« J’ai essayé d’apprendre à vider autant que possible et à vivre, simplement, en étant conscient de ce qui est essentiel dans la musique, car quand on ressent tout, on ne trouve pas… J’allais dire la vérité, mais la vérité n’existe peut-être pas… On ne trouve pas l’émotion, qui habite dans de très petites choses. »


Raül Refree, producteur et musicien

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Raül Refree © Marc Gash

raül refree
— interview

festival NoBorder, Brest
> chronique du live de Cru+es
vendredi 12 décembre 2025
—•
propos recueillis par guillaume malvoisin
photos © Arc Gash, Pierre-Alphonse Hamman

Raül, tu as travaillé avec tellement de gens. Qu’as-tu encore à découvrir de la musique ?

Hum, c’est une bonne question… Tu sais, j’ai l’impression, et ce n’est pas quelque chose dont je puisse être fier ou non, que dans ma vie, dans la dernière décennie, je n’ai pas eu à chercher des personnes valables pour un projet précis ou concret. Tout est venu à moi et donc, d’une certaine manière, j’ai eu à choisir. Je crois avoir pris de bonnes décisions sur ce que je pensais pouvoir réussir ou non, ce que je devais faire ou non. Par exemple, Lina me demande de produire un de ses disques de Fado. Je vais à Lisbonne, je joue un peu avec elle et je comprends que je peux faire quelque chose d’intéressant. Avant de penser ainsi, j’ai dit non à trop de choses, alors que tout est à laisser venir, à choisir, plus qu’à vouloir trouver. Je suis certain qu’à l’avenir, il y aura des choses qui arriveront et qui me toucheront, car beaucoup de choses me touchent. Je pourrais m’impliquer dans certaines, et ne devrais surtout toucher à d’autres. C’est une simple histoire de choix.

Ce soir, au Quartz, à Brest, tu joues Cru+es avec Niño de Elche. Tu as produit quelques albums pour lui, mais cette fois-ci, vous êtes en duo, et tu es musicien. Comment sais-tu que tu dois être musicien et non producteur ?

Avec Paco, nous sommes devenus amis dès notre rencontre. J’étais alors sur la production du disque de Rocío Márquez avec laquelle il collaborait. J’ai été vraiment surpris par sa façon de chanter. Nous avons tout de suite pensé que nous devions faire beaucoup de choses ensemble et c’est vrai, j’ai produit certains de ses disques, j’ai joué sur beaucoup d’entre eux. Nous avons commencé à jouer ensemble, sur une tournée qui s’appelait Ecstasis. Nous avons joué à de nombreux endroits différents, mais sans l’ambition d’enregistrer ensemble. Après cinq ou six ans de concerts, nous sommes enfin entrés studio.

Là encore, c’était seulement une question de choix ?

Les choses ont besoin de temps. Avec Paco, nous savons que nous avons une très forte relation et qu’on aime jouer ensemble. Mais nous n’avons jamais été dans l’urgence. Nous sommes super relax. Comme je le dis parfois en riant, nous avons une relation ouverte. Nous aimons immensément l’autre, mais nous faisons beaucoup de choses en même temps et ailleurs.

Ton approche de la musique, comme guitariste, est-elle similaire à ta vision de producteur ?

Tu mentionnes très souvent la profondeur du son. Ce que je cherche, ce n’est pas concrètement un son ni même le son d’un instrument précis. C’est de l’émotion. Et cette émotion n’a rien à voir avec comment tu joues ou quel instrument tu utilises. Ma théorie, c’est que je peux voir l’émotion possible si nous jouons ensemble, par exemple, avec le son de cette table. Je ressens la musique et je réagis à ce que je ressens.

Te considères-tu tout de même comme musicien ?

Probablement. Parce que j’aime la musique, j’aime en jouer, en écouter. Dans ma vie quotidienne, ce que j’aime le plus, c’est écouter. Cela me rappelle le peintre Juan Miró. J’ai lu un très bel entretien avec Yvon Tallandier, son titre est Je travaille comme un jardinier. Miró disait qu’à la fin de sa vie, il passait de plus en plus de temps assis devant sa toile, juste à la regarder. Et au bout de trois jours peut-être, il se décidait à peindre. Il ne recherchait que l’essentiel, en peinture comme dans dans la vie. Je ne veux pas jouer si ce n’est pas nécessaire. Tout le monde cherche à combler le vide avec de la musique ou du son. Nous oublions trop souvent les espaces vides et le silence. Et c’est essentiel. La beauté et l’émotion se trouvent là, plus que dans cette vie folle que nous remplissons.

Tu mets enfin des mots sur ce que j’ai ressenti en écoutant ton disque de 2018, La Otra Mita.

Je pense que mon travail a davantage porté sur le vide que sur ce que l’on ressent. J’ai essayé d’apprendre à vider autant que possible et à vivre, simplement, en étant conscient de ce qui est essentiel dans la musique, car quand on ressent tout, on ne trouve pas… J’allais dire la vérité, mais la vérité n’existe peut-être pas… On ne trouve pas l’émotion, qui habite dans de très petites choses. Donc, en musique, nous devrions partir de la plus petite chose et peut-être lui ajouter des éléments si vraiment elle ne suffit pas. Nous ne comprenons plus rien au silence. Si tu assistes à une émission de radio ou à une conversation et que soudain, plus personne ne parle, tout le monde devient nerveux. Pour certaines religions, c’est pourtant là où habite Dieu, le silence.

J’ai pu interviewer Mary Halvorson, il y a peu, pour le festival Sons d’hiver. Elle me disait que chaque disque qu’elle enregistre lui sert à se défaire d’idées pour se concentrer sur d’autres.

C’est une bonne question, que nous n’abordons pas suffisamment. C’est quelque chose que j’essaie de transmettre aux jeunes musicien·nes avec qui je travaille comme producteur. Toustes pensent que leur disque doit être parfait, être le plus important de de leur vie. Pour moi, l’important est ce que vous allez faire à partir de là, la trajectoire que vous allez suivre. Je pense qu’il faut savoir terminer un disque pour pouvoir en faire un autre. Cette idée de concentrer toute son énergie jusqu’à devenir obsédé par quelque chose, je ne pense pas que ça marche. C’est probablement impossible de trouver quelque chose avec cette attitude.

Que recherches-tu chez un artiste que tu t’apprêtes à produire ?

Je n’ai pas de réponse à cette question. J’aimerais en avoir une, mais c’est quelque chose qui, encore une fois, se ressent de l’intérieur. Si tu te mets à chanter là, maintenant, je pense que je vais comprendre si je peux jouer avec toi ou non. Je le saurais immédiatement, et si nous commençons à jouer ensemble, je comprendrais où nous pouvons aller. Penser aux styles, aux timbres d’abord, ça n’a jamais marché pour moi. C’est juste une question de connexion qui a lieu ou non. C’est pour ça que je m’implique dans des styles, des répertoires tellement différents. Ça n’a aucune importance, le genre. Ça n’a pas d’importance. Que ce soit une femme, un homme, un type de voix ou un autre, je me sens attiré ou non.

Ainsi tu peux travailler aussi facilement avec autant d’artistes différents : Lee Ranaldo, Silvia Pérez Cruz, Rosalía ou Migala, avec qui j’avais découvert ton travail. Dirais-tu aussi que c’est ta façon d’écouter qui rassemble tous ces projets ?

C’est une question difficile et je ne sais pas si je vais y répondre correctement… Pour moi, faire de la musique, ça a toujours été pour partager quelque chose avec quelqu’un. C’est vrai que la musique peut être une activité solitaire, mais la meilleure chose qui me soit arrivée dans la vie, c’est de partager ça avec quelqu’un et d’atteindre ensemble un endroit, un lieu impossible à atteindre seul. Produire un disque, c’est ne pas prendre toutes les décisions seul, c’est aller là où je peux aller avec l’artiste qui m’accompagne.

Il s’agit donc d’aller quelque part, soit. Mais Il faut aussi commencer quelque part. Avec Niño de Elche, vous revisitez vos racines espagnoles, comme dans Cru+es, par exemple. Vous appelez ceci le flamenco hétérodoxe, et le mélangeant avec bien d’autres choses. Quelle importance accordez-vous à la tradition ?

Un jour, tu ne sais pas pourquoi, parce que cela ne fait pas partie de ta vie, comme le pop rock ou le hardcore américain, soudain, tu entends une mélodie qui te touche si intensément que tu commences à te demander comment c’est possible. C’est ce qui m’est arrivé parce que je suis né en 1976 et que ma vie plus consciente, a commencé dans les années 90, en découvrant la musique qui venait des États-Unis ou du Royaume-Uni. Je crois qu’il y a aussi un peu de cela dans la tradition. Un truc qui est présent dans nos gènes, qui a voyagé de bouche à oreille, pendant des années et des années. Ça fait partie de ta culture. Ça m’est arrivé en entendant une vieille femme chanter une chanson de Galice. Tout à coup, j’ai été bouleversé par ce chant. Comment est-ce possible ? Je viens de Barcelone, et cette chanson vient de Galice ou d’Occitanie… Cela faisait partie de moi sans que je le sache.

En travaillant la tradition, on s’expose aux conflits avec certains puristes. Tiens-tu compte de leurs critiques ?

Bien sûr. Quand ils veulent discuter avec moi, je suis heureux de m’expliquer. Parfois dans les critiques ou les interviews, on peut lire que je veux réinventer le choses, mais je n’essaie jamais de briser ou de réinventer quoi que ce soit. Je joue simplement comme je suis. Je n’ai jamais été doué pour répéter quelque chose. Quand j’étudiais le piano classique, j’étais incapable de répéter exactement ce que mon professeur voulait que je joue. Mais je pouvais créer une version alternative, composer quelque chose de proche. C’est ce que je suis et ce que je sais faire. C’est la même chose avec la tradition, avec le flamenco, avec la tradition du nord de l’Espagne. J’écoute simplement, je joue, et cela semble différent quand je joue. Mais c’est juste un point de vue, non ? Je n’essaie donc pas de changer les codes ou je ne sais, je donne simplement mon point de vue. Et c’est sincère, c’est humble, c’est honnête. Si vous aimez, tant mieux. Si vous n’aimez pas, il y a beaucoup d’autres musiques dans le monde à écouter. Ce que je dis toujours aux puristes, et je pense que c’est très important pour eux et pour moi, c’est que si on tient une musique statique, telle qu’elle était à un moment donné, cette musique mourra tôt ou tard. On a besoin de personnes qui prennent soin de cette musique telle qu’elle était, mais aussi d’autres qui travaillent pour l’amener vers de nouveaux horizons, car c’est seulement ainsi qu’elle restera vivante.

Il y a une sorte de malentendu autour du mot tradition. En France, par exemple, beaucoup de gens ont tendance à faire croire aux autres que la tradition est un acte de conservation.

Tout à fait. La tradition vient des choses les plus populaires, comme nos grands-mères et les femmes dans les montagnes et les campagnes où les gens chantent et dansent parce qu’ils en ont besoin. Cela faisait partie de la communauté, du travail et de la fête, cela les réconfortait quand ils étaient tristes à la mort de quelqu’un. C’est très injuste que les mouvements de droite ou les conservateurs s’approprient cela. Ça fait partie de notre culture et de notre vie.