterie. C’est lui qui propulse, en 33”, 50 Ways… vers la bluette martiale et impérieuse. Grâce à son drive, caractéristique du jazz pensé aux côtés de Ron Carter, Hubert Laws, Chet Baker, Herbie Mann. 1 an après 50 Ways, son fameux double contre-temps joué sur la caisse claire fera craquer le Spanish Heart de Chick Corea. Steve Gadd et la musique, c’est définitivement une affaire de cœur. Sur Still Crazy, il reste sur un sentimentalisme distant, il vire le côté un peu niais de la plainte d’amour pour la pousser du coude vers le désir, né d’un pattern presque lent, répété à l’infini, par petits coups fermes et déterminés. C’est marrant comme les drums de Gadd semblent sans cesse répéter à Paul Simon, que la poésie, c’est joli, mais le lamento c’est mieux sur des peintures à Florence ou sur la scène de la Scala milanaise. Là, il faut avancer, retomber. Et faire face au plaisir qui viendra sans prévenir. C’est le propos de sa batterie. Droit comme un défilé du dimanche matin, clair comme une volée de cloches un dimanche de Pâques. D’ailleurs, 50 Ways finit sur un baiser et un fade out de la battue, en douceur. Il y a pire épiphanie. Il faudrait penser à demander aux angelots de toujours s’ équiper d’une paire de baguettes.


Guillaume Malvoisin

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