Kim Becher vous parle de jazz

Voilà un truc qui est né dans les bordels, qui a envahi les pistes mondaines et dansantes, qui a fait la fortune de quelques grands marchands blancs, qui a motivé les rugissements de pas mal de génies noirs et qui a fini par se faire oublier du grand public. Enfin, presque, tempère Kim Becher. La dame ouvre un coin de sa tête et dévoile les réseaux secrets de cette musique.

par | 27 Avr 2021 | Jazz, Rap & Free

Cab Calloway dans The Blues Brothers (John Landis, 1980)

« J’écoute pas de jazz.
— Ah.
— Eh ben, on est bien avancés, tiens.
— Du coup, quoi ? »

Ben quoi ? Je préviens juste : je n’écoute pas de jazz. Et je suis pas musicienne non plus. J’y connais rien. Franchement rien. Nada. Niet. Walou. Par contre, je peux dire « rien » dans plusieurs langues. Ça aide ? Bof ? Eh bien plaignez-vous auprès de la rédaction. Quelle idée aussi. Vous croyez qu’aux Inrocks, ils font écrire leurs papiers par le comptable ?

Eh oh partez pas ! Attendez attendez, c’était quoi la question déjà ?

« C’est quoi le jazz quand c’est pas du jazz ? »

C’est vraiment une question de merde, mais je suis sûre qu’il y a moyen d’y répondre avec ce qu’on a là. Parce que le jazz, en vrai, c’est comme la prose de M. Jourdain, on le connait sans le savoir. A votre avis, comment se fait-il qu’une parfaite arythmique asolfégique comme moi ait tout de même emmagasiné la plupart des standards de jazz avant la puberté ? Hein ?

Easy squeezy les amis : c’est la télé ! D’ailleurs, la base de ma culture musicale, c’est la télé. Dans les années 90, les parents s’emmerdaient pas à savoir combien d’heures d’écran par jour vous rendait teuteu. Du coup, pour moi, le jazz, c’est pas du jazz juste quand on n’est pas au courant que ça en est. Vous suivez ? Tenez, allons voir du côté des B.O télé, la musique à l’image, tout ça… C’est par là, par derrière, faut passer sous l’écran géant comme si c’était une cascade. Voilà. Regardez-moi ce bordel. Et qu’est-ce qu’on trouve en premier ? Oh surprise, de la pub ! Des hectolitres de musique de pub partout à ras bord et que ça déborde de jazz en plus. Regardez comme Etta James nous vend bien du Coca sans sucre et Bill Withers du Caprice des Dieux. Vous avez raison, c’est moche. Pourtant, pas besoin d’avoir vu tout Truffaut pour baigner dans le jazz sans le savoir, n’importe quel film de gangsters fera l’affaire. Une ruelle sombre, des hommes avec des chapeaux, un casse qui se prépare… Et même pas forcément des vieux films, prenez celui-ci par exemple : le thème de Ocean’s Eleven. Ça vous donne pas envie d’aller braquer un petit casino avec vos potes ça ? Houuu et là, le Nightmare de Monsieur Artie Shaw ! (Quel nom fabuleux soit dit en passant.) Quoi, ça vous dit rien ce morceau ? Mais si mais si, rajoutez-y la reine d’Angleterre et Pierce Brosnan et vous l’avez. Vous l’avez ?

Le petit Charlie de Tirez sur le pianiste (François Truffaut, 1960)

Le Cantina Band de Star Wars (George Lucas, 1977)

Le boys band de Ocean’s Eleven (Steven Soderbergh, 2002)

Jim Carrey mis au vert dans The Mask (Chuck Russell, 1994)

Ceci dit, on parle d’ambiance dark, mais ça marche aussi très bien lorsqu’il faut s’ambiancer. Suffit de changer de registre. Attrapez-moi cette B.O là-bas. Oh qu’il est beau, que je l’aime. C’est The Mask ! Ça se passe dans les années 90, mais quand Jim Carrey rêve d’une vie de gangster délurée et retro, zou : une esthétique cartoon, un peu de swing faussement années 30 et le tour est joué. Parce que le jazz a une puissance évocatrice de ouf, les amis. Quelques secondes d’écoute suffisent au spectateur pour se situer dans le temps, dans une géographie et surtout dans l’ambiance souhaités par le cinéaste. Et le meilleur, c’est que ça fonctionne littéralement de tous temps et en tous lieux ! Si, si, même s’il s’agit d’il y a bien longtemps, dans une galaxie fort fort lointaine… Ecoutez plutôt la cantina que John Williams est allé pomper chez Benny Goodman pour la scène de bar de Star Wars: A New Hope.
En seulement 100 ans d’existence, le jazz est devenu une vraie parcelle de notre imaginaire collectif occidental. Le jazz, c’est Jacques a dit. Il dit danse, on danse. Il dit flippe, on flippe. Il dit « oh dis donc, il est à la fois convivial et plein de truands, ce bar, j’aime beaucoup » et oui, on aime beaucoup. Cette musique, c’est de l’or en barre pour les créatifs des arts visuels de tous poils. Et pas seulement ceux de la pub et du cinéma, les séries, les mangas et les jeux vidéo ont complètement compris ça aussi.

Mais bon, si on s’aventure par là-bas, on risque de plus jamais revenir. Retournons dans des contrées plus civili… Oooh mais que vois-je ?! Dépassant nonchalamment du tas des airs-de-séries-qui-restent-dans-la-tête-toute-la-vie ?! Hehehe… Allez, je vous laisse avec ça les amis. C’est à écouter juste à côté et c’est cadeau, ça me fait plaisir. Si vous êtes sages, la prochaine fois, on ira dans un autre rayon de ma tête voir comment le jazz n’y est pas, et partout à la fois. Je vous laisse retrouver la sortie ?

* Pour votre curiosité sans borne, sachez que cet extrait sifflé est tiré de la série Scrubs (❤) mais qu’il s’agit avant tout du générique de The Griffith Show, série tv américaine fort populaire dans les années 1960 et qu’il est interprété initialement par The Jeff Steinberg Jazz Ensemble. Voilà, voilà.


Kim Becher

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