Carmen McRae, l’art de la vrille.

Journée du Matrimoine #1.

Dans l’héritage du jazz, il y a deux types de types. Et c’est encore plus vrai quand ces types sont des femmes. Et des chanteuses de surcroît. Il y a celles qui nagent dans la mélodie, plongent dans la joliesse et lavent à grandes eaux leurs élans et retenues. Et puis il y a les autres. Celles qui piochent. Celles qui tapent dur dans la mélodie pour en sortir du théâtre vocal, du gris par nuances entières, celles qui cherchent d’abord à vous vriller l’intestin avant de cajoler votre oreille. Parmi celles-ci, il y a, bien entendu, Billie Holliday. Mais aussi, sa cadette de 8 ans, Carmen McRae. Pas moins terrible quand il s’agit de vous jeter votre humanité au visage, pas moins intelligente quand il faut vous allumer les hanches d’une mélancolie aguicheuse. Efficace, radicale.
Carmen McRae est américaine et elle naît en avril 1920. 1920 aux States, c’est l’époque où être une femme noire, faite de de jazz annonce forcément quelques combats à venir. Ce sont sans doute ces batailles annoncées qui ont forgé sa maîtrise du phrasé à contretemps, sa science des graves, chauds comme un regard de Gorgone. Ce sont sans doute aussi ces batailles obligées qui ont marqué sa voix et ses interprétations d’une ironie lucide. Au sommet dans ses interprétations de ballades. Comme Billie, Carmen ne fait pas dans la complainte, mais vient vous chercher et, avec vous, cette prise de responsabilité qui vous rappelle que le jazz, c’est certes parfois joli, mais que c’est surtout dangereux, et donc, souvent aussi agréable.

Old Devil Moon (Carmen McRae, 1955)

Take 5 (Tonight Only, 1961)

My Man (Sings Lover Man, 1962)

The Sound Of Silence (ep. LP, 1968)

I Fall In Love Too Easily (Velvet Soul, 1972)

You Are The Sunshine Of My Life (Ms. Jazz, 1973)

Côté bio, Carmen McRae nait en donc 1920, apprend le piano, s’installe à Brooklyn, inscrit à chaque concert une chanson de Billie Holliday puis, après avoir éternellement refusé d’arrêter de fumer meurt de complications respiratoires en 1994. Entre temps, elle aura chanté en compagnie de de quelques mâles jazz connus de tous comme Benny Carter, Count Basie, Sammy Davis Jr. et Louis Armstrong. Dave Brubeck, aussi dont elle rénove, deux après sa création, et d’un coup de talon délicieux le Take 5. L’homme Brubeck a propulsé son morceau dans les charts, la femme McRae l’a balancé dans les étoiles. Chacun sa cible.
Pourtant, chez Carmen McRae, la cheminée ne porte ni Grammy Award, ni Disque d’Or. Ella Fitzgerald et Sarah Vaughan avaient déjà tout rafflé. Mais sa discographie ne connait aucun faux pas. McRae avale jazz, groove, et soul avec la classe d’un gosier à toute épreuve. La sélection, strictement subjective, des 6 titres de cette page devraient suffire à vous convaincre.


Guillaume Malvoisin

Ces chroniques pourraient également vous intéresser :

Matrimoine, Jeanne Lee

Matrimoine, Jeanne Lee

Jeanne Lee, grave libre.Journée du Matrimoine #2.Dans l’héritage du jazz, il y a deux types de...

Jonasz, Mister Blues

Jonasz, Mister Blues

Jonasz, Mister BluesDu jazz, à bien écouter, on pourrait en trouver partout. Y compris à certains...

Sade, une marquise jazzy

Sade, une marquise jazzy

Sade, marquise jazzyDu jazz, à bien écouter, on pourrait en trouver partout. Y compris à certains...

Jazzy Gif

Jazzy Gif

Jazzy Gif.Ici on combine l'histoire du jazz, le plaisir des playlists et l'aventure animée 2.0. Le...