Bouillon de culture

Jazzdataz. Un jeu, une OST et une claque syncopée. Ici, on cause chorus pixélisés et phrasés 16 bit. Deuxième volume, deuxième torgnole. Cuphead, 2017. Bluffant.

by | 10 Juin 2020 | Jazzdataz

Cuphead et Mugman © Studio MDHR Inc.

Un minix d’extraits de l’OST tout droit sortis d’un Disney des années 30. Kris Maddigan et son crew sont aux commandes des prochaines 3’34 de votre vie.

Tracklist : Introduction / Funfair Fever / Inkwell Isle Three / Floral Fury / One Hell Of A Time

screeners de Cuphead © Studio MDHR Inc.

C’est le jeu indé qui a redoré le blason des jeux de plateformes moderne et dégommé à grand coup de pied les géants du jeux vidéo. Comment ? Grâce à trois zinzins tout droit sortis du Grand Nord. 2 frères, Chad et Jared Moldenhauer, fiers papas d’une direction artistique qui renoue avec la patte graphique des grands studios d’animation des années 30, Walt Disney et Max Fleischer entre autre. Et Kris Maddigan, meilleur ami des Moldenhauer et compositeur. Percussionniste dans l’Orchestre symphonique de Toronto, il bosse également avec des line-up jazz. Pour composer la bande sonore de Cuphead, Maddigan veut revenir aux sources, à la naissance des grands orchestres jazz : « Je voulais vraiment l’aborder comme si l’âge d’or du big band et l’âge d’or des jeux vidéo pouvaient coexister simultanément ». Simple et cohérent. L’esthétique visuelle est axée sur les dessins animés du début 20ème. Les moyens balancés par le studio MDHR (créateur de Cuphead) pour la production et la réalisation des musiques sont complètement dingues. 13 musiciens, 2 formations musicales, soit un big band et un ragtime band. Tout est en place.

© Matt Fergusson

Kris Maddigan © DR

The Music of Cuphead : Recording Floral Fury© Studio MDHR (2017)

Les toms de la batterie résonnent façon Buddy Rich et le Charley clappe en 4 temps. L’intro de Cuphead te prend aux tripes et te renvoie 70 ans en arrière. L’arrivé des cuivres soutenue par le swing up de la batterie annonce clairement un style de jeu effréné, difficile et rageant. Cuphead c’est un die and retry. Plus tu meurs, plus tu anticipes les pièges et les ennemi.e.s qui vont te tomber dessus. Horrible ? Nop. Addictif ? Oui. Ce jeu remue un bouillon de références musicales. Les influences se mélangent et les styles évoluent. Dans Funfair Fever Maddigan balance un ragtime moderne à la sauce Scott Joplin, papa du genre et influence majeure de la bande son. On peut y entendre des sonorités qui font penser à l’univers Mario, notamment l’Athletic Theme de Super Mario World (1990).

Cuphead ne se contente pas de jouer sur une esthétique artistique du début des années 30. Le jeu explore d’autres univers plus récents qui ne détruisent pas son ambiance vintage. Dans une partie de l’overworld (carte du monde interconnectée avec les autres zone du jeu) de Cuphead, on peut entendre Inkwell Isle Three. Tout est calme, aucun ennemi et on profite de la musique. Un jazz plus cool, plus moderne où le sax ténor laisse penser au souffle de Benny Golson. Ultra plaisant. Se reposer c’est bien, mais dégommer des boss à grand coup de flingue c’est mieux. À chaque boss, sa petite tuerie musicale. Cagney Carnation, par exemple, qui est une fleur gigantesque, poussée tout droit dans le terreau des films d’animations Fleischer et Disney comme Swing You Sinners (1930) et Flowers and Trees (1932). Carnation veut te botter le cul à base de graines et de pétales. Son thème, Floral Fury, est inspiré des sonorités latino-arabisantes, allusion certaines aux compos de Duke Ellington, notamment Caravan (1937). 

Plus on avance dans l’histoire de Cuphead, plus on rencontre des boss puissants et difficile à dézinguer. Cette montée en puissance s’achève quand on bat le diable himself. Le combat est accompagné d’un son puissant à mi-chemin entre le swing et le bebop, One Hell Of A Time mimétise les différentes phases du boss. On passe d’un tutti de big band à un solo de vibraphone avant de finir sur une reprise d’orchestre. On dit que le diable se cache dans les détails. Kris Maddigan aime le travail bien fait.


• Théo Bourdier