Thomas Vinau, des Miles et le ciel

Après Coltrane, une deuxième grande figure pose un pied dans les colonnes de PointBreak. Miles Davis s’invite dans le mag par l’intermédiaire d’un recueil édité par La Boucherie littéraire. Dans Il Vise le ciel et tire, Thomas Vinau décoche des traits pointus.

Miles Davis

Miles Davis © David Redfern / Redferns

À chacun son épiphanie. Pour certains, c’est avaler une part de galette en te pétant la dent avec la fève. Pour d’autres, c’est se lover dans le chaud d’une idée reçue pour la remuer vivace en finissant par se prendre des éclats de lumière et de silence sur le coin de l’œil. Thomas Vinau fait partie de ceux-là. Les 28 poèmes de Il Vise le ciel et tire ne racontent peut-être rien d’autre. Une parfaite révélation teintée de bleu, de cuivre et nourrie d’une écriture incisive, libre et très organique. Libre dans sa contrainte formelle dont l’économie pourrait rendre priapique un Gérald Darmanin. Rien ne dépasse, rien ne cède à la tentation du loquace qui pointe facile quand on parle de jazz. Sauf qu’ici, Vinau s’attache à un mythe, à un génie, à une révolte bouchée. Celle de Miles Davis.

« Se perdre
a toujours été
une façon
d’inventer  »

Il vise le ciel et tire de Thomas Vinau
Miles Davis

Miles Davis en coulisse d’un concert au Newport Jazz Festival © David Redfen / Getty Images

Miles Davis est un jazzman. Soit, c’est souvent ce qui est écrit. Jamais par lui, mais accommodons-nous de cette commodité. Miles, lui, tissait du lien humain d’un œil peu affable et d’une trompette éclipsant pas mal des prods et des musiciens de son époque. On aura rarement vu un génie s’excuser. La poésie de Thomas Vinau ne s’excuse pas davantage. Génial, on ne prendra pas parti ici. On misera sur sa fougue, son besoin de secouer son propre carcan, son impatience à savoir puis à se connaître. Vinau part d’une flaque et remet en cause son propre rapport au cliché. La nuit, la trompette de Miles entendue sans doute dans l’Ascenseur pour l’échafaud (Louis Malle, 1958), le bleu noir des sales gosses et des marlous sexy au regard de travers des polars. Loin d’être une mauvaise piste, Miles aura lui-même pister 5 nuances de bleu dans son Kind Of Blue. Dans ce bleu couleur blues, finalement jamais très loin du Quelle sorte de bleu d’Alain Gerber, Thomas Vinau s’amuse. S’amuse et admire, d’un sentimentalisme naïf et amoureux, face aux « seins de laine de Juliette Greco », à proximité des « nuits argentées par la pluie ». Photos polies, clichés parfaits.

« les flaques d’eau
d’une rue sans lune
hurlent son nom  »

Puis le recueil bascule. Et le beau jaillit. La fusion et les femmes nues, aussi. Les répétitions arrivent dans le corpus de phrases droites et banalisent l’équilibre instable. Forcément instable puisqu’ici, on parle jazz. Ça contredit l’horizontalité, ça force le vertical. Ça tutoie le cosmos et organise le chaos. On croise la face de vieille femme de Miles, la gueule de Sphynx polymorphe de Davis. Les listes s’imposent, dans leur pragmatisme classe, les line-up d’album se parent de poème. Vinau est un poète malin, à qui on pardonnera aisément ce « merci à Ibrahim Maalouf », trompettiste de foire. Mais c’est sans doute ici que peut naître une amitié forte avec cette poésie. Elle a cette énergie de lad anglais, cet amour prolo lettré. Tombés joliment d’une boucherie littéraire, les 28 poèmes portraiturent Miles Davis en maniant le classe et le vulgaire. L’élégance davisienne et la science de l’élagage du poète. Le son d’une trompette qui creuse le ciel et les signes d’un auteur grattant son obsession, jusqu’à l’épiphanie. Sans se péter aucune dent sur une fève. Mais en posant une couronne sur la tête du roi Miles.


Guillaume Malvoisin

citations extraites de Il Vise le ciel et tire / Thomas Vinau.

« Jouer ou vivre
tout ça reste
une question
de style  »

Miles Davis

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