L’ARFI dans la peau d’Eric

Out To Lunch sort chez Blue Note en 1964, cet album est joueur, pleins d’angles aigus et de chausse-trappes magnifiques. Plein de petits bonheurs aussi. Mais son auteur, Eric Dolphy meurt la même année, trop tôt pour jouer en scène son disque. En 2020, un autre quintet remonte les rouages de ce disque, en préserve le plaisir et en rejoue les inventions dans inDOLPHYlités. Ce quintet est sorti des rangs de l’ARFI, repaire lyonnais et historique de zinzins jazzophiles, pour se glisser dans la peau d’Eric. On en parle avec Clément Gibert. Soufflant, bien plus réanimateur que taxidermiste.

by | 27 Oct 2020 | interviews

Clément Gibert, pouce en l’air © Médéric Roquesalane

C’est quoi Dolphy pour un collectif comme l’ARFI ?
Pas une vedette, simplement un musicien qui inspire par sa liberté. Il n’y a pas à proprement parlé de figure dans les références de notre collectif, ou alors ce serait plutôt du côté des artistes qui savent faire sonner un orchestre hétéroclite, comme Carla Bley par exemple. N’étant nous-même pas une fabrique de solistes, au sens carriériste du terme, nous considérons, je crois, davantage les musiciens et musiciennes qui savent se mettre au service d’un propos plutôt que des phénomènes individuels.

Ce projet s’inscrit donc dans l’histoire du jazz, mais aussi dans l’histoire même de l’ARFI, avec des filiations au propre comme au figuré.
En convoquant cette musique, on pose la question de sa pertinence aujourd’hui. On n’a pas trop de doutes sur le plaisir qu’on trouve à la jouer, mais on est surtout attentif à sa réception. On part du principe qu’il n’est pas nécessaire d’avoir une culture « jazz » pour savourer la démarche. Un collectif comme l’ARFI peut s’emparer d’un domaine musical précis, le digérer à plusieurs et le restituer avec générosité et sincérité. On aime faire feu de tout bois : Guy Villerd avait travaillé sur Albert Ayler, le Workshop de Lyon sur Édith Piaf, la Marmite Infernale sur Berlioz, etc. Tout y passe, de la bourrée auvergnate à la musique renaissance, en passant par la musique populaire vénézuélienne et l’électro. Rappelons qu’ARFI signifie Association à la Recherche d’un Folklore Imaginaire. Cela implique que nous considérons que toutes les musiques, populaires ou ‘savantes’, sont des ressources de créations potentielles, et si le jazz figure dans cet inventaire, c’est qu’il a lui-même procédé de cette façon dans son histoire, avec souvent l’affirmation d’une grande liberté intrinsèque.

Out To Lunch, ici, pour toi, il s’agit plus d’une reconstitution que d’un simple album de reprises, non ?
Ni l’un ni l’autre, c’est un prolongement. On profite du fait que ce disque de 1963 ne s’inscrive dans aucun courant esthétique très déterminé. Il est séduisant par sa singularité. Il est donc facile de s’y glisser, d’y piocher ce qui nous parle et de se sentir libre de poursuivre ces langages sans adopter de posture commémorative ou faire montre de références.

 Clément Gibert © Nicolas Beaume

le Teasing by ARFI

l’Arfi est passée à Nevers @ Maxime François

Pourquoi ce choix de le rejouer avec l’instrumentarium exact ?
Par malice, d’abord, et aussi parce que cette orchestration est déterminante dans l’écriture de Dolphy, elle signe vraiment l’identité du disque. C’est un son que nous voulions éprouver.

Comment as-tu choisi les musiciens du line-up d’InDOLPHYlités ?
Dans l’ARFI, tout le monde se choisit. Christian, Guillaume, Christophe et moi nous connaissions tous en amont et en parlant musique on a découvert que nous avions tous une affinité particulière avec ce disque. Seule Mélissa n’avait pas cette référence dans sa culture musicale, et ce fut très riche et fécond pour nous de consacrer du temps à lui formuler ce qui nous touchait dans cet enregistrement. Comme elle est très intelligente, elle a tout compris.

Out To Lunch fait partie des albums mythiques. Intimidants ou complètement réjouissant de se lancer dans un challenge comme inDOLPHYlités ?
Tout est affaire de sérieux et d’honnêteté intellectuelle. Nous ne hiérarchisons pas les projets selon leur notoriété supposée. On fait avec ce que l’on est, il y a des musiques que nous savons interpréter et des écueils que nous voudrions éviter. Comme le but n’est pas de gagner, il n’y a pas de challenge, pas de challenger, pas de défaite, pas de victoire.

On entend dans votre titre la volonté d’infidélités revendiquées. Où se situent-elles ?
Cette musique a émergé et nous captive encore car elle est mue par la création, l’inouï, le mouvement, la recherche. Se contenter d’être fidèle à l’original serait un non-sens dans ce cadre-là. Figer les choses est toujours contre-productif en improvisation. On honore cette musique en s’honorant soit-même de la réinventer à l’infini, à tout moment, à plusieurs : à moi l’honneur, à toi l’honneur.

C’est aussi un album jamais joué en live. Qu’est-ce qu’on fait de cette liberté offerte ?
Des concerts !

Vous parlez de musique joyeuse et déroutante, pas simple de convaincre un auditeur avec ses deux mots aujourd’hui non ?
L’auditeur c’est d’abord celui ou celle qui écoute la musique. S’il n’est pas convaincu, espérons que ce soit à cause de la musique, pas de la façon d’en parler. Ces deux mots — joyeuse et déroutante — sont seulement des exemples de ce qui nous paraît présent dans l’appropriation de ce répertoire.

Tu la situes où, toi, cette joie ?
Dans les oreilles… Sérieusement, j’aimerais que ce soit tout bonnement le cas. Ma vocation de musicien c’est de m’adresser aux oreilles et donc de m’en remettre au son produit pour tout transmettre, joie comprise.

« Tout est affaire de sérieux et d’honnêteté intellectuelle. Nous ne hiérarchisons pas les projets selon leur notoriété supposée. On fait avec ce que l’on est, il y a des musiques que nous savons interpréter et des écueils que nous voudrions éviter. Comme le but n’est pas de gagner, il n’y a pas de challenge, pas de challenger, pas de défaite, pas de victoire. »


propos recueillis par Guillaume Malvoisin

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