« Pour moi, l’improvisation c’est favoriser l’imprévisible. Ce n’est pas le niveau de connaissance qui prime, mais l’acte du jeu, l’impulsion, les outils et la syntaxe musicale. »
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Guillaume Orti, saxophoniste
guillaume orti
— interview
en partenariat avec CHKT et Radio Dijon Campus,
en marge du live radio Choubreak, le 22 janvier
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propos recueillis par Chanel Beaujean et Lucas Le Texier
photos © Sánta István Csaba, Gilles Robillard
Imaginons que la musique trouve sa source dans le rythme : pour toi, c’est inné ou acquis ?
Le rythme, en général, est inné. Le rythme musical, en particulier, se pratique et s’apprend. Pourtant le rythme est partout, dans le corps et dans les flux qui nous entourent. Il implique la vitesse, la durée, la circularité… Tellement de choses que, fondamentalement, il est inné. En revanche, on peut entendre quelqu’un dire « je suis arythmique », et cela se travaille. Cela touche à la physiologie, mais aussi à la psychologie, à la confiance en soi et à d’autres facteurs.
Quand tu composes, quelle part est décidée à l’avance et quelle part est laissée libre ?
La musique est très contextuelle. Je ne suis pas un compositeur qui écrit à partir de conceptions préalables bien établies. J’écris en fonction des besoins d’un groupe ou d’une situation précise. Je n’ai donc pas de système de composition fixe où tout serait planifié à l’avance. Parfois, c’est très intuitif, parfois les choses viennent spontanément, et parfois j’organise une forme en amont parce que j’ai envie d’y intégrer certains éléments rythmiques, mélodiques ou des interactions entre les musiciens. J’écris souvent pour les personnes avec lesquelles je vais jouer, en anticipant leurs interactions. Entrent alors en jeu les instruments de chacun et la composition même de l’équipe.
Et dans cette équipe, y a-t-il toujours un instrument leader ?
Pas forcément. Très tôt, avec d’autres, j’ai essayé de faire un pied de nez aux rôles attribués a priori aux instruments. Par exemple, la voix serait censée chanter pendant que les autres accompagnent, ou la batterie assurerait le rythme tout en soutenant les solistes. Quand on est saxophoniste, on ne peut produire qu’un seul son à la fois. Alors, on est amené à inventer toutes sortes de choses. Notre premier contact avec l’instrument reste la mélodie, ce qui nous conditionne à jouer une ligne mélodique entourée par les autres instruments. Pourtant, j’ai toujours essayé d’être également accompagnateur, mais en plaçant les instruments dans des rôles différents.
Comment interagissez-vous entre vous alors ?
Cela passe par des éléments de langage. Si vous m’aviez posé la question, il y a quinze ou vingt ans, j’aurais sans doute parlé de ce qui est inscrit à l’intérieur de la composition, des relations de cause à effet entre un instrument qui fait « clac » et un autre qui répond « vout », des interactions prévues et intégrées à l’écriture. Aujourd’hui, je pense que la musique, et en particulier la musique improvisée, est avant tout un langage. L’interaction devient alors simplement de l’interaction, au sens le plus direct du terme, un échange entre personnes humaines.
Ce changement de mentalité est-il venu avec ta maturité musicale ?
Oui, peut-être. Mais je pense que ça vient aussi du rôle de musicien·ne et, dans une certaine mesure, d’enseignant. Si on veut aider les personnes à développer quelque chose qui leur appartient, il faut leur laisser de la liberté. Que ce soit improvisé ou non, que ce soit des enfants ou des débutant·es, l’interaction repose sur l’échange. Il y a toutes sortes de relations possibles ; je ne sais pas si c’est davantage en tant que musicien ou enseignant que cela se développe.
Au sein de la compagnie D’un instant à l’autre, vous proposez des stages. Jusqu’où poussez-vous celles et ceux que vous formez à l’improvisation ?
Nous essayons de repérer où il est pertinent d’encourager chacun·e, en fonction de son niveau et de sa maturité. Il y a des moments où certaines choses sont prêtes à être entendues dans un processus d’apprentissage et dans une relation professeur-élèves. Si on met la barre trop haut dès le départ, on risque d’impressionner les stagiaires. Ils peuvent se sentir dépassés et penser que c’est inaccessible. Enseigner, c’est peut-être 20 % de transmission de connaissances et 80 % de confiance et de valorisation de la personne. Jusqu’où on pousse dépend de chacun·e. Certain·es sont très libres et spontanés, d’autres très inhibé·es parce qu’iels pensent qu’il faut d’abord maîtriser le savoir avant d’improviser. Si on leur fait comprendre qu’on peut procéder à l’inverse, alors tout devient possible.
Justement, quel est ton lien avec la nouvelle génération ?
Merci de poser la question. J’ai très peu de projets concrets ou d’expériences de jeu direct avec la nouvelle génération, mais j’ai toujours une oreille attentive, parce que j’adore découvrir ce qui se fait. Si je vois un projet avec des musicien·nes que je ne connais pas, je vais me renseigner et écouter. C’est euphorisant pour moi d’aller découvrir des groupes totalement inconnus. J’adore ça. Et comme je suis plutôt bon public, je m’enthousiasme vite, mais je reste aussi critique.
Qu’est-ce qui distingue les groupes de ta génération de ceux d’aujourd’hui ?
C’est très différent, mais il n’y a pas de généralité. Dans les groupes de ma génération, notamment dans le jazz, beaucoup de projets étaient très formatés. Cela existe encore aujourd’hui : il y a toujours cette empreinte jazz qui remonte au début du 20ᵉ siècle. Mais il y a aussi des différences. Il existe des groupes qui cherchent à réagencer les éléments existants. Certains sont très inventifs sur certains aspects de leur musique ou de sa mise en contexte. C’est là qu’ils deviennent pertinents. Un peu abstrait, mais l’idée est qu’il y a du renouveau à différents niveaux, même si les fondations restent les mêmes.
Tu parlais de l’empreinte du jazz, est-il mort ou est-il toujours là ?
Le jazz est toujours vivant. Même les musiques dites revival ou le jazz manouche cherchent à exprimer quelque chose de personnel, malgré des codes très anciens. L’originalité peut exister même dans un jazz standardisé, à condition d’incarner vraiment ce qu’on joue. La musique totalement improvisée est peut-être l’espace le plus libre, sans références, mais chaque musicien y laisse quand même sa marque. À la fin des années 80 et 90, ceux qui faisaient de la musique complètement improvisée voyaient souvent d’un mauvais œil ceux qui continuaient à jouer un répertoire de jazz, et inversement. Pour moi, c’était parfois très difficile à vivre. Je ne pouvais pas partager l’enthousiasme démesuré que j’avais ressenti, par exemple, en Belgique en écoutant Aka Moon, puis en revenant à Paris sans pouvoir en parler, parce que leur musique avait été mal perçue.
Tu cites Aka Moon. On imagine les origines du nom de ce groupe. Les musiques des Pygmées t’ont-elles influencé ?
Le peu qu’on en comprend à l’écoute montre que chaque musicien a sa partie, et que les choses sont complémentaires. Il n’y a ni soliste ni accompagnateur : chacun est primordial, avec un niveau de responsabilité égal. Si quelqu’un manque, quelque chose manque à la musique. Si on applique ça à des ensembles instrumentaux improvisés, ça vaut aussi. Chaque musicien·e a un rôle important et une vraie responsabilité.
Qu’apporte concrètement la maîtrise du temps à ta pratique musicale ?
Je ne maîtrise pas vraiment le temps, et j’aimerais en avoir plus. Je travaille constamment, et c’est cette démarche qui fait progresser aussi les autres, surtout à travers l’enseignement. Ce qui me fascine, c’est la confiance absolue de certain·es musicien·nes, qu’ils soient professionnel·les ou amateurs, dans leur rythme et leur temps. À titre personnel, je n’ai pas encore trouvé ça, mais je peux aider d’autres à le découvrir.
Au final, l’improvisation pour toi, c’est contrôler son jeu ou favoriser l’imprévisible ?
Pour moi, il s’agit de favoriser l’imprévisible. Ce n’est pas le niveau de connaissance qui prime, mais l’acte du jeu, l’impulsion, les outils et la syntaxe musicale. Même si l’on prévoit quelque chose, cela ne fonctionnera pas forcément : il faut être disponible à la réalité du moment.