« Gabby Fluke-Mogul, Paula Sanchez and Maria Portugal play where body clashes. Sudden changes in dynamics, battered themes, melodies barely begun. It’s violent, it’s merciless, it’s deadly beautiful.»
festival météo 2025
mulhouse – jour 2
VF • UK below
Deuxième soirée à Motoco. La friche industrielle a retrouvé, la veille, un peu de son caractère populaire et ouvrier. Les extases franco-suisses frémissent encore un peu dans les verrières prêtes à recevoir de nouvelles épiphanies artisanales. Faites de souffle et de roseaux. Ceux des anches des sept cornemuses, des feuilles frottées au-dessus des trois grands bassins de zinc posées au sol. Le souffle, ce sera celui de l’endurance, des outres gonflées à cran, des sonneur·es mené·es par Erwan Keravec. L’endurance, physique et mentale, ce sera la clef qui sous-tend le long drone de 50 minutes empilé par There Will Be No Miracles Here. Tension plus noire, plus rude, que la soirée d’hier, où le miracle se frottait la panse, sorti réjoui d’un Recueil glorieux. Pas de magie ce soir, soit. Mais de l’extase au millimètre. C’est frappant, la raideur géométrique de l’ensemble. Sept corps assis haut et tenant verticales les cornemuses, et l’horizontalité confiée aux bassines. Lumière blanche comme seule accroche à ce drone commun, effarante. Pas de miracles donc mais des frictions et des battements par centaines dans ce qui semble sonner comme un·e seul·e homme/femme/autre (rayez les mentions superflues). On suit Keravec depuis quelques temps, dans son obstination à explorer d’autres possibilités sonores et précises de son instrument, si proche de l’électronique, à le décentrer de son biotope naturel pour l’emporter chez Terry Riley, Mats Gustafsson, du côté de la Dark wave ou encore au cœur du royaume des aveugles. Ici on imagine une façon d’harmonium tenu à plusieurs, mathématique, froid mais violemment fédérateur dans son envie d’emporter le monde entier avec lui, de bâtir un Wall of Sound spectral armé jusqu’au dents. À son ombre, Phil Spector et Le Corbusier pourraient faire des petits, en toute joie inquiète.
Servie avec plus de délices et d’inconnues dans les équations, la table d’Endless Breakfast. De mystères, aussi. Comment diable tient donc debout cet édifice instable et manifeste ? Dégingandé et hétéroclite, identifiable par parties et abstrait comme pas Dieu possible, dirait ma grand mère. De Dieu, on ne saura s’il en est question au sein du trio, mais des possibles il y en a en pagaille. Réunis sous la bannière unifiant la pulse à l’impulsion. Gabby Fluke-Mogul, Paula Sanchez et Maria Portugal jouent avec cette doublette, la modulant au fil des sautes d’impact, des thèmes amochés, des mélodies tout juste entamées et déposées au pied d’une montagne musicale foutrement dramaturgique. Ça agit là où les corps ferraillent. Jeux de correspondance des voix et des archets. C’est violent, c’est sans appel, c’est très beau. Violon, cello et batterie, puissance cube. Formule augmentée par divers grincements, craquements et chants très émouvants. Parfaite utopie que cette idée d’Endless Breakfast. Celle d’une aube sans fin des sens et des consciences. Marrant, tiens, on évoquait l’impulse plus haut. Dans les années 80, c’était le nom d’un déodorant dynamisant et rafraîchissant les executive women masculinisées de l’époque. En 2025, l’impulse est surtout l’arme des trois femmes de ce trio qui s’exposent, s’autoportraitent et exécutent toute norme aliénante. Sans oublier pour autant de se lover dans la soie laissée par quelques grandes figures, ainsi la Lonely Woman d’Ornette citée au détour d’une imprécation belliqueuse, sonore et splendide. Endless Breakfast qui pourrait donner la becquée à quelques mâles réflexions, met en joie, met en appétit, et remet d’aplomb.
Un aplomb à peine ébranlé par une autre formation féminine. Les Da-noises de Selvhenter se jouent des grooves comme des étiquettes, en les plongeant dans un bain de basses énormes, en claquant du talon pour en contempler les éclaboussures étincelantes qui pourraient en jaillir.
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guillaume malvoisin
photos © Alicia Gardès, festival Météo
Served with more delights and unknowns in the equations, is the Endless Breakfast table. With mysteries, too. How on earth does this unstable and obvious structure stand? Lanky and heterogeneous, identifiable in parts and abstract as hell, as my grandmother would say. We don’t know if God is part of the trio, but there are plenty of pagan possibilities. United under the banner of pulse and impulse. Gabby Fluke-Mogul, Paula Sanchez and Maria Portugal play with this double act, modulating it through sudden changes in impact, battered themes, melodies barely begun and laid at the foot of a pretty damn dramatic musical mountain. It acts where body clashes. There’s some games of matching voices and bows. It’s violent, it’s merciless, it’s deadly beautiful. Violin, cello and drums, a formula enhanced by various squeaks, creaks and very moving songs. The idea of Endless Breakfast is a nice utopia. That of an endless dawn of the senses and consciousness. Funny, we mentioned Impulse earlier. In the 1980s, it was the name of an energising and refreshing deodorant for the masculinised executive women. In 2025, Impulse is above all the weapon of the three women in this trio who expose themselves, portray themselves and execute all alienating norms. Without forgetting to curl up in the silk left behind by a few great figures, such as Ornette’s Lonely Woman, quoted in a bellicose, sonic and splendid imprecation. Endless Breakfast, which could feed a few male reflections, brings joy, whets the appetite and puts things back on track.