Jazz Déter.
Vladimir Torres

Puissant et joueur. À l’écoute d’Inicial, dernier album en leader du contrebassiste Vladimir Torres, on pourrait croire que le Franc-Comtois made in Uruguay sait ce qu’il veut. Pas certain, cette tête chercheuse connaît le doute et la joie des détours. Cet album en est nourri, et ce n’est pas la moindre de ses qualités. Rencontre assurée.

by | 21 Avr 2020 | interviews

Comment tu l’occupes musicalement, toi, ton confinement ?
Je l’occupe principalement à travailler mon instrument. Une demi-journée par jour, tous les jours. Habituellement je travaille beaucoup en flux tendu, c’est à dire qu’une grande partie de mon travail quotidien est destiné à préparer ce qui arrive, une répétition, un enregistrement, un concert, ou alors je travaille sur les arrangements d’un album ou sur des compositions. Là, je travaille plus en profondeur, je prends plus de temps pour travailler la technique ou des morceaux sur lesquels je prends du temps et du plaisir. Afin de rester présent, malgré la situation, je fais aussi des petites vidéos d’arrangements pour contrebasse solo que je diffuse sur les réseaux. Nous avons avec ma femme Marion Roch également donné un petit concert live sur Facebook. Sinon j’écoute évidemment beaucoup de musique.

Tu réécoutes des disques oubliés pour te consoler ?
À sa réception, il y a peu, j’ai réécouté Inicial pour voir comment il sonnait sur ma chaine mais sinon je n’écoute pas trop les albums que j’ai enregistrés.

C’est pas un piège de réécouter ses propres enregistrements ?
Je serais surpris qu’un musicien soit satisfait de lui à 100% sur un de ses albums. Quand on se réécoute, on voit beaucoup de défauts, c’est vrai. Mais il n’y a pas le choix, un enregistrement, c’est la photographie d’un instant. On ne peut pas revenir dessus. Sur Inicial, j’ai fait de mon mieux pour réunir les meilleures conditions de travail, je me suis mis une très grosse pression pendant cet enregistrement et je me suis beaucoup remis en question. Mais attention, je suis très satisfait de cet album.

Tu dis ton album inspiré par ce que la vie peut avoir a de beau ou de difficile, mais n’est-ce pas le cas de toute musique ?
Je me rends compte que ça peut paraître un peu bateau. Sans aucun doute que c’est la source d’inspiration de toute musique ou presque, mais ces compositions prennent racine dans les aspects les plus personnels, les plus intimes de ma vie. Ils font références à des personnes et des moments très particuliers de ma vie personnelle et familiale. C’est dans ces instants, quelle que soit leur nature, que prend forme ma créativité.

Quelle différence tu ferais, toi, entre cet album et le reste des musiques jouées par d’autres jazzmen ?
J’en ferais beaucoup. Quand j’entends la qualité musicale, la créativité des albums parus et ceux qui paraissent aujourd’hui, je reste très humble, modeste. Je suis touché, tous les jours, par la musique des autres musiciens, et admiratif. Je ne pense pas que cet album ait quoi que ce soit d’indispensable dans le paysage musical actuel, sauf pour moi. Créer et défendre ma musique est le moyen de m’exprimer, et aussi de gagner ma vie. J’ai eu besoin de sortir cet album afin de pouvoir défendre ma musique sur scène. (rires) J’ai des retours très positifs sur scène comme sur l’album, alors ça me donne le courage nécessaire dans les moments de doutes. Un toutes les 5 min. (rires).

Cet album a une très forte personnalité, comment tu la qualifierais toi ?
Que ce soit bon ou mauvais je préfère cela à un album insipide. Dans les compositions et les arrangements, j’ai voulu ne m’imposer aucun carcan. J’ai laissé libre cours à ce que mon esprit entendait et imaginait. La seule chose qui réunit ces titres, c’est la période à laquelle ils ont été composés. Lorsque j’entends ou je joue ces titres, je revois précisément les instants ou les personnes à qui je fais référence, et peut être que cela ressort même pour un auditeur extérieur.

— 5 dias de Primavera December 10th of 2019. From new album Inicial coming on (April 2020)

Tu parles aussi de ce disque comme de la bande son de ton existence. Tu es né en Uruguay, cela est-il présent dans ton album ?
La bande son de mon existence, c’est la meilleure image que j’ai trouvée pour parler de cet album. Je suis d’origine uruguayenne mais je suis né en France, de deux parents uruguayens. Je suis même né Uruguayen et devenu Français à 9 ans. J’ai vécu enfant en Uruguay et j’y ai beaucoup de famille. J’y retourne régulièrement pour y travailler. Ma double culture, le voyage, la séparation et l’éloignement de mes proches, qui est un leitmotiv dans l’histoire de ma famille, sont une grande partie des influences de ce disque.

Il y a, également, le titre, très évocateur, de ton disque, Inicial.
Oui c’est dans le sens du commencement. J’ai toujours été sideman, accompagné un tas d’artistes ou de projets comme bassiste ou contrebassiste mais aussi comme manager et booker, arrangeur producteur. Aujourd’hui c’est la première fois que je défend un projet en mon nom propre. Le nom de l’album est en espagnol mais il est comprit de tous. Certains pensent quand même que j’ai fait une faute d’orthographe.

Quelles influences musicales revendiquerais tu pour ce disque ?
Elles sont très nombreuses. Je suis empreint des musiques que j’ai écoutées et de celles que j’ai jouées. Je pense qu’on peut autant entendre Michael Jackson, Eddie Palmieri ou Bach que Dave Holland entre autres influences que j’estime autant.

Si on considère la place centrale de ta contrebasse, quelle serait la place de la batterie ?
Celle prise par Tom Moretti. Je donne peu d’instructions, aux musiciens avec lesquels je travaille, je leur parle du morceau et de ce qu’il représente pour moi. Ensuite, chacun apporte sa personnalité, son jeu, sa musicalité. Tom est un partenaire très important, je me sens en parfaite confiance et sécurité lorsque je joue avec lui. J’aime sa façon d’appréhender la musique d’une façon positive et dansante. Dans mes arrangements, me viennent régulièrement des riffs qui collent à des solos de batterie ou percussions. Je pense que mes années de pratique des musiques latines y sont pour quelque chose.

Comment as-tu assemblé le line-up de ce disque ?
Pour le trio de base, c’est celui avec lequel j’ai commencé à travaillé quelques mois avant d’entrer en studio. Martin et Tom sont des musiciens avec qui je m’entends aussi bien musicalement qu’humainement, et ça c’est primordial. Damien Groleau est connu surtout comme pianiste et compositeur, mais c’est aussi un excellent flutiste, et c’est une couleur que j’entendais sur ces morceaux. Damien est un des musiciens avec lesquels je me suis produit en premier sur scène, il y a plus de 20 ans. Il sera avec nous sur scène régulièrement désormais, si un jour on peut donner de nouveau des concerts (rires). Christophe Panzani est aussi un ami très proche et de longue date. Sa sensibilité transpire dans son jeu, c’est quelque chose qui me touche beaucoup. C’est une personne et un musicien que j’admire.

Plusieurs studios sont engagés dans la prod de ton disque, d’où vient cette volonté ?
Ma première volonté a été de travailler avec Flavien Van Landuyt du studio le Zèbre. C’est quelqu’un de très exigeant, envers lui comme envers les autres. Son investissement est quelque chose de précieux, il enregistre un album comme si sa vie en dépendait. Il a toujours des idées, une réelle écoute de l’univers musical et une grande créativité, de belles prises de son et un très bon mixage. Ensuite, comme le Studio le Zèbre ne pouvait accueillir mon enregistrement, par manque de piano et d’espace, nous avons dût chercher un studio adapté pour enregistrer en condition live. Nous avons trouvé notre bonheur au Triphon, un très beau studio très spacieux à Dijon. Robin Mory a été d’une aide précieuse.

© JC Polien

Tu revendiques le fait d’être autodidacte, comment cela influence-t-il ta musique ?
Je suis autodidacte à la basse et à la contrebasse. Mais enfant, j’ai appris à lire la musique, le violon et le saxophone au conservatoire. Cet enseignement ne m’a pas convenu et je n’ai pas poussé très loin. J’ai commencé la basse à 15 ans et la contrebasse à 20 ans. J’avoue que je ne sais pas trop comment ça peut s’entendre dans l’album, si ce n’est parfois l’absence d’une « logique scolaire » dans les compositions. Sans doute y a-t-il beaucoup de musiques que je ne joue pas par manque d’une formation adaptée. J’aimerai me plonger dans le répertoire classique pour contrebasse, mais je vais avoir besoin de quelques années de confinement encore.

Comment as-tu appris la contrebasse ?
Principalement seul. J’ai rencontré quelques contrebassistes avec lesquels j’ai passé un peu de temps comme James McGaw, ou Chris Jennings. Je jouais déjà de la basse quand j’ai commencé la contrebasse et je me suis retrouvé avec plus de travail en tant que contrebassiste. J’ai donc appris la contrebasse sur scène plus qu’à la maison. Ceci m’a permis d’en vivre rapidement, mais j’estime que je ferais les choses un peu autrement si c’était à refaire. Pourquoi cet instrument ? Je me suis longtemps posé la question je dois t’avouer. Je me suis rendu compte il y a quelques années que s’il y a quelque chose dans quoi je suis doué c’est d’être capable de faire le lien entre les gens. Et au sein d’un groupe, la basse est l’instrument qui fait le lien entre tous les instruments. Entre les mélodistes, instruments harmoniques et rythmique. Je pense que sans le savoir j’ai opté pour l’instrument qui correspondait à ma personnalité. Néanmoins, je me souviens particulièrement de Stanley Clarke, enfant il m’a fait découvrir la basse et la contrebasse.

Comment les places-tu dans ton écriture ?
Juste de les jouer ça m’inspire des idées. La contrebasse est un peu plus qu’un outil de travail, c’est certain, c’est un peu comme une extension de moi-même aujourd’hui. C’est un peu mon crayon sur les partitions. Si la contrebasse a une place plus importante sur certains morceaux, c’est parce que je l’entend ainsi, c’est pas une volonté ni un préalable.

Il y a une grande force dans les couleurs que tu lui donnes, il y a aussi une grande puissance dans ton jeu, est-ce quelque chose que tu cherches à imposer à ta musique ?
Avant cette contrebasse, une contrebasse française de Mirecourt du début du 19ème, j’en jouait une très différente. Je me suis rendu compte que l’instrument sur lequel on joue influe beaucoup sur notre façon de jouer. Certains jours on est parfaitement raccords et tout passe sans forcer, d’autres jour le contact n’est pas le même. C’est assez étrange.

Vladimir Torres, bassiste déterminé ?

C’est probablement un adjectif qui me décrit assez justement. En général je sais assez bien ce que je veux et je fais de mon mieux pour y accéder.

La musique du trio, c’est aussi un jazz très évocateur, qui prend soin de l’espace et des climats. Comment travailles-tu cela ?
Ça vient de mes principaux défauts : la peur du vide et une propension à trop anticiper le moment suivant. Alors j’essaye de travailler ça, accepter le vide, le silence et la place. En fait accepter que ce n’est justement pas du vide. Je travaille aussi sur ma capacité à rester focus sur l’instant présent, la note que je joue et non celle que je vais jouer ensuite. C’est très difficile et je suis encore loin du compte, mais c’est ça qui est beau. Le travail en musique est infini.

• propos confinés recueillis par Guillaume Malvoisin, avril 2020.

vladimirtorres.com

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