UNE NOUVELLE NOUVELLE-ORLEANS ?

Si la musique de jazz est le résultat d’un conflit permanent entre le rappel et le dépassement des traditions, le jazz traditionnel joué aujourd’hui en Louisiane chevauche un tandem original, entre attachement à l’early jazz et inscription de cette musique dans la modernité technologique.

épisode 2/4 : Le Jazz à la rue ?

by | 12 Déc 2019 | articles, nolaSérie

Basin Street Blues, Burgundy Street Blues, Canal Street Blues, Perdido Street Stomp… Les hommages aux rues de la Nouvelle-Orléans ne manquent pas dans le répertoire des débuts. Justement, de jeunes musiciens de la scène nouvelle-orléanaise le joue dans la rue et réinvestissent, ainsi, un espace public et populaire. Au-dela de la musique, ces jeunes combo jouent avec l’image de carte postale qui vient à l’esprit quand on pense aux fanfares de la Nouvelle-Orléans : un joyeux bordel de cuivres, de percussions et d’accoutrements en tous genres. Bref, une masse grouillante et dansante parmi les rues.

La pratique du jazz s’est peu à peu constituée au sein des espaces clos : bordels de Storyville, nightclubs des gangsters à New York et Chicago, dancings de la swing era, clubs de jazz pour les amateurs de bop, etc. La nouvelle scène du jazz traditionnel de la Nouvelle-Orléans perpétue, quant à elle, la tradition des premières formations ambulantes et fait sonner les vieux airs dans l’espace le plus commun qui soit : la rue. On appelle ça le busking et c’est une partie de l’identité de cette jeune génération. Interviewée par OffBeat Magazine, en 2014 (1), Shaye Cohn, la cornettiste et cheffe de Tuba Skinny, insistait sur la dimension libertaire du busking :

Tuba Skinny © Sarah Danziger

— We won’t stop blocking the street ♦ Family Guy (2017)

« C’est important pour tout le monde dans le groupe que nous continuions de jouer dans la rue, sans quoi une partie fondamentale de ce qui constitue notre formation n’existerait plus. On peut prendre plus de risques et jouer de façon plus libre dans ce cadre : personne ne nous dit quoi faire ni ce que nous devons jouer ; personne ne nous dit quand nous devons nous arrêter ou à quel moment nous devrions parler [pour présenter les musiciens ou les morceaux par exemple, ndlr]. C’est notre temps et nous en profitons comme nous le souhaitons. Quand les gens s’arrêtent dans la rue pour écouter, c’est grâce à nous. Ce n’est pas parce ce qu’il y a un bar qui essaye de faire vivre à un touriste ce qu’est la musique nouvelle-orléanaise. »

Pour Shaye Cohn, jouer dans la rue booste la musique, émancipe les groupes et leur confère davantage d’indépendance. Les instruments acoustiques qui composent les formations de jazz traditionnel facilitent indéniablement le busking. La rue devient alors un espace apprivoisé par ces jeunes formations, où se mélangent les badauds devenus spectateurs de l’instant et les danseurs qui profitent d’une piste improvisée pour leurs ébats.

— Dallas Rag Tuba Skinny with Shaye Cohn on Piano

Par ailleurs, le busking s’adapte parfaitement aux outils technologiques actuels : l’amateur virtuel peut donner sa pièce à Tuba Skinny sur la cagnotte en ligne, présente sur son site, comme s’il était réellement de passage en Louisiane.

L’importance donnée à la pratique de rue pour cette jeune scène from NOLA provient aussi du traumatisme Katerina, en 2005. L’ouragan a fait prendre conscience à une partie de ces musiciens de la fragilité de la culture particulière de la Nouvelle-Orléans… D’où la naissance de ces nouvelles formations qui reprennent les traditions du jazz propres à cette ville.

Geoffrey Himes, Tuba Skinny Stays On The Street,
OffBeat Magazine, 1er septembre 2014. Trad. L. le Texier

Shaye Cohn

Tip The Band – capture écran du site web de Tuba Skinny
+ d’infos :  website

S’intéresser à cette nouvelle scène permet aussi de relativiser une pratique du jazz traditionnel qui serait aujourd’hui considérée, pour le dire sans détour, comme ringarde et vieillotte. Les nombreuses compositions de groupes comme Tuba Skinny ou du Shake ‘Em Up Jazz Band montrent que le jazz new orleans n’est pas condamné à être une tradition figée. Ensuite, cette façon de jouer la musique de jazz dans un esprit proche d’un chaos festif et d’un je-m’en-foutisme idoine permet à cette jeune scène de proposer un jazz intégrant à l’espace populaire de la rue : un spectacle musical, en somme.

Des groupes comme la Standard Family Band insistent pour faire du busking de petites parenthèses libertaires. Cette version de They’re Red Hot raconte beaucoup sur la manière dont les musiciens nouvelle-orléanais conçoivent et interprétent leur répertoire et, soyons généreux, de toute la musique américaine de la première moitié du XXème. L’incorporation d’instruments atypiques dans ces bands, comme la contrebassine, perpétue l’utilisation d’instruments fabriqués façon système D. Ou Z. La scie musicale, relève, par exemple, quasiment de l’absurde au vu de son faible volume sonore en acoustique. Les corps se défigent de façon flegmatique, et les voix qui réactualisent ce morceau de Robert Johnson partagent et transmettent la passion qui les animent. La joueuse de claquettes engrène les musiciens et souligne l’importance de la danse dans le new orleans. Le rythme, insistant, est proche d’une transe et brouille les moments de jeu : Est-ce un solo ? Est-ce le thème ? Est-ce la fin ?


Lucas Le Texier

— They’re Red Hot  The Standard Family Band

— The Sheik Of Araby on Royal Street in New Orleans, 13 février 2012.

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