« Il y a une force politique dans les corps et l’entêtement de Recueil des Miracles à jouer motifs récurrents, à en tracer des extases communes déposées quelque part entre les concerts de The Necks et la tarentula siciliana ou celle, plus rustre, dansée dans les Pouilles. »

festival météo 2025
mulhouse – jour 1

Dans son journal, Jean-Patrick Manchette notait que toute forme d’art est retorse, en ce sens qu’elle magnifie et détruit en même temps. La première soirée 2025 du festival Météo pourrait sans peine illustrer cet esprit bicéphale. Les deux concerts, de l’Ethnic Heritage Ensemble et du Recueil des Miracles, s’attaquent à une idée de la culture mais entreprennent une forme de sauvegarde. Fascinant.
Kahil El’Zabar, d’abord. Capitalisé depuis 1974, son ensemble avance en se nourrissant de ses propres relectures du patrimoine africain-américain. Avance comme un caïman sur une patinoire. En circonvolutions nécessaires et glissades déclenchées par les profondeurs de l’héritage du spiritual Soul. Bayou, frappes primales et scansions onomatopées à la machette. Ce qui joue d’emblée c’est le décalage d’époques. Rituel de vieilleries réanimée par un quartet looké pour parader aux Grammy Awards section rap. Jazz ? débrouillez-vous pour trancher la chose, on restera de notre côté sur un artisanat qui pense, et c’est très bien. Le programme de l’Ethnic Heritage Ensemble : mystères divers, vieilles âmes et cordes sensibles. On pense à pas mal de trucs, dont le meilleur des moments où Rahsaan Kirk se vautrait avec son génie et une joie sournoise dans la Blacknuss. Mais ici, c’est joué avec un peu de vernis, des reflets un peu glossy, sûr de son effet. La musique ici prend ses propres détours et la voie des cœurs assemblés en face, en 4 minutes chrono. Mieux que La Redoute. Ça accroche direct, ça parle à l’ancien qui roupille en chacun de nous, ça tape dans le gras délicat de notre rapport au rythme. Ça évoque des noms d’oiseaux aussi, ça bricole des volatiles mis au supplice, ça susurre des blues tord-boyaux. Ça rappelle d’autres moments aussi, des ouvertures précédentes du festival avec Ceramic Dog ou James Blood Ulmer, quand les arcanes du groove étaient secouées avec respect. Belle idée d’ouvrir de nouveau avec un coup du jus dans le rétroviseur. Juan Tizol visiblement vit toujours easypeasy en Tunisie la nuit, même si la formation parkerienne originelle du bop (trompette, sax, basse, batterie) a les pommettes un peu liftées. Ça contente des têtes blanches ré-entendant du jazz à Mulhouse, ça laisse leur descendance sauter et brâmer de plaisir. Ainsi la Dolphin Dance de McCoy Tyner. Jouée sans piano mais avec tout le feu dont ce quartet est capable. Regard critique sur les racines, joie d’en repenser les textures. C’est une jolie chose. C’est l’acte de sauvetage de la gamme articulatoire d’El’Zabar. Venue de loin, tenue pour durer, mais voulue absolument pour s’inscrire au patrimoine immatériel des arts. La longueur et la dorure ne sont que rarement critères de réussite.

Après Chicago, le versant européen des legacies. Après l’héritage, la déroute. Celle de la tradition jouée à l’os ou au musée comme on peut trop facilement l’entendre dans quelques festivals flemmards. Ce Recueil des Miracles puise, comme le faisait le set de l’Heritage Ensemble, dans une forme de musique populaire traditionnelle. Mais puise à bras raccourcis. C’est l’attaque lancée par la petite bande à Louis Schild, bassiste impeccable et aux aguets. En lorgnant sans trembler sur le contemporain, le microtonal, la répétition tribale, voire là pop acidulée (falsetto granuleux très émouvant d’Antoine Läng), le sextette franco-suisse sait danser, laisser aller les harmoniques à leurs frottements, et se réjouir de saillies guerrières et amoureuses. Sifflets de nez, orgues à bouche, flûtes diverses, violon redoutable et kit de batterie idéal. Le set nous emporte très vite dans les usages de bergerie et l’usure acoustique. Ça manquerait presque, pour cela, de puissance sonore sur la fin du set. Mais, c’est rond comme un ballon, mais pas si jaune que ça, tellement il y a d’ombres qui passent en filigrane. La Tarentelle, au centre du répertoire de ce set, trouve son nom dans la racine de tarentule, araignée élevée ou capturée pour soigner dépression, catatonie ou tout autre trouble du caractère identifié avant l’ère du père Sigmund. Et dans les mouvements répétitifs de ce qui est devenu musique et mouvement, on expulse, on expurge. On combat, aussi. Il y a une force politique dans les corps et l’entêtement à jouer motifs récurrents, à en tracer des extases communes déposées quelque part entre les concerts de The Necks et la tarentula siciliana ou celle, plus rustre et profitable, dansée dans les Pouilles. Le Recueil des Miracles témoigne de cela, de cette joie pure qu’il y a à se mettre, ensemble, la tête à l’envers, jusqu’à la voir rouler dans les marigots de l’inconnu. La musique, organique et malaxée jusqu’à plus soif, pousse le paganisme dans des bonheurs troubles, des subtilités sauvageonnes. Parfait pour oublier d’aller dormir.


guillaume malvoisin
photos © Diego Zebina, Première Pluie

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