« Les quatre musiciens vont où ils veulent, quand ils veulent. Sans doute parce qu’ils savent exactement comment y aller ensemble. »
sons d’hiver 2026
— 4 jours de chroniques
samedi 31 janvier
mardi 3 février
jeudi 5 février
vendredi 6 février
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textes de Selma Namata Doyen et guillaume malvoisin
photos © Margaux Rodrigues
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sons d’hiver : infos +
samedi 31 janvier
théâtre jacques carat • cachan
james brandon lewis quartet
famoudou don moye – diaspora express
La soirée pourrait se raconter comme une histoire simple : deux concerts, deux formations, une même manière de faire circuler la musique. Mais ce serait un peu court. Ce qui se joue ici, plus finement, c’est une façon d’habiter le temps sans jamais courir derrière. Le James Brandon Lewis Quartet ouvre la soirée avec cette impression immédiate : tout est en place, mais rien n’est figé. Quartet plein d’histoires, en train d’écrire l’Histoire. Au milieu d’un chorus de ténor d’une virtuosité affolante, Lewis stoppe et remet ses lunettes. Calmement. Comme si le flux pouvait attendre. Et manifestement, il attend. Autour de lui, Brad Jones, Aruán Ortiz et Chad Taylor forment un ensemble d’une souplesse imparable. Jones, à la basse, attire l’œil comme l’oreille. il enlace son instrument, l’embrasse presque, puis l’embrase franchement. Sa ligne n’est jamais un simple soutien ; elle parle, insiste, parfois contredit. Ortiz travaille l’harmonie comme une zone de frottement permanent, entre jazz contemporain, héritages latino-américains et échappées free. Taylor, lui, tient une pulsation mobile, capable de se dilater ou de se resserrer sans jamais casser l’élan. Les quatre vont où ils veulent, quand ils veulent. Sans doute parce qu’ils savent exactement comment y aller ensemble. Quand surgissent Take the A Train ou Turn Around, ce n’est ni clin d’œil appuyé ni révérence sage. Les thèmes apparaissent comme des couches encore actives du langage, prêtes à repartir aussitôt. Ici, le jazz n’est pas un musée : C’est une matière vivante, charnelle, toujours élégante, parfois punk dans l’énergie (hello The Messthetics). En mouvement, toujours.
Entracte, changement de décor. C’est le Diaspora Express qui déboule, piloté par Famoudou Don Moye. la scène cesse d’être un espace frontal. Elle devient un village. Un lieu sans centre fixe, où les percussions et les cuivres circulent librement. Autour de Don Moye — plus mythique que légendaire, plus veilleur que chef — se déploie un collectif dense : Lamine Sow, Dudù Kouaté et Doussou Touré aux percussions, Simon Sieger au tuba et au trombone, Aquiles Navarro et Christophe Leloil aux trompettes, Sébastien Llado au trombone. Les rôles changent, les instruments passent, les importances se déplacent. Personne ne s’impose durablement, et c’est précisément ce qui fait tenir l’ensemble. Les frappes claquent, les souffles s’entrelacent, les cuivres élargissent constamment l’espace sonore. Les musiques africaines et diasporiques ne sont jamais posées comme des références à commenter, mais comme des présences à activer. On sent un respect profond des ancien·nes, des mémoires, des auras — sans discours ni posture. Tout passe par le geste, l’écoute, la circulation. Au centre de ce collectif très masculin, Blanche Lafuente apporte une énergie décisive : Peps, relance, aération. Classe moteur.
Logique à double face pour cette soirée. D’un côté, un quartet qui étire la forme jusqu’à la rendre poreuse. De l’autre, un ensemble qui la dissout pour mieux la partager. Dans les deux cas, ça avance parce que ça s’écoute, ça se regarde, ça se relance. Pas de centre fixe, pas de hiérarchie durable. Juste du mouvement. Et quand ça circule comme ça, franchement, le temps peut bien patienter deux minutes de plus. • snd
mardi 3 février
espace jean vilar • arcueil
sophie agnel & gabby fluke-Mogul
thumbscrew
Début de soirée dans un silence particulier. On sait que Sophie Agnel est là au prix d’un effort immense. Fragilisée, elle revient sur scène pour la première fois. Le contexte existe, partagé tacitement. La musique fera le reste. C’est gabby fluke-mogul qui ouvre seule. Présence immédiate. Talons gris brillants, posture assurée, regard frontal. Le violon explore des zones contemporaines et bruitistes, la voix surgit, se superpose, se fragmente. Les cordes deviennent percussives, frottées, frappées, parfois étouffées. Puis apparaissent de petites ritournelles, presque naïves, qui viennent perturber les climats installés, déplacer l’écoute. Rien n’est décoratif. Chaque geste agit comme un point de bascule. Lorsque Sophie Agnel rejoint la scène, le corps rappelle discrètement la situation. Pourtant, dès les premières attaques, une force saisissante s’impose. Pas une force démonstrative : une force de nécessité. Le jeu s’inscrit dans les territoires qui sont les siens — piano étendu, interventions dans la table d’harmonie, résonances captées, silences travaillés avec une précision extrême. Les dynamiques descendent très bas, au seuil de l’audible, puis s’ouvrent soudain vers des envols plus amples. Le duo se construit alors comme un véritable combat d’alliées. Les regards circulent, les voix dialoguent, se croisent, se frottent. L’harmonica de Sophie Agnel vient titiller le timbre du violon, créer un espace intermédiaire, déplacer l’équilibre. La musique avance par nécessité, sans effet ajouté. Une manière de se raccrocher à l’art — non comme un symbole, mais comme un outil concret, presque une issue. Une musique qui tient parce qu’elle doit tenir.
Changement radical de régime. Avec Thumbscrew, place à une autre forme de solidité. Michael Formanek arrive avec une concentration presque clinique. Mary Halvorson déploie une guitare aux sons parfois franchement extraterrestres : virtuose, ancrée dans le jazz, mais capable de s’en échapper à tout moment, perchée très haut, très loin. Tomas Fujiwara installe une batterie d’une précision redoutable, nette, lisible, sans jamais être rigide. Ici, tout est écrit, structuré, solidement charpenté. Ça file droit. Mais jamais raide. Les timbres évoquent ces coloriages très maîtrisés où le feutre déborde légèrement de la ligne — juste assez pour donner du relief. Par endroits, le vibraphone vient se substituer à la batterie, redistribuant la pulsation, éclaircissant la texture, comme si le rythme changeait soudain de point d’appui sans jamais perdre son assise. Le jeu reste fortement pulsé, porté par des thèmes nets et des solos impeccablement tenus. Et puis, sans prévenir, la guitare se fait nasillarde, résistante, presque insolente. Des éclats de noise surgissent, francs, sans détour. L’ensemble reste parfaitement tenu, mais accepte la friction, l’accroc, l’excès ponctuel. Ça avance avec assurance, et lorsque ça dérape un peu, c’est toujours au bon endroit — et franchement, ça fait du bien.
• snd
jeudi 5 février
auditorium jean-pierre miquel
• vincennes
¡ya voy!
L’entrée se fait par paliers, avec une précision presque chorégraphique. D’abord le chant et le saxophone, exposés sans emphase, comme pour installer un champ d’écoute. Puis la voix du percussionniste vient épaissir la texture. Enfin, l’ensemble bascule à quatre. ¡Ya Voy! est là. La pulsation aussi. Elle s’impose, irréversible, puisant à la fois dans les musiques du littoral pacifique colombien et dans le jazz improvisé. La musique prend forme par accumulation, par frottement, sans jamais forcer son effet. Alejandra Charry en constitue l’axe solaire. Une énergie expansive, directe, jamais autoritaire. Sa voix circule entre chant, appel et impulsion rythmique. Elle ne surplombe pas le groupe mais s’y inscrit pleinement, portée par les percussions qui fonctionnent à la fois comme socle et comme boussole. Le chant n’avance jamais seul : il est guidé, parfois poussé, parfois légèrement débordé par le rythme — et c’est précisément dans cette tension que la musique gagne en densité. Moises Zamora Mezu assure l’un des ancrages les plus décisifs du projet. Marimba de chonta, bombo, cununo, alegre : les instruments se succèdent selon les pièces, chacun redéfinissant le centre de gravité du jeu. Le marimba de chonta, plus vivant que son équivalent classique, convoque une énergie proche du balafon et inscrit le rythme dans une physicalité immédiate. Sa précision est remarquable, mais c’est surtout sa capacité à articuler cycles, ruptures et relances improvisées qui structure l’ensemble. À chaque coup, les percussions orientent, redistribuent, déplacent l’écoute. À la contrebasse, Thibault Cellier tient un boisé obstiné avec un calme presque déconcertant. Rien ne semble forcé, tout paraît posé — et pourtant la musique avance sans relâche. La contrebasse agit comme une percussion à part entière : frappée, frottée, parfois martelée à l’archet. Dans plusieurs passages, ce dernier entre en dialogue serré avec le saxophone, générant des textures tendues, piquées par des changements abrupts de hauteurs et de couleurs harmoniques. Sakina Abdou occupe quant à elle un espace mobile, constamment redéfini. Son ténor est immédiatement reconnaissable : un timbre nasillard, tendu, presque au bord de la rupture, qui donne au souffle une expressivité brute. Elle s’empare aussi des percussions sur certains morceaux, avec le même engagement corporel que dans son jeu de saxophone. Le passage est fluide, évident — comme si souffle et frappe relevaient d’un même continuum gestuel. Une introduction inspirée des chants de bergers partagés entre la Colombie et le Venezuela en offre un moment particulièrement saillant : le saxophone progresse sur le frottement instable de l’archet, traversé de ruptures nettes, sans jamais perdre son axe. Tout au long du concert, l’alliage entre musiques traditionnelles et improvisation libre se fait sans couture apparente. Les formes convoquées puisent largement dans le currulao, le bunde et les chants responsoriaux, où voix, percussions et danse forment un même continuum. Ces matériaux sont travaillés comme des matrices actives, mises en tension par des gestes hérités du free jazz : fragmentation du phrasé, instabilité harmonique, attention portée au timbre et à l’écoute instantanée. Il ne s’agit pas de juxtaposer des styles, mais de les faire dialoguer au sein d’un même corps sonore. Les plages flottantes — introductions, transitions, conclusions ouvertes — alternent avec des sections hautement rythmiques, fédératrices, où les appels lancés par la chanteuse trouvent leur réponse dans les chœurs des trois autres musicien·nes. Cette forme d’appel-réponse, centrale dans de nombreuses traditions afro-diasporiques, devient ici un outil d’improvisation collective. Le populaire agit comme un espace commun — et appelle, à chaque instant, le corps, y compris quand il faut rester assis.
• snd
vendredi 6 février
cité internationale • paris 14
los angeles sound system :
jeremiah chiu
anna butterss
sml
FR
1986. À 12 ans, vous pouviez conduire une Ferrari Testarossa sur Newport’s Beach. OutRun trustait les bornes d’arcade des fêtes foraines, et vous rouliez sans fin au son de Music Breeze ou Magical Sound Shower, tubes californiens version 8-bits. 2026, OutRun crisse encore dans votre arrière-cervelle mais c’est la petit bande Angeline de SML & co qui assure la bande son de ce vieux souvenir réactivé. Drivé·es par l’écurie International Anthem, adorée de ces colonnes et mise à l’honneur pour cette soirée de Sons d’hiver, Anna Butterss, Jeremiah Chiu et leurs co-pilotes ont pourtant moins le souci des grosses cylindrées marketing que le soin de créer une musique multiple, forcément actuelle et ancrée dans une liberté sans âge. Une soirée, trois plateaux, un son commun. C’est Los Angeles Sound System. Soit une manière de free jazz pour cruisers un peu énervé·es.
Preuve établie au Synthé modulaire pour Jeremiah Chiu et la version live de son très beau disque In Electric Time, en quartet électro-pendulaire pour les Mighty Vertebrates domptés tranquille par Anna Butterss, en quintet pour SML, prêt à porter sonore parfaits pour brindilles et grandes tailles. Avec In Electric Time, Jeremiah Chiu convoque ses fantômes, les passe aux filtres du modulaire, en crée de petites hypnoses délicieuses où passent, très légers, les bandes sons de Blade Runner ou L’année du Dragon, la musique libre de Suzanne Ciani, les recherches pop-expié de Jean-Jacques Perrey. Jamais nostalgique pourtant, encore moins versé dans l’art de la resucée vintage, Chiu. Ses rêveries vous frappent avec leur sens premier, vous refilant un supplément d’âme et vous faisant décoller. L’intimité qui s’y joue est celle de votre propre introspection, déclenchée in situ, sans référence et très accueillante.
Accueillante elle aussi, l’arène de jeu d’Anna Butterss. On pourrait décomposer l’orthographe énigmatique du patronyme de la bassiste australienne expat aux USA en Anna Butter Us. Joli slogan, baseline toute douce. À l’image de ce qui se joue avec Mighty Vertebrates. On traque le riff, le groove, pris à sa source la plus simple et on s’y plonge tout·e entier·e en le répétant jusqu’au plaisir. Simpliste ? Non, absolument non. Très malin, très économe. Le soin est porté non pas à la démonstration d’un savoir faire mais au son qu’on peut convoquer dans ces construction. Et là, comme dans le set de SML juste après, il y a de l’insolence, du créatif et une grande maîtrise en jeu. Par exemple dans le son du sax alto de Josh Johnson. Producteur émérite, il met sur scène ses audaces et trouvailles de studio. Faire du free au vocoder ? Oui. Laisser flirter Ornette et Super Mario ? Oui. Mais attention, loin d’être une blague destinées aux enfants, ce travail du son réveille un peu de la scène socalled jazz actuelle.
SML recompose les line-up précédents et pousse encore plus loin ses expérimentations. Motivé·es par cette toute première date française et à Paris, les musicien·nes du quintet californien font échos aux différents pavillons de la Cité Internationale qui les accueille. Les structures et les motifs s’opposent et glosent, les débats s’affichent en polyrythmies étendues, en jeux de riffs resserrés. Creuset musical dense et organique, le set parisien de SML allume foutrement une soirée d’hiver un peu terne, offre une vision libre et tranquille, exigence et détendue d’une musique qui a tout à gagner à aller faire les poches de ses voisins, de sa propre histoire et des souvenirs de jeux vidéo. L’ère de la musique 8-bits est révolue, long live les échappées Small Medium large.
US
1986. You’re 12yo and you could drive a Ferrari Testarossa on Newport Beach. OutRun dominated the arcade machines, and you drove endlessly to the sound of Music Breeze or Splash Wave, Californian hits in 8-bits version. In 2026, OutRun still screeches in the back of your mind, but it’s the Angeline bunch SML & co that provides the soundtrack to this reactivated old memory. Driven by the International Anthem stable, honored for this Winter Sounds evening, Anna Butterss, Jeremiah Chiu, and their co-pilots are less concerned with big marketing engines than with creating music that is multifaceted, inevitably contemporary, and rooted in timeless freedom. One evening, three sets, one sound in common. This is Los Angeles Sound System. A kind of free jazz for slightly edgy cruisers.
Proof of this can be found in Jeremiah Chiu’s modular synthesizer and the live version of his beautiful album In Electric Time, in the electro-pendular quartet of the Mighty Vertebrates, calmly tamed by Anna Butterss, and in the quintet of SML, ready to wear sound perfect for twigs and large sizes. With In Electric Time, Jeremiah Chiu summons his ghosts, passes them through modular filters, and creates delightful little hypnotic pieces featuring light touches of the soundtracks of Blade Runner and Year of the Dragon, the free music of Suzanne Ciani, and the pop-expiated research of Jean-Jacques Perrey. Yet Chiu is never nostalgic, much less versed in the art of vintage rehashing. His reveries strike you with their primary meaning, giving you an extra dose of soul and making you take off. The intimacy at play here is that of your own introspection, triggered in situ, without reference and very welcoming. Anna Butterss’ playing arena is also welcoming. The enigmatic spelling of the Australian bassist’s surname, now living in the US, could be broken down into Anna Butter Us. A nice slogan, a gentle baseline. Just like what happens with Mighty Vertebrates. We track down the riff, the groove, taken from its simplest source, and immerse ourselves in it, repeating it until you feel pleasure. Simplistic? No, absolutely not. Very clever, very economical in ways of making music. The focus is not on demonstrating skill, but on the sound that can be conjured up in these constructions. And here, as in SML’s set immediately afterwards, there is insolence, creativity, and great mastery at play. For example, in the sound of Josh Johnson’s alto saxophone. An accomplished producer, he brings his boldness and studio discoveries to the stage. Free jazz on a vocoder? Yes. Letting Ornette and Super Mario flirt? Yes. But beware, far from being a joke for children, this work with sound awakens a little of the current so-called jazz scene. SML recomposes the previous line-ups and pushes its experiments even further. Motivated by this very first French date in Paris, the musicians of the Californian quintet echo the different pavilions of the Cité Internationale that welcomes them. Structures and motifs oppose and comment on each other, debates are displayed in extended polyrhythms and tight riffs. A dense and organic musical melting pot, SML’s Paris set lit up a somewhat dull winter evening, offering a free and tranquil vision, demanding yet relaxed, of music that has everything to gain from dipping into the pockets of its neighbors, its own history, and memories of video games. The era of 8-bit music is over, long live Small Medium Large’s escapades.