Floating Points x Pharoah Sanders, promesse ténues

En mars dernier sortait une pépite. Une vraie. Libre et stylée. Pas une montée de sauce du moment, un vrai truc qui croise les esthétiques, un truc qui va durer. Durer. Durer. Longtemps.

par | 6 Avr 2021 | FreeStyle

C’est quoi la combine ?
Simple. Un producteur électro briton collabore avec une légende du Free Jazz. Ils finissent par enregistrer un album prodigieux avec le London Symphonic Orchestra. Le prod’ c’est Sam Shepherd alias Floating Points, la légende c’est Pharoah Sanders, saxophoniste céleste et l’album est titré Promises. Euphémisme réglementaire, mon cher Watson.

C’est qui déjà ces deux-là ?
Sam Sheperd se fait connaitre sous le blase de Floating Points. Il est anglais et DJ. Après avoir frappé un grand coup avec le très lettré Elaenia (2015), il sort Crush en 2019 (Ninja Tune) et continue de fouiner les recoins d’une musique éthérée mais carrément sensée. Au coup classe, il aide à la redécouverte d’Alain Bellaïche et de son album Sea Fluorescent dans sa compile calée pour les Late Night Tales. Ses éléments rythmiques sonnent comme autant d’obsessions claires, issues d’un paysage intérieur aussi dense que la canopée amazonienne un soir de pluie. C’est fluide, savant et immédiat à l’oreille. Chercheur invétéré, Sheperd combine les influences avouées de Messiaen et de Bill Evans dans une musique électronique qui vient chopper autant l’esprit que les tripes.
De son côté, Farell Sanders fête son 80ème anniversaire. Certains se font vacciner à l’EHPAD, lui enregistre en Californie. Avant cela, c’est la parcours d’une vie dédiée au Free et à la musique universelle. Élève de John Coltrane et de Sun Ra, qui lui a filé son surnom, Pharoah Sanders a été décrit par Ornette Coleman comme probablement le meilleur joueur de ténor au monde. C’est subjectif mais ça claque. Coltrane, Pharoah le côtoie en studio depuis Ascension (1965) jusqu’à sa mort en 1967. Depuis, Sanders n’a jamais complètement abandonné leur son abrasif et hurleur mais l’a tempéré, notamment avec Alice Coltrane et Leon Thomas, d’une douceur atmosphérique. Fidèle au Free Jazz, celui qu’on surnomme aussi Little Rock, sa ville de naissance, lui a greffé un paquet de gimmicks vintage façon bop ou funk. Son jazz céleste est taillé pour les étoiles, s’enflammant très souvent après de longues intros cathartiques. Son œuvre couvre 50 ans d’enregistrements et de concerts dont la Symphony For Improvisers de Don Cherry (Blue Note, 1967), le séminal Karma (Impulse!, 1969) ou beaucoup plus récemment, en 2014, avec les groupes Underground assemblés depuis Chicago et Sao Paolo par Rob Mazurek, autre chercheur stellaire. Coqueluche de la nouvelle scène saxée, Shabaka Hutchings dit à son sujet : « La première fois que j’ai vu Pharoah en concert, j’ai été frappé par son équilibre, comme s’il était enraciné dans le sol et capable de puiser de la puissance dans tout son corps pour la canaliser à travers le saxophone. On a l’impression que la musique est à la fois du ciel et de la terre, aussi bien en haut qu’en bas. »

C’est bien ce disque ?
Promises réussit à réconcilier les jazzeux et les électroniciens. Ce qui éloigne cette sortie d’un coup marketing, c’est son histoire même. Pharoah Sanders, assis dans un taxi, de retour d’un studio entend Elaenia à la radio. Coup de force. Il est séduit par le velouté et l’éclat céleste de la musique de Sheperd et demande à bosser avec lui. Jeff Mills avait convoqué Coltrane, Floating Points aura reçu le compagnonnage de Sanders. Pas mal. Et in vivo, sans la présence encore un peu mystérieuse d’un Émile Parisien. S’en suit 5 ans de préparation et 9 mouvements d’une musique dévoué à la lumière et à la visite de celui que Little Rock nomme The Creator. Fruit du Free, Sanders joue abrasif parfois mais joue peu avec des notes qui contiennent une énergie-monde. Le LSO pose le tapis, Sheperd dilapide avec une science feutrée ses 4 notes hantées. C’est tranquille et c’est pourtant habité. Ça se dirige d’emblée vers l’infini et ça se pose comme un album important. Le genre de truc qui va trôner dans les étagères comme une masterpiece. Pas loin du Love Supreme.

— Repression, Colette Magny (Le Chant du Monde, 1972)

Ok , mais après les 46’33 du disque, on écoute quoi ?

Elaenia
de Floating Points (2015).
L’envoûtement à ses débuts chez le mancunien. Leger, lettré. Le jazz y côtoie l’indolence suspendue.

Black Unity (Impulse!, 1972)
Pharoah (India Navigation, 1977)
Moon Child (Timeless Records, 1990)
de Pharoah Sanders
3 pierres angulaires dans la recherche du son universel. Celui qui vous réconforte tout en vous donnant des envies d’ailleurs, la nécessité de ne jamais s’arrêter de bouger.


Guillaume Malvoisin

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