« La musique de Drank est factuelle. C’est-à-dire qu’elle agit moins sur nos imaginaires que sur nos constructions archaïques, sans discourir. Il y a ce qui se joue, Punk Strich dit-on Outre-Rhin. »
festival météo 2025
mulhouse – jour 3
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Aux soufflés jamais retombés du joli workshop mené par Antoine Läng et joué avant, répondent d’autres fréquences détournées. Celles du cellophane sur violoncelle. Soit cello contre cello. Et si le solo de Paula Sanchez évoque ces situations bien connues du voisin de siège au cinéma ou dans le train, mangeant délicatement des friandises en sachet, il part très vite visiter un autre paradoxe fascinant et beaucoup plus supportable. Celui d’une matière contre nature et de l’harmonie musicale. Il faudrait compiler l’imaginaire lié au cellophane pour chacun·e d’entre nous. Emballage consommateur, septième Continent plastique, étouffement érotique ou psychopathe. Ici la feuille de plastique, ultra résistance, pénible obstacle, altère et étouffe autant qu’elle génère d’hypothèses : continuum sonore, distorsion naturelle, manipulation à vue ou encore vision plastique. On est dans le hall de la KunstHalle mais on se tient heureusement loin de la performance facile, et tout proche de l’impro de combat. Faire musique sur l’instant avec un élément exogène. De la musique à corde peu accorte, faite de grincements, de tensions et de motifs rapides, à l’attaque dynamique. Paula Sanchez sortie de la parfaite tablée d’Endless Breakfast, entendue la veille, resserre son solo comme un expresso Italien. Sa musique physique, radicale, est prompte à décocher ses flèches contre l’académie comme à offrir à qui voudra de puissantes petites épiphanies sonores. Alors l’imaginaire peut flotter sans cesse : bruits marins, robe de mariée bien involontaire, erreurs à corriger in extenso. Et sans doute la vérité s’amuse encore ailleurs, mon cher Mulder. Comme ce moment improbable et lumineux où un long larsen est accompagné des battement d’ailes d’un pigeon réfugié dans le hall de la Fonderie. Très probablement, le premier volatile Free jazz du festival.
Autre genre de volatile, le solo d’Irene Bianco. Léché, versé dans le motif simple et la frappe claire. Son set est fait d’une limpidité assumée, et pourtant d’un instrumentarium pléthorique : percussions d’orchestre et objets divers, vibraphone, cloches et carillon de papier sont mis au service de constructions à peine bousculées par leur traitement électronique. On pense à des veillées norvégiennes, à des récits au coin du feu, à la pop suspendue d’une Björk ou d’un groupe comme Múm. Issue d’un temps où le temps se prenait encore un peu, peut-être qu’aujourd’hui l’urgence des temps sauvages nous donne trop vite envie de confondre cinétique et cynégétique.
Drones de blietzkrieg, machines soyeuses, piano forcené, Drank nous ramène hors de toute confusion, et dans une acuité confortable. Duo télépathe et autrichien, Drank vide les ruisseaux de l’inspi sans patience. Ingrid Schmoliner et Alex Kranabetter, respectivement pianiste et trompettiste doté·es d’un sens prodigieux de l’espace sonore et des silences, prennent le tympan sans s’annoncer et l’enferment dans une impro malade et implacable. Impro qui vient jouer avec vos propres fragilités. Rien ne laisse apercevoir ne serait-ce qu’un brin de motivation, encore moins une phrase explicative. Leur musique est factuelle. C’est-à-dire qu’elle agit moins sur nos imaginaires que sur nos constructions archaïques, sans discourir. Il y a ce qui se joue. Punk Strich dit-on Outre-Rhin. La musique avance sans autre raison que l’écoute qui l’aura fondée. Masse sonore et émotions ineffables comprises. Vissé·e à son instrument, chacun·e empile, sur le tas, boucles répétitives ou mises sous effets. Drank joue nourri, imperturbable et super élégant. Le geste est brut, le son aussi. Passent aussi tel de très légères zébrures une voix anglaise, un arpège cristallin, une pédale de résonance. Le genre de détails éclairants sur le niveau d’intériorité expulsée. Ni vu ni connu, mais carrément entendu.
Non plus vraiment vu mais un peu plus connu le « groupe de deux humains qui jouent du cornet à pistons, instrument de musique communément et à peine abusivement dénommé trompette ». Experts en aménagements bricolo-libertaire du territoire, qui s’invente sous leurs pattes griffues. Avec des allures de ciné primitif et de caverne platonicienne. Celle où de l’un de nous se lève et raconte. Devenant par la même une forme de monstre, se mettant en dehors de la communauté pour révéler des histoires. De monstres d’invention, Pierre Bastien et Louis Laurain endossent le masque bien volontiers. L’un transmet à l’autre. Des chants d’oiseaux, et de petits meccano visuels, dont l’ombre projetée, sur le drap qui ferme la scène, s’anime de spectres abstraits et inquiétants, de fantasmagories automatiques rudimentaires. Donc nécessaires. Le geste musical rejoint celui de filiation, et dans cet imagier-inventaire, Boltanski part en visite au musée du krautrock vernaculaire. Il y a mille autres évocations possibles, actionnné par ce pet atelier old school, pauvre et très léger. Ce set est une chevauchée miniature où l’ombre sert de moteur et le son de gasoline. Une musique concrète. Une musique à voir.
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guillaume malvoisin
photos © Alicia Gardès, festival Météo
The never-ending soufflés of the lovely workshop led by Antoine Läng and performed earlier are echoed by other diverted frequencies. Those of cellophane on the cello. Cello against cello. And while this solo evokes those familiar situations of the person sitting next to you at the cinema or on the train, delicately eating sweets from a bag, it quickly moves on to explore another fascinating and much more bearable paradox. That of an unnatural material and musical harmony. We would need to compile the imagery associated with cellophane for each of us. Consumer packaging, the seventh plastic continent, erotic suffocation or psychopathy kicks. Here, the plastic sheet, ultra-resistant, a painful obstacle, alters and suffocates as much as it generates hypotheses: sound continuum, natural distortion, visible manipulation or even plastic vision. We are in the lobby of the KunstHalle, but fortunately we are far from easy performance and very close to combat improvisation. Making music on the spot with an exogenous element. Unpleasant string music, made up of squeaks, tensions and rapid motifs, with a dynamic attack. Paula Sanchez, fresh from the perfect Endless Breakfast table heard the day before, tightens her solo like an Italian espresso. Her physical, radical music is quick to fire its arrows at academia and offer powerful little sonic epiphanies to anyone who wants them. So the imagination can float endlessly: sea sounds, an involuntary wedding dress, errors to be corrected in extenso. And no doubt the truth is still having fun elsewhere, my dear Mulder. Like that improbable and luminous moment when a long feedback is accompanied by the flapping of wings of a pigeon taking refuge in the hall of the Fonderie. Most likely, the first Free jazz bird of the festival.
Blitzkrieg drones, silky machines, frenzied piano, Drank brings us out of confusion and into a comfortable sharpness. A telepathic Austrian duo, Drank empties the streams of inspiration without patience. Ingrid Schmoliner and Alex Kranabetter, respectively pianist and trumpeter, gifted with a prodigious sense of sound space and silence, take the eardrum by surprise and lock it into a sick and relentless improvisation. Improvisation that plays with your own fragilities. Nothing reveals even a hint of motivation, let alone an explanatory phrase. Their music is factual. That is to say, it acts less on our imaginations than on our archaic constructions, without discourse. There is what is being played. Punk Strich, as they say across the Rhine. The music moves forward for no other reason than the listening that founded it. A mass of sound and ineffable emotions included. Screwed to their instruments, each member piles on repetitive loops or effects. Drank plays with intensity, imperturbable and super elegant. The gesture is raw, as is the sound. There are also very slight touches of an English voice, a crystalline arpeggio, a resonance pedal. The kind of details that shed light on the level of interiority expelled. Unseen and unheard, but clearly felt.