Jeanne Lee, grave libre.

Dans l’héritage du jazz, il y a deux types de types. Sans doute même un peu plus quand ces types sont des femmes. Et des musiciennes et chanteuses de surcroit. Il y a celles qui polissent les normes, se plient bon gré mal gré à la place qu’on leur laisse, rendues muettes mais jolies. Et puis il y a les autres. Celles qui cherchent. La bagarre, la sortie, des autres voies possibles. Celles qui percent des trous dans l’inconnu. Celles qui remettent en cause le genre en vogue, l’harmonie en vigueur pour livrer des brûlots politiques, du poème incandescent, du blackbeautiful à la sensualité lucide et suffisamment puissante pour mettre en question la moindre de vos certitudes. Parmi celles-ci, il y a, bien entendu, Nina Simone. Mais aussi, sa cadette de 6 ans, Jeanne Lee. Pas moins splendide quand il s’agit de vous chauffer avec des graves bouleversants, pas moins clairvoyante quand il faut vous bousculer les épaules et vous faire lever le poing. Limite, libre et bienfaitrice.
Jeanne Lee est afro-américaine et elle naît à New York en janvier 1939. 1939 aux States, c’est l’époque où être une femme noire, faite de jazz annonce forcément quelques prises de position. De quoi se faire entendre, ou du moins, de quoi dire. Et dire, Jeanne Lee s’y entend. Elle a cela en commun avec Carmen McRae. Mais avec une verve encore plus explicite. Les mots scandent et claquent sous sa langue. Ses graves s’allongent comme s’allongerait le plaisir mené par des amants passionnés. Mais prendre position, c’est aussi étourdir. Jeanne Lee a d’abord été une danseuse. Et son chant s’en souvient très souvent. Ses prises de position sont des corps à corps. De la musique d’action. Dans ses relectures de standards mais aussi dans ses improvisations les plus redoutables. Comme Nina, Jeanne ne s’en laisse pas conter mais vous balance sur des terres d’étrangetés qui vous rappelle que le jazz, c’est certes parfois joli, mais que c’est surtout très risqué, et donc, parfaitement désirable.

— Summertime
(w/ Ran Blake, The Newest Sound Around, 1962)

A Hard Day’s Night 
(w/ Ran Blake, 1966)

O Western Wind
(w/ Gunther Hampel Group, 1969)

— There is a Balm in Gilead
(w/ Archie Shepp, Blasé, 1969)

Escalator Over The Hill
(Carla Bley, 1971)

Caravan
(w/ Mal Waldron, 1994)

Côté bio, Jeanne Lee nait donc 1939, apprend la danse et le piano, chante comme bon lui semble, écrit des poèmes militants en noir brillant puis, après succombe trop vite à un cancer sous le soleil de Tijuana en 2000. Entre temps, elle aura rénover durablement l’exercice du piano/voix en compagnie de ce diable de génie qu’est Ran Blake. Elle aura fréquenté une paire de patronymes furieux tels que Archie Shepp, Marion Brown et Dave Holland, aura participer à l’œuvre maitresse d’une autre génie, Carla Bley et aura eu le temps de se marier avec Gunther Hampel. Hampel dont elle anime le groupe de sa seule voix face aux assauts zinzins de braconniers Free Jazz comme Willem Breuker ou Anthony Braxton. Pas bégueule, la dame scatte comme une Queen et renvoie, avec une humeur égale, les Beatles réapprendre leur table de multiplication. Chacun ses théorèmes.
Chez Jeanne Lee, la déco est du genre dépouillée. Tout tient dans le jardin extérieur. Luxuriant, inventif et balancé doucettement par un petit zef aussi inlassable que maternant. Sa discographie se balade entre Amérique et Europe, ne connait aucun faux pas sauf celui de s’être arrêté trop tôt. Madame Lee avale free jazz, tube pop et impros sévères avec la classe des gens modestes. Planqués dans la pénombre mais prompt à vous tirer les larmes des yeux. La sélection, strictement subjective, des 6 titres sur cette page devrait suffire, au besoin, à vous en convaincre.


Guillaume Malvoisin

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