« Hybridation de chambre dévoyée de jazz au goût du jour, chaque geste prend un relief particulier. Murcia donne l’impulsion, lance des lignes de basse volontairement ouvertes, parfois rugueuses, parfois presque murmurées et joue sur des modes instables, des ostinatos décentrés, des métriques qui invitent les autres à naviguer de biais. »
sleeping animals
samedi 29 novembre,
le triton, les lilas
— chronique
Salle du Triton, petite confrérie fidèle en éveil. Les Sleeping Animals ont été dressés par Sarah Murcia et avancent avec leur instrumentarium peu fréquent. Alto, violoncelle, contrebasse et batterie. Hybridation de chambre dévoyée de jazz au goût du jour, chaque geste prend un relief particulier. Murcia donne l’impulsion, lance des lignes de basse volontairement ouvertes, parfois rugueuses, parfois presque murmurées et joue sur des modes instables, des ostinatos décentrés, des métriques qui invitent les autres à naviguer de biais. On reconnaît là sa façon de penser l’ensemble. Peut-être aussi la façon de voyager idéale. Mais ici, la communication est nourrie par capillarité plus que de direction frontale. Mat Maneri, à l’alto, expectore un monde minimaliste. Quelques notes suffisent. Comme des traits d’encre, d’une précision presque surnaturelle. Maneri possède cette manière unique de faire surgir une seule hauteur comme un événement sonore — un geste minuscule, mais chargé d’énergie, qui infléchit aussitôt le cours du collectif. Bruno Ducret, lui, joue sur l’ambiguïté d’un compagnon de jeu vecteur de dérive, passant d’un archet lyrique à des attaques sèches, presque percussives, avec une aisance qui témoigne de sa faconde aux esthétiques très contrastées — du rock aventureux aux musiques les plus écrites. Sa jovialité transparaît dans le son de son violoncelle autant que sur scène : précis, souple, hyper vivant. À la batterie, Christophe Lavergne est d’une netteté implacable. Micro-accents, bascules de tempo, respirations qui déplacent subtilement la densité du groupe. Sa précision n’enferme rien, mais ouvre des interstices où les cordes se glissent pour réinventer la pulsation. L’ensemble, sombre et doux, avance par glissements. Tout circule par messages codés, regards et complicité. Et lorsque Murcia entonne, comme elle adore le faire, sa version presque chuchotée de Qui c’est celui-là ?, tout bascule sur un autre plan : la chanson que Vassiliu a su chiper à Chico Buarque devient une ritournelle encore plus grinçante, portée par une voix fragilisant les bons endroits, laissant le texte se redécouvrir dans sa propre étrangeté. Ce moment suspendu pourrait être le cœur secret du projet : une musique hyper maitrisée qui accueille le vacillement et la fragilité de l’humain à bras ouvert.
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texte Selma Namata Doyen
photos © DR