Antonin Néel, pianiste isocèle.

En octobre 2020, à la mi-temps des confinements, LeBloc accueillait au Théâtre Mansart, Sarah Murcia et Antonin Néel, pour lancer les Pimp My jazz. On y improvisait et on y parlait standards et héritage. On avait revu Antonin, grâce au CRJ et à L’Arrosoir, jouant au sein du très beau 4tet Discord_. On a eu donc envie d’en savoir un peu plus sur ce pianiste discret qui sort cette semaine, avec L’Arrosoir là encore, le premier album de Segment. De quoi parler géométrie, Lindy Hop, ballon rond et prépa de piano. Et un peu de jazz, aussi.

par | 9 Mar 2021 | CRJ, interviews

Antonin Neel

Antonin Néel, 10 doigts et 7 ampoules © Médéric Roquesalane

Tu sors Fantômes, un album de Segment. D’où ça vient, ce nom ? Vous êtes tous fans de géométrie ?

Segment, c’est un groupe créé avec Victor Prost et Jean Waché. Le trio classique : piano, contrebasse, batterie. C’est né au conservatoire de Chalon, au gré des sessions et de projets pour des examens. Au début, on reprenait des standards – dont justement Segment, de Charlie Parker – puis c’est devenu un projet personnel. Tu as raison de parler du côté mathématique, il a toujours été là. Que ce soit la géométrie, ou les concepts mathématiques, ça m’a toujours amusé. Ça donne des idées de compos les rapports entre les nombres et les chiffres… Ce n’est pas nouveau pour moi, c’était déjà le cas avec le groupe que j’avais précédemment, Qbic.

Ça bosse comment ce trio ?
Quelqu’un apporte une composition et on voit ensemble ce qu’on peut en faire. Rien n’est immuable. Même si on joue surtout mes propositions, je souhaite que la musique à venir ne soit plus seulement celle du pianiste accompagné par deux gars. Faut faire tourner le ballon.

On entend du piano préparé sur Fosbury en orbite. C’est nouveau pour toi, non ?

J’adore en écouter et j’aimerais développer ça dans mes projets à l’avenir. L’inconvénient, c’est que lorsqu’on fait du piano préparé, on doit faire tout un set de piano préparé, car c’est compliqué de changer l’installation dans le piano dans le même concert. J’adore les sonorités mais la difficulté c’est de l’appliquer dans un contexte jazz – c’est ce que j’essayais d’avoir dans ce morceau, le temps d’une couleur. J’aime bien la manière dont travaille Benoit Delbecq sur le piano préparé. Il y a une rythmique bien sophistiquée mais aussi l’idée d’avoir une image sonore hyper travaillée et hyper évocatrice. On n’entend pas les maths dans sa musique. On ne comprend pas trop ce qu’il se passe mais tout le côté poétique en ressort.

Fantômes
album de Segment.
Sortie le 19 mars 2021
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C’est vraiment important le piano dans le jazz ?

Si on pense harmonie, c’est difficile de se passer du piano. Tu peux faire tellement de recherches dans ce domaine. Je pense aussi au rythme et à toutes les autres possibilités offertes. Le seul truc frustrant, c’est l’amplitude de volume sonore et la source avec le son. Quand on joue d’un instrument à vent, on est directement en rapport avec le son grâce au souffle. Quand on joue de la contrebasse, on est directement en contact du son avec les cordes. On est engagé physiquement. Y’a un truc froid dans le piano. On s’en rend compte lorsque tout le monde fout le feu et que toi, tu as beau taper sur ton piano avec toute l’énergie que tu veux, ça ne sortira jamais comparé à l’engagement physique du batteur ou le saxophoniste qui hurle dans son instru.

Plutôt acoustique ou électronique ?
Piano acoustique, sans hésiter. J’y tiens, mais c’est une question de parcours. Le classique m’a donné cette passion et le goût pour toute la palette de timbres offerte par un piano acoustique. Ça ne sera jamais égalé par un piano électronique. Après, y’a les pianos électroniques qui n’imitent pas le piano, les Rhodes, ce genre de truc. J’adore. Je pense à Tony Paeleman, le claviériste d’Anne Pacéo. Ça, j’adore. Mais c’est quelque chose que je n’ai pas encore explorer. Peut-être plus tard.

« Le piano, c’est un continent tellement immense qu’on peut quasiment tout faire. On n’a pas assez d’une vie pour tout explorer. »

Antonin Néel, jazzman only ?
J’ai l’impression que je me suis un peu plus spécialisé dans le jazz, ces dernières années. Et encore, je ne sais pas si ça veut dire grand-chose quand j’entends « jazz ». En fait, je dirais plutôt que j’ai abandonné tous les projets qui étaient loin du jazz. Mais je ne vis pas du tout ça comme un enfermement. Quand j’ouvre une porte, y’en a encore quinze derrière. Dans tous les groupes que j’ai fréquentés ces dernières années, y’a toujours eu un rapport au jazz, dans la rythmique rythmique ou dans l’improvisation.

À part le jazz, c’est quoi tes autres styles ?

Tous les autres styles un peu cousins du jazz. La chanson jazzifiée du projet de Sidonie Dubosc, La Sido. Je pense aussi au groupe Tel’o où je joue avec Tofa, un batteur malgache, de l’improvisation et pas de structure figée. Il y a d’autres styles que je ne pratique pas beaucoup mais que j’apprécie comme les musiques afro-cubaines ou brésiliennes. Toutes les musiques où il y a un peu de rythme et de danse.

Solo de Noël #2, L’Arrosoir (Chalon-sur-Saône) / La collection des solos est visible ici.

 

Ça représente quoi, le conservatoire de Chalon, dans ton cursus ?

Avant Chalon, j’avais fait une pause. Je ne prenais pas de cours de jazz, mais j’y revenais souvent en pratiquant, entre autres, le piano-bar. Quand je suis arrivé à Chalon, je voulais bosser la tradition – le swing, le bop, ce genre de trucs. J’avais commencé le jazz, en jouant du jazz fusion, du jazz funk. C’est avec ça que j’avais eu le déclic pour cette musique. Finalement, il s’est passé le contraire à Chalon. Ça m’a ouvert aux trucs plus modernes. L’avantage de ce conservatoire, c’est qu’il y a des profs adaptés à la tradition et d’autres beaucoup plus modernes dans leur conception du jazz. Ensuite, il y a l’émulation avec les élèves. C’est ça que je recherchais plutôt qu’un diplôme ou un DEM, ça c’était presque secondaire.

C’est qui ton maître pianiste parmi tous ?

Herbie Hancock car c’est par lui que tout a commencé. Hancock, j’y reviens toujours, y’a tellement d’époques différentes. J’ai commencé par sa période électrique puis j’ai dérivé, plus tard, vers le quintet de Miles. Et c’est ça que j’adore chez ce genre d’artiste. Tu y retournes à plusieurs époques de ta vie, tu aimes toujours autant et tu découvres d’autres trucs. Pour les autres influences, je citerais Bill Evans pour les couleurs et le pont avec la musique classique. Je pense aussi à Monk, McCoy Tyner, Keith Jarrett. Brad Meldhau et Aaron Parks, pour les plus modernes. Plus récemment, j’ai découvert Ethan Iverson et son trio The Bad Plus.

Chick Corea est mort, il y a peu. Important pour toi ?

C’est un peu horrible de dire ça mais… J’adore Chick Corea, pourtant… Si c’était Hancock, je serai déjà en train de pleurer !

On t’a vu sur des vidéos avec la fanfare dijonnaise ElefanfU. Tu y joues de la planche à laver. Jouer du trad’ et du New Orleans, ça représente quoi pour toi, aujourd’hui ?
Là encore, jouer une musique dansante. Ça m’a toujours attiré – je suis moi-même passé par une période où je dansais le Lindy Hop. C’est quelque chose qui m’a presque donné un déclic pour la musique, ce qu’on pourrait appeler le ‘virus du swing’. J’ai trouvé une sorte de ‘concrétisation physique’. (rires)


propos recueillis par Lucas Le Texier,
mars 2021.

Cette interview accompagne la sortie, sur le webzine Tempo, d’un dossier en 3 parties, La Relève du Jazz est consacré à la jeune génération du jazz en Bourgogne-Franche-Comté.

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