sunnyside
2021. la
recap

Sunnyside

Chroniques live, interviews, podcast radio pris sur le vif d’un festival niché entre les cuves d’une brasserie et ouvert sur la Cité. À Reims, le jazz balance sans peur des coups de soleil aux rageux.

les chroniques live

jour 2

jour 3

jour 4

jour 5

jour 6

jour 7

review Guillaume Malvoisin / photos © Vincent VDH et Alain Hatat / visuels © Jean Mosambi

les podcasts

Sunny Side Up

Laura
Perrudin

#1 Daniel
Erdmann

Makaya McCraven

Jour 1. Ouverture de festival.
Avec La Prim, on a interviewé Makaya McCraven
(bientôt dispo ici), on est contents.

Jour 2. Premier Solo. Laura Perrudin joue son folklore imaginaire et réinventé. Electrifiant son répertoire comme elle a électrifié son instrument. Sa harpe posée au pied des statues de la salle des musiciens arpège jazz pop, poèmes taxés à William Blake, Auguries of innocence, et Philip Larkin, The Trees, ou encore le souvenir d’un cauchemar fait en mer, la tête embrumée par les médicaments. La musique de Laura Perrudin, pourrait s’apparenter à une musique de soin ou de catharsis minuscule et intime, un peu comme un Bauke Mollema remontant le Ventoux hors saison pour conjurer le sort. Ici, dans cette conjuration harpée dansent des fantasmes et des fantômes, flotte l’impermanence et qu’élues choix rugueux qui nous attendent tous un peu au tournant. I Fall in Love Too Easily, pousse le set dans l’expérience du dénuement, à l’intimité dévoilée avec pudeur.

Le second solo du jour fait la jonction bop entre Monk et Bach. Où Monch et Bak, tant le pianiste est à l’aise dans les renversements d’accords imprévus, les litanies rapides et les ruptures cut. Salle des ventes Chativesle, Alain Jean-Marie ne joue pas aux enchères. Impeccable au point d’être presque impassible, sa touche est d’une sérénité forcément bienvenue. L’oreille peut chopper easy ce qu’elle voudra de complexité dans la clarté du jeu. Herman Melville appelait ça loomings, en ouverture de Moby Dick, ces mini-miroirs bosselés d’illusions et d’apparences parfaites. Alain Jean-Marie préférerait sans doute Reflections, à bien se souvenir de sa discographie pleine de buigines pointues. Elles passent ici aussi. Avec la souplesse classieuse des autodidactes assumés, le pianiste fond la dignité de vie et le principe de liberté qui irrigue les peuples de Guadeloupe et de Martinique dans le bouillon des apôtres du bop cités ici. Charlie Parker, Baden Powell et forcément Monk.
Soft bascule transatlantique, direction Afrique de l’Ouest et la Cartonnerie. C’est la médiane tracée par Kenny Garett à la recherche des ses Ancestors. Du point A au point B traversent fantômes souvenirs, thèmes jouant comme des sales gosses, gospel et travées d’église. Garett joue clean et joue neat. Ces citations d’enfance fracturent à peine les longues pédales de groove modal jouées in extenso, le sax alto tape joliment de la pointe du pied dans les aigus. Ça mélange, forcément, quand on est passé sur le On The Corner de Miles, ça marque. Hargrove joue dans la mangrove, le Saint-Esprit cligne de l’œil sur le latino. Ça joue carré, ça casse l’élan avec du solo post-trane pour mieux repartir sur les rivages bop. Bref ça mélange. Mais de la façon dont les scotts savent faire leur blend, avec une part pour les angelitos.

Alain Jean-Marie
Alain Jean-Marie

Jour 3. On a loupé un des meilleurs concerts. La Brize de Sylvaine Hélary et Robin Fincker a soufflé joliment sur le caveau Mumm. Jean Mosambi, pourtant pas du genre poussin tombé de sa coquille en était tout retourné. Le soir, on est au Shed pour un nouveau plateau radio (bientôt dispo ici). On reçoit une jeune contrebassiste. Anneleen de Boehm, en bonne admiratrice de Wes Anderson, pose son Grand Picture Palace, dans la même bonbonnière. Ça joue sur le pastel grande classe, sur des lignes faites d’épures et de caractère. Ça flotte où ça doit flotter, ça tire au but où ça le doit aussi. Né d’une visite londonienne et de la vision d’un cinéma abandonné, GPP à la celluloïd aussi patiente qu’évocatrice.

Jour 4. Carnegie hall, version reimoise. Bibliothèque art nouveau, reconstruite post-WWI avec subsides ricains. Tu as raison, Michel, si les ricains n’avaient pas été là, Reims ressemblerait à Brest. Ouch. Là on est dans une salle d’étude parfaite. Etude aussi, ce format de concert improvisé. Deux musiciens, pas d’habitude et de la musique commune à façonner. Sarah Murcia et Manu Hermia au-delà de la rime de leurs patronymes vont jouer sur un terrain dénué d’attentes et de démonstrations, terrain miné par le risque et la prise d’écoute. Dans certains coins francophones du globe, on dit « prendre langue ». Succédané d’envoûtement, ce set improvisé en est une traduction musicale nickel. Ça prend langue, ça complète, ça propose puis ça cherche encore. Et ça crée des brèches. Fragment de blues à la Lee Konitz. Cordes avec le velours des grands espaces de cinoche. La contrebasse de Murcia, maîtrisée avec une forme classe assurée pousse, ou plus justement, propulse les soufflants, flûte trad, sax ténor de Hermia. Pompes ascensionnelles, battues minimales et dialogue feutrée sans jamais être timide. Les dynamiques de jeu s’impose avec une tendre force. C’est toujours beau qd on part de rien, c’est souvent très beau quand ça finit par ouvrir sur un possible éphémère.
Plus tard, l’éphèmère infuse encore. Sélene Saint-Aimé nage dans sa mare undarum, mère nourricière dont les bouillons et les torrents nutritifs sont aussi fantomatiques que magnifiquement flottants. On flottent nous aussi, à peine descendus de l’interview avec la contrebassiste (bientôt dispo ici).

Anneleen de Boehm
Sélène Saint-Aimé

Jour 5. Voix et contrebasse toujours, sax de retour. Cette fois-ci Manu Hermia rencontre les quatre cordes d’Élise Dabrowski. Soprane et ténor versus contrebasse. Les grands espaces sont encore lovés dans le pavillon belge, zébrés de puissance et d’incantations par la bassiste. On emprunte clairement le prolongement des pistes défrichée par Joëlle Léandre, par son chamanisme formel. Ici encore la rencontre avance par motifs obsessionnels mais là où hier la tendresse rugueuse faisait loi, la puissance s’imposent sur les impros de ce set. Y compris dans les longs souffles d’Hermia, posés à la limite du grain à moudre, envoyés à la hauteur des hymnes. Brûlants, impérieux. Impérieux, pas moins, mais solo. Brad Mehldau allume sans en avoir l’air la salle de l’Opéra. Les deux pieds dans la trayon Bach-boogaloo, le pianiste pinaille face au boogie, démonte génialement le It’s Allright With Me de Cole Porter, mets des baffes aux Beatles (wooh) et à Radiohead (merci). Point d’orgue mais un clavier versatile en diable et un conseil anciennement formulé par Dylan transformé par Mehldau en urgence. Don’t Think Twice. Ok Boarder.

Jour 6. Emissions radio au cordeau. La Prim et Dijon Campus sont avec nous, on est allés se promener sur la route de Memphis, sur la rou-oute de Memphis (Bientôt dispo ici). Le soir, Michelle David rallumait les réverbères des soirées club. La carte état bondée de bières et de gens heureux. Que veux-tu ajouter ?

Jour 7. Last shot in Reims. Double shot au carré. Deux duos sous la fresque à 360 degrés de La Chapelle Foujita. Le Duo Brady pose son boisé de cordes sous la voûte boisée, il y a pire tautologie sonore. Paul Colomb joue le nez en l’air, Michèle Pierre les yeux froncés. Arpèges et mélodies s’échangent ente cellos, quelques legato s’enflamment sous la vie et la passion du christ peintes par le japonais en 1966. Osmose jolie du dimanche matin. Sous les anges néo-baroques et un Dieu karatéka, duo toujours. Stéphane Payen et Daniel Erdmann jouent ensemble. Elderberries de Steve Argüelles, par exemple. Ça sonne d’emblée blues à la Lester ou à la Webster, économie de moyens, souffle en mode torching soul et velouté pointu des émotions. Tout avance sur tapis lourd, épaisseur grande classe. Ça frotte comme ça doit, ailleurs des faux unissons de contrebande jazz strillent le bonheur d’écoute et restructurent l’intérieur de La Chapelle. Contrebande parfaite sur le Hijacking où Payen, habitué des piratages, fait les poches de Bach. Volubile et plein d’une joie d’enfance, ce braquage minuscule. C’est aussi l’essence de ce duo, où le jeu pose ses règles, peu à peu. Certains appellent ça jazz, d’autres l’école wannagain. Something special, trancherait Pop Smoke.

Michelle David
Chapelle Foujita

PODCAST. Au pied des statues sauvées de la façade de Maison des musiciens, Laura Perrudin a posé un set taillé dans la simplicité et la fantaisie. Alors forcément quelques questions  sont nées, on les lui a posées. Comment on écrit-on de la musique aujourd’hui en puisant dans les vieilles choses de la tradition et du jazz ? Comment ça se combine chant et musique ? C’est quoi les réf. de la harpe dans le jazz ? Un album à écouter ?
Comment on joue avec l’espace où le concert a lieu ?
C’est dur à faire swinguer la harpe ?

extraits de
Le Poison (Poisons & Antidotes, Volatine 2017)
Auguries Of Innocence (Poisons & Antidotes, Volatine 2017)
Le Refuge de la couleur (Perspectives & Avatars, Volatine 2020)

interview/réalisation guillaume malvoisin © jazzus/LeBloc 2021

SUNNY SIDE UP #1 : Daniel Erdmann.

Cette série de podcast est née des interviews réalisées lors du festival Sunnyside, édition 2021. Initiée par Jazzus Productions, elle est réalisée par LeBloc main dans la main avec Radio Dijon Campus et La Primitive. Le principe est simple, la règle basique. On invite des musiciens, des programmateurs, des graphistes et d’autres passionnés à nous parler de musique, à aller faire les poches à My Little Sound Shop, disquaire de qualité. On se pose, on écoute et on parle.
C’est good. C’est soft. C’est hot.

interview : Martial Ratel / Guillaume Malvoisin
réalisation technique : Morgane Leveaux
réalisation podcast : Guillaume Malvoisin avec Ellinor Bogdanovic
© Jazzus/LeBloc/PointBreak 2021

Daniel Erdmann

interview :
Martial Ratel (Radio Dijon Campus)
Guillaume Malvoisin (PointBreak)
© Reims, 17 octobre 2021
photo © Vincent VDH

Demain, dimanche, tu joues en duo avec Stéphane Payen, un autre saxophoniste. Comment ça joue deux saxophonistes ensemble ?

Avec Stéphane, c’est une rencontre quand j’étais encore 100% berlinois. Il y avait une session groove chaque mercredi dans un club. Moi je jouais là-bas, il est venu et on a sympathisé. Quand je suis arrivé à Paris, c’est un des musiciens que j’ai tout de suite appelé. On est très différents, dans le même univers mais très différents dans l’approche musicale donc on apprend des choses l’un de l’autre.

En quoi vous êtes différents ?

J’ai une approche de la musique peut-être un peu plus… Bien sûr j’ai étudié et j’aime bien savoir ce que je fais mais… peut être une approche plus simple et plus intuitive…

… plus mélodique ?

Plus mélodique peut-être aussi. Stéphane écrit des mélodies, lui aussi mais qui sont peut-être plus cachées dans ses structures ou dans des choses rythmiques très complexes. J’ai dû beaucoup travailler pour jouer sa musique. Et je pense que pour lui, c’est aussi un défi de jouer des choses très très simples finalement et qui doivent « suffire ». On se complète vraiment très très bien.

Et dans ce projet, les morceaux ils viennent de partout notamment de Bach. Qu’est-ce que vient faire JSB dans le jazz ? J’ai l’impression qu’il y a un tropisme chez les jazzmen.

Ah oui, harmoniquement, mélodiquement, les lignes de Bach, ce sont des lignes de jazz. Là on s‘est permis de faire ça parce que Stéphane a écrit une variation qui s’appelle Hijacking. Il prend un peu Bach en otage pour parvenir à ses fins. Mais je pense que pratiquement tous les musiciens de jazz jouent Bach à la maison. On est accompagnés de cette musique. Je suis souvent allé à Leipzig sur sa tombe.

Tirons le fil de Hijacking et de Bach, quand on regarde un peu ce qui s’écrit ou ce qui se dit sur toi Daniel, y’a ‘insolence’ ‘irrévérence’. Tu ne te laisses pas impressionner par les références ?

Si, je suis très très impressionné par les références et les grands.

Même sur un projet plus intime comme Velvet Revolution, l’humour est ultra présent. Ce sont des choses qu’on a oubliées un peu dans le jazz ou du moins dans un certain jazz peut-être plus écrit, plus lettré. Toi, quand tu joues, il y a de l’humour. Tu fais pas le clown, on est d’accord mais on a l’impression que tu joues sérieusement sans te prendre au sérieux.

Eh bien, j’aimerai montrer ça, que tout est grave et rien n’est grave, que tout peut arriver et rien ne doit arriver.

Ah c’est dada, ça, on est à Berlin.

Oui, un peu, j’aime beaucoup le mouvement dada. Je pense que ça vient du fait que j’ai évolué dans cette ville même si je n’y suis pas né.

D’où viens-tu en Allemagne ?

Je suis né à Wolfsburg, après j’ai grandi un peu aux États-Unis et puis j’ai grandi après à Brunswick, une ville du Nord. Je suis parti à Berlin, dès que j’ai pu, après le bac, parce que j’ai senti que c’était ma ville. Le premier jour, je suis allé voir un concert dans un club, avec des musiciens de cette ville. Et pour moi, c’était vraiment ça que je voulais, voir des gens influencés par Dada et qui enlèvent un peu de sérieux ou évitent de trop se prendre au sérieux. Personnellement, je pense que je suis très sérieux mais j’essaye de me libérer un peu de ça.

C’est le cas par exemple avec Das Kapital, trio avec lequel tu enregistres cet album, Vive la France.

Il y a de la Variété française, Ravel, Pancrace Royer, des choses plus anciennes mais effectivement on est sur le fil. Tout le temps, mais tout le temps. Des musiciens que je connais bien ont vu ce répertoire en concert et m’ont dit « C’est très étrange, normalement ça devrait pas marcher, ça devrait être horrible mais avec vous ça marche ». Je pense que Das Kapital c’est un peu un groupe spécial. Je ne sais pas pourquoi, c’est une rencontre un peu bizarre avec Hasse Poulsen et Edward Perraud.

Velvet Revolution, c‘est aussi politique que les premiers Das Kapital ? On est encore une fois dans un trio transfrontalier avec d’autres traditions de jeu et de musique. C’est aussi ta révolution intime, ton ADN de musicien, ce mélange des cultures ?

J’aime bien ce mélange de musiciens très différents encore une fois. Jim Hart et Théo Ceccaldi, je ne sais pas s’ils auraient pu jouer ensemble dans un autre… Dans leur vie de musicien. Théo, c’est un musicien qui se met vraiment au service du groupe. J’ai compris quelque chose avec lui, qui est assez incroyable. J’ai entendu Freaks, par exemple en concert, c’était vraiment génial et ça n’a rien à voir avec Velvet mais en réalité il joue la même chose qu’il joue avec Velvet. C’est le même jeu, la même chose, c’est son jeu à lui qu’il met au service d’un autre groupe mais c’est complètement lui et c’est assez fascinant parce que moi, je pense que j’ai un peu tendance à m’adapter un peu aux styles de autres. Théo reste très fidèle à lui-même et ça marche. C’est un musicien qui joue toujours à 300%, n’importe où parce qu’on a fait des grandes scènes mais on a fait aussi, au début, en Allemagne, des petits clubs, et il joue pareil. Ce n’est pas parce qu’il n’y a que trente personnes dans la salle qu’il va jouer à moitié. Et Jim, c’est pareil, c’est un musicien incroyable qui part vraiment d’un autre univers mais reste très très ouvert.

Share This