Alain Bellaïche, Fluo Kid.

Plutôt que de fantasmer depuis la France à une Amérique possible, Alain Bellaïche est parti graver deux LP sur place. Entre 1973 et 1975, le môme parisien grave Metropolitan puis Sea Fluorescent. Références royales et line-up infernal. Mais il y a surtout un regard ultra pointu et ultra naïf sur le mythe de soi et des modern westerns. Il était à Paris à l’occasion de la réédition de Sea Fluorescent sur Souffle Continu Records. Nous aussi. Interview, partie 2/2.

by | 19 Oct 2020 | interviews

Alain Bellaïche, toujours dos au mur du son © A.G.

Qu’est-ce que tu as fait, après Sea Fluorescent ?
J’ai fait un film, que j’ai terminé il y a 10 ans. Un film sur un sculpteur parisien qui a fait le mémorial de la Shoah à Drancy. J’ai produit et réalisé ce film, Shelomo Selinger, Mémoire de Pierre. Ça a été une expérience de quelques années. Pendant, je travaillais aussi pour la danse. Je recommence à travailler dans la musique, j’ai fait aussi des expos photos. Entre ici et Montréal.

Ça a été compliqué de repartir à zéro après ces deux albums ?
Je ne me suis jamais ennuyé. J’ai toujours senti quand il fallait bouger.

C’était aussi une période où tout le monde allait chercher des choses ailleurs ?
Oui, beaucoup de gens qui faisaient les allers-retours entre New-York et Paris. Steve Potts, pour ne citer que lui, je l’ai rencontré il y a très longtemps, ici à Paris. Tout ce qu’on vivait était coloré. J’ai tellement d’expérience, d’images, de souvenirs. Des moments rigolos avec des gens que je considère comme des grands. C’est sans doute aussi le contexte qui était propice à ça.

Tu t’es dis parfois que c’était trop tôt ?
Ecoute, je ne sais pas. Il y avait quand-même de la musique de grande qualité qui se faisaient en France, exigeante et tout, avec des gens comme Michel Jonasz, ou Véronique Sanson. Je pensais qu’il y aurait un courant. Mes premières séances de studio, c’était avec Christophe. Mais le fait que je chante en anglais n’arrangeait rien.

Oh, il y a eu Chacha émotionnel !
C’est vrai, en bonus. C’est fou, il a fallu que je vive à New-York, et que je rame pas mal, pour écrire quelque chose en français, que les gens de là-bas ne comprendraient pas.

Qu’est-ce qui s’est joué la première fois que tu es venu aux Etats-Unis ?
Le lendemain de mon arrivée à Chicago, ma petite amie m’a emmené voir Led Zeppelin au Kinetic Playground. J’ai eu l’impression d’être à la maison.

C’est le sentiment qui a persisté ?
Oui, beaucoup. Mais maintenant, j’ai ce sentiment quand je suis au Mexique. L’ambiance me fait penser à celle de New-York dans les années 1970. C’est moins structuré c’est sur, il y a moins cette culture d’entreprise autour de la musique même s’il y a aussi de très nombreux labels. C’est une question d’énergie. J’ai rencontré des supers musiciens là-bas. Etats-uniens, mexicains, sud-américains. C’est une histoire de carrefour. Mexico me branche depuis dix ans. Il y a beaucoup de clubs de jazz, de la place pour jouer.

Tu n’as jamais eu envie de revenir sur cet album ?
C’est marrant, il y a quelques jours, je suis allé voir Rolf Spaar, mon producteur de l’époque. Je lui ai apporté un cd et un vinyle. Il est un peu plus âgé que moi. Il était aux anges, il n’en revenait pas. Qui l’eut cru ? Moi, je n’ai jamais poussé pour que ça ressorte en cd, je tenais au vinyle. Il y a quelques temps, on voulait que je ressorte un cd avec un composite des deux albums. Comme une compile perso. (Rires)

Tu aurais trouvé ça cohérent de mélanger les époques Renaud et Fabiano ? En deux ans tout avait changé.
Non, justement. Cette musique on l’a joué en Guadeloupe avec Fabiano. Il a apporté de très belles couleurs sur cet album, Sea Fluorescent. Ensuite, on a encore travaillé à New-York et Montréal, ensemble.

Tu vois que cet album a finalement infusé sur la suite de ta carrière.
On a qu’une vie. Même si on pense parfois qu’il y en a plusieurs. Ce qui compte, c’est ce qu’on parvient à faire. Pas toujours ce qu’on veut.

— Sea Fluorescent (1976, rééd 2020)

Led Zep, Sanson.

— ChaCha Emotionnel (mars 1981)

Paris
New York,
les seventies.

Il y a des moments où tu as été frustré ? Un troisième album était dans les tuyaux.
C’est vrai. Avec le groupe que j’avais monté : Tony Smith, Fernando Saunders, Allan Smallwood, Steve Robbins, Georg Wadenius. Il y a eu l’instrumental qui est devenu un bonus. Smallwood jouait du polymoog et de la trompette. On en a enregistré d’autres morceaux, qui ne sont pas tout à fait finis mais que j’ai encore. On devait faire un album oui. Bon, pour des raisons personnelles, j’ai dû rentrer en France.

Elles ressemblent à quoi ces chansons ?
Beaucoup plus funk, beaucoup plus New-York. Il y a eu une ballade aussi. Il faut dire qu’à ce moment-là, quand on rentrait en studio, il fallait assurer. Mais ça fonctionnait avec les musiciens que je viens de citer. Tony Smith voulait reprendre tous les morceaux de Sea Fluorescent. J’ai ça sur des cassettes. Ça m’intéressait de voir qu’ils pouvaient exister autrement. Là, on est en 1980, 1981. Le temps d’aller en Guadeloupe, puis de revenir habiter à New-York. On avait y même fait un concert. C’était vraiment bien. Mais je suis revenu en France. Je suis resté 4 ans, j’ai fait de la production, j’ai enregistré un groupe de rock de Lyon qui s’appelait Les fragiles. J’ai enregistré des morceaux avec des musiciens d’ici, Jean-Jacques Cinélu notamment. Avec Patrick Gauthier aussi, Bernard Paganotti, Mokhtar Samba, Clément Bailly. Alain Renaud aussi, qui fait un solo merveilleux que j’ai réécouté récemment. Tout ça c’est sur des bandes, que j’ai ou que je n’ai pas. C’est pas grave, c’est la vie.

Est-ce que tu penses que tu pourrais refaire Sea Fluorescent, aujourd’hui ?
Pour quoi faire ? Et puis ça veut dire quoi, refaire ?

Revenir à cette musique et à cet esprit.
Tu as tout bon parce que c’est ce que je suis en train de préparer. Ça fait pas si longtemps que ça, mais j’ai recommencé à écrire. Avec le film, j’ai dû faire autre chose, réaliser, faire du montage sonore. Ça a été toute une période. La nouveauté, c’est que je me suis mis à jouer de la basse. J’ai joué de la basse pendant 4 ans là avec un groupe de blues au Mexique. J’ai joué de la basse aussi avec un groupe de français à Montréal. J’avais envie de faire autre chose. Tout ça m’a poussé à m’y remettre.

« Je suis à New-York. Je suis bien. Je fais un album. Je me balade, je suis dans les clubs, je rencontre des gens. C’est la vie. J’avais 24 ans. »

La réédition de cet album , ça participe de cette envie ?
Bien sûr oui. C’est encourageant disons. Finalement. (Rires)
Déjà, que cet album ressorte, dans ces conditions, avec le travail magnifique de Souffle Continu, je suis très touché. Et ça me fait très plaisir. Maintenant il faut les vendre pour que ça soit réimprimé. Au bout de 300.000 je peux faire un nouvel album. (Rires)

Tu avais l’air d’avoir besoin de moins que ça à l’époque !
(Rires) Non, c’est vrai. Mais j’ai toujours payé les gens qui travaillent avec moi. Moi ça m’est arrivé de travailler sans être payé. C’est ennuyeux. Mais, j’en ai fait des trucs gratos, t’inquiète. Le plus souvent on fait comme on peut.

C’est ce qui t’a guidé ? Faire des choses, là où c’était possible ?
Oui, c’est aussi pour ça que je suis parti à Montréal. Il y avait des choses à faire, du travail, il y avait une ambiance, une atmosphère, des musiciens.

C’est une question d’énergie ? Comme avec le Mexique aujourd’hui ?
Oui, de climat.

Les titres des morceaux de Sea Fluorescent, ils forment une cartographie personnelle ?
Pourquoi pas. C’est aussi une histoire de synthèse. Reggae & Western, Spanish Roots. Pour moi, c’était la meilleure façon de raconter. On me dit parfois que c’est très actuel. Genre I’m Angry. Ça me fait sourire. Je ne sais pas si j’écrirais ça, aujourd’hui.

Tu étais dans quel état d’esprit justement au moment de faire cet album ?
Je fais c’est tout. Je suis en train de faire. Je suis à New-York. Je suis bien. Je fais un album. Je me balade, je suis dans les clubs, je rencontre des gens. C’est la vie. J’avais 24 ans, je ne réfléchissais pas, j’essayais de décoder la réalité comme je pouvais.

Ça t’es arrivé d’être nostalgique de l’époque de Sea Fluorescent ?
Ça m’arrive maintenant de me dire que c’était quand même bien. Mais c’est du passé, il ne faut pas s’étendre là dessus. Et ne pas s’épandre. Je retiens de cette époque qu’elle m’a conduit à ne négliger aucune expérience.

Et maintenant, après tout, tu sais qui tu es ?
Au bout d’un moment, on se connait quand-même un peu. (Rires) On a quelques intuitions. Mais on peut toujours être surpris.


• propos recueillis par Arthur Guillaumot


La première partie de cette interview
est disponible sur cette page.

La réédition de Sea Fluorescent est
disponibles à la vente à cette adresse.

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