Jonasz, Mister Blues

Du jazz, à bien écouter, on pourrait en trouver partout. Y compris à certains rayons des supermarchés, dans les ascenseurs ou dans les halls d’accueil. Ça aide à vendre, le jazz, ça aide à passer le temps ou à raconter de jolies histoires idéales pleines de grands sentiments. D’ailleurs, pour cela, on a même inventé un mot : jazzy. Cette rubrique réveille les trompettes et donne l’alarme. C’est l’Alerte Jazzy. Deuxième sonnerie avec un tube à rebonds impatients de Michel jonasz. Mini-Cassette. Blues efficace.

by | 24 Sep 2020 | Alerte jazzy

Du jazz dans le boudoir © DR.

Comme une promesse. Ou comme une menace. En 1979, les années 80 commencent. Ce constat c’est aussi le titre du cinquième album de Michel Jonasz. Pas encore Mister Swing, plus tout à fait un inconnu du groove et des Charts, Jonasz, affirme sa patte, à l’élégie tremblotante, à la malice enchâssée dans des arrangements ultra malins. Les Années 80 commencent, plus qu’une menace, est surtout l’album d’une impatience. Encore plus à l’autre d’une décennie où tout passe au filtre de la réduction : la technologie, les échanges mondiaux comme les libertés sexuelles. Apanage d’un disque bluesy-pressé, Mini-Cassette placarde dans les sillons du disques un condensé d’arrangements groove façon retro-flashforward.

Mini-Cassette

by Michel Jonasz / Les Années 80 commencent (1979)

Casio Blues.

Les Années 80 commencent sort en 1979. C’est la bascule. Les seventies finissent dans les paillettes du disco, la new-wave pose les bases sonores de la variété à fleurir dans les eighties. En France, c’est un bazar d’époques en collision. Action Directe mitraille le siège du CNPF, Actuel lance sa deuxième version, Bernard Hinault empoche son deuxième Tour de France et Giscard les diamants de Bokassa. Côté fosse commune, le ministre Robert Boulin s’autonoie dans 50 cm d’eau et Jacques Mesrine tombe sous les balles du Commissaire Broussard. Bref, ça défouraille, ça victorise et ça étincelle. Résumé parfait pour cette pépite. Inavouable pour certains, intimement vénérée par d’autres. Mini-cassette est au jazz ce que Casio est à la montre. Une prouesse techno à sa sortie, englorifiée de la classe vintage, 40 ans plus tard. Ça croise le synthétique avec le meilleur du piano électrique, la plus ronde des basses slappées avec les trémolos sourcils froncés de Mister J. Pas de sax ampoulé, pas de décorum jazz. Tout sur la percussion : peaux, claviers, larynx. Mini-cassette est bien dans son époque. Épaulettes larges, rigolades en costards de toile légère et chevilles découvertes.

Les diamants sont éternels : deux remakes.

Vigon chante Harlem shuffle

à gauche :  Mini-Cassette par Michel Jonasz, jazz rigolard.

2’38. C’est ce qu’il faut à Jonasz pour se révéler. Non pas comme un jazzman, Michel est un chanteur de blues. Mini-Cassette est une chanson de rupture. La classique séparation sans face-à-face tendu mais avec un ultime échange sur bloc-note. Pas d’enveloppe, ici c’est sur la bande magnétique d’un lecteur de mini-cassette, donc. Vian avait appelé ça, La Complainte du progrès. Mais là, les années 80 commencent, on vous dit. Plus tard, les ruptures se feront par SMS puis Snap. Retour au blues, ça, c’est le fond de commerce du chanteur, depuis le début de sa carrière solo, depuis sa découverte de Ray Charles, depuis ses tournées en accompagnateur de Christophe ou du blues plus musclé de Vigon. Et le groove magnétisé par Jonasz trouve là une de ses sources. Un truc à la Française, mais avec le rebond callipyge de la Soul américaine. Sans tristesse dans la partition. Un truc plutôt ludique, même. Qui joue avec le mot, met la force du collectif dans une miniature ultra souple et emporte l’adhésion de l’oreille. Le fatalisme résigné des paroles est sournoisement malmené par les arrangements de la paire Michel Cœuriot / Gabriel Yared dont les claviers s’entrelacent dans une simplicité efficace. Pour le rebond, les frappes de Pierre-Alain Dahan et de Jannick Top font l’écho. Dans ce quarté, hormis Yared, on trouve des habitués de l’écurie Vannier, Jean-Claude Vannier. Génie des arrangeurs, chercheur impavide, auteur rare, Vannier a écrit, entre mille autres choses, les premiers disque de Jonasz, dont le lumineux Super Nana, amoureux comme un chat maigre. Jonasz l’a poussé du coude pour trouver sa propre voix et finir sur les rails de cet album, suivi, deux ans plus tard par le très recommandable La Nouvelle vie. Avant de finir dans l’impasse de sa Boite de jazz trop propre, avant de devenir ce Mister Swing, trop racoleur pour rester honnête bluesman. « Start / Séparation nécessaire entre nous / Stop / Impossible sauver l’affaire un point c’est tout ». On aura essayé pourtant, Michel.


Guillaume Malvoisin

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