THE EDDY, jazz en dancy

On the rocks. À en croire le travelling d’ouverture de la série, le comeback jazz de Damien Chazelle est servi glacé. Moins cool que Guy and Madeline on a Park Bench (2009). Plus brut que la syncope psychotique de Whiplash (2013) et bien plus froid que le chromo acidulé de La La Land (2016). Le 8 mai, Eddy est sorti des coulisses.

by | 11 Mai 2020 | VOST

The Eddy est jazz. Dans son grain, dans son sujet, dans son cinéma. Jazz qui claque et qui touche. Dans cette mini-série en huit épisodes, on suit Elliot Udo. Ex-pianiste volubile, ex-New-Yorkais qui essaye de sauver son club de jazz parisien. The Eddy ? C’est ça, le nom du jazz club. Udo le dirige avec Farid qui, lui, trempe dans de sales affaires. Et ceci n’aidera certainement pas le club en faillite. Polar jazz oblige. 

C’est marrant comme Hollywood a d’emblée associé malfrats en suspens et midnight jazz. Ramenant les deux langages sur le même plan : risqué, mauvais garçon, sexy. Jazz et cinéma auront donc ainsi toujours plus ou moins cohabité. Plutôt plus dans les music-halls trippés que sont New York, New York (Scorsese, 1977) et Cotton Club (Coppola, 1984). Le jazz est aussi le fond de commerce d’un Clint Eastwood dans sa bio de Charlie Parker (Bird, 1988), portrait amoureux mais bien plus sournois pour Bruce Weber captant Chet Baker dans Let’s Get Lost (1988). Quatre portraits de bad boys où, à chaque fois, le jazz s’incruste. Dans les scénars, dans les images ou encore dans l’énergie du montage. On imagine assez facilement, en repensant à La La Land que le duo Minelli/De Niro, ou que les danses de ouf de Cotton Club ont dû nourrir Chazelle. Mais sans doute aussi, les frasques colorées de Jacques Demy ou le polar à la française. On avance carrément, aussi, sur le terrain cinéphilique de Bertrand Tavernier et de son Autour de Minuit (1986), où sévissait drôlement, c’est marrant un autre Eddy. Mitchell, celui-ci. Malin, Tavernier confiait à Dexter Gordon le soin d’un hommage appuyé et tendre à pleurer à Lester Young et Bud Powell. Tribute joué dans un Paris jazz, syncopal entre clichés solides et teintes bleutées émouvantes. Moins bleu, Chazelle retourne cependant à ce Paris-jazz de clubs et de post-Bop, caméra à l’épaule, grain de focale de malade et scénario juxtaposant ceux de Melville et Les Indes Galantes de Rameau. Mélange baroque, certes. Mais plutôt efficace et assumé. 

New York, New York (1977)

le batteur Billy Cobham

Autour de minuit (1986)

Damien Chazelle swingue depuis sa tendre enfance. Cet amour pour le jazz, dont il emprunte largement les codes pour ses réalisations, vient de son père. Prof de sciences informatiques à l’université de Princeton, guitariste amateur, il possède des milliers de disques de jazz. Damien et sa sœur Anna ont grandi au son des improvisations de, tiens donc, Lester Young, Count Basie ou Dexter Gordon. « Il y avait souvent du jazz à la maison, confiait son père à Greenroom. On en écoutait beaucoup en vacances, lors de longs trajets à travers les États-Unis ou l’Europe. Les enfants ont donc subi le répertoire classique du jazz, et quelque chose a provoqué un déclic chez Damien ». Prenons Whiplash, son deuxième long-métrage jazzé. Damien Chazelle a tiré son inspi d’un professeur exigeant, au point de flirter avec la tyrannie. Un film donc partiellement autobiographique. Et comme le perso principal, cette confrontation est un instant de vie qui va profondément changer Chazelle. Et sans doute même façonner le cinéaste qu’il est maintenant, un réal à la filmographie pleine de références bien trempées où le jazz prend sa place dans les premiers rangs. Mais dans l’histoire du jazz. Buddy Rich, par exemple, le batteur préféré du perso principal de Whiplash. Damien Chazelle travaille son cinoche avec les recette éprouvées du jazz. Par forcément celles qui ont sur le devant des scènes mondiales. Jazz Is Dead viennent de fanfaronner Adrian Younge et Ali Shaheed Muhammad sur leur nouveau label ultra vivant. Dead is Good, semblent claironner Chazelle sur la petite scène de The Eddy. Pas complètement cliché, mais pas ultra novateur non plus. 

Mais rien de studieux ni d’appliqué pour autant. Le réalisateur marche toujours sur la corde raide. Il nous régale avec un casting naturellement bon. Les frenchies Tahar Rahim et Leïla Bekhti font face à l’américain André Holland, rôle principal du bazar choral. Côté visu, on a on a cette caméra épaulée qui vous donne soit envie de gerber soit l’impression de faire partie de l’histoire, histoire saupoudrée du grain rétro de la pellicule. Facile pour une plongée dans l’histoire émouvante de ce club qui galère à s’en sortir. Pour la BO, c’est Glen Ballard qui s’y colle, le même Glen Ballard qu’on a croisé sur l’album Bad de Michael Jackson, ou encore l’album Jagged Little Pill d’Alanis Morissette. Revenons au jazz. Chazelle est dingo de musique et continue d’en explorer les possibilités. Version deep. Version roots. Il choisit de tirer sur le fil d’un casting multi-ethnique. Randy Kerber, est un pianiste américain, Ludovic Louis, un trompettiste martiniquais, Lada Obradovic, une batteuse croate, Jowee Omicil, un saxophoniste né à Montréal et Damian Nueva Cortes, un contrebassiste d’origine havanaise. C’est la bonne idée du projet, jouer sur la créolité du jazz en réunissant ces musiciens dans le combo central à l’histoire. Mais la série est également multiculturelle sur les autres plans. Les acteurs viennent de nationalités diverses et, autre belle idée, les langues se confrontent et s’entremêlent de façon sensuelle. Anglais, arabe, espagnol, français, croate. Chacun s’exprime as he wants et tous se comprennent grâce à cette langue commune qu’est le jazz. Cette musique conviviale, qui rapproche, qui blesse, mais aussi qui fait du bien. Mélange de pleins d’ingrédients fondus dans des recettes en relief. Comme celle de The Eddy. Une recette en dents de scie. À partager. Le jazz ça se vit à plusieurs, c’est une musique où on échange, regards, baisers, danses, disputes. Le jazz ça raconte la vie, aussi indéfinissable soit-elle. Et c’est ça qu’on aime. 


Daumass & Badneighbour

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