« Être Martiniquais est une plus-value culturelle et musicale. Il était impératif de sonner non pas comme un américain ou autre, mais comme je suis. Tout ça pour dire que l’étiquette Outre-mer peut être un petit peu pénible parfois, mais je veux sonner pays. »


Maher Beauroy, pianiste

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maher beauroy, pianiste
— interview

Entretien en marge de son set en solo, Île et Résonances.
jeudi 13 novembre 2025, festival D’Jazz Nevers

propos recueillis par Lucas Le Texier
photo © Maxim François

Maher, nous t’avions entendu en 2021, avec ton quartet Insula, lors des rencontres AJC. Comment traduisais-tu au piano l’influence de Frantz Fanon sur ce quartet ?
Ce combat contre l’aliénation de Fanon, on le retrouve dans l’équilibre entre la culture algérienne amenée par le joueur de oud et chanteur Qaïs Saad et la culture martiniquaise pour les rythmes et le jeu, sans que personne ne prenne l’ascendant. Au piano, ça ne se traduisait pas vraiment avec des notes, mais plutôt par l’espace et silence que je m’imposais quand un autre prenait la parole. J’ai beaucoup été inspiré par ce respect de l’espace, d’autrui et de son moment. Le silence, c’est aussi de la musique.

Ce rapport au silence, ça te vient du Berklee College of Music ?
Oui, mais pas avec les professeurs. Je pense à un batteur, compositeur, arrangeur et chef suisse qui s’appelle Jessie Cox. On s’amusait à faire des sessions, à faire naître des choses imprévues. Ce type de jeu ressemblait à des sortes de convulsions, sans tempo, sans tonalité, dans une liberté totale. Quelques années plus tard, Jowee Omicil, saxophoniste haïtio-canadien, m’a guidé dans la pensée de la création spontanée.

Nous avons pu discuter récemment avec Sélène Saint-Aimé de son rapport à la culture martiniquaise, de sa musique issue d’une fusion entre les différents créoles de la Nouvelle-Orléans, des Caraïbes, du Sénégal… Tu sembles chercher la co-existence de ces éléments plus qu’un grand melting pot ?
Ce sont des questions qui me traversent et me passionnent. Le travail de Sélène, qui a joué et enregistré pour Insula, est admirable car elle met ses doigts et son inspiration là où peu de gens sont allés. C’est une musique très singulière qui peut paraître compliquée à comprendre mais qui se base sur des choses essentielles : la voix, la contrebasse, la polyrythmie et un jeu très libre.

Maher Beauroy

As-tu l’impression d’incarner une nouvelle génération créole, suivant celle d’Alain Jean-Marie ou de Mario Canonge ?
Je fais partie d’une nouvelle génération, dans une nouvelle réalité. Eux, ce sont des pionniers qui ont ouvert la voie. Leurs préoccupations était surtout d’exister comme musicien des Antilles, de faire respecter leur tradition dans une société pétrie de préjugés et de stéréotypes entre les Antilles et l’Hexagone. Cette génération avait besoin d’ailleurs, de faire rayonner la Martinique, la Guadeloupe hors de leurs frontières. Ma génération a le besoin d’être ancrée. Ce monde nous pousse à rester ouvert, mais je vis aujourd’hui à Fort-de-France et je suis heureux. Ce projet avec Fanon a ouvert ma conviction politique et m’a sensibilisé à certaines problématiques. Je m’ancre plus que si je vivais à Paris comme tous les copains.

On utilise souvent les expressions « jazz ultramarin » et « jazz des outre-mers ». C’est une bonne manière pour se démarquer ou tu y vois plutôt les limites ?
La première fois que je jouais à Paris au Duc des Lombards, j’ai fait la première partie d’Alain Jean-Marie. La soirée s’appelait Soirée tropicale. Les étiquettes rassurent pour identifier la musique, mieux la vendre et mieux cibler son audience. Les gens de l’industrie et du milieu jazz sont très à cheval là-dessus. Quand on est sur scène, c’est un frein. Évidemment qu’on vient de là où on vient, avec une charge culturelle qui est écrit sur notre front car on est foncé de peau. On s’attend à ce que ça zouke ou que ça biguine dans notre musique. Quand on propose une musique qui ne va pas du tout dans ce sens, ce n’est pas que ça pose problème, mais les gens te demandent quand même : « Dites-donc, vous êtes Martiniquais ? On n’a pas eu les Antilles dans votre musique ». Le jazz qui naît aux Antilles est un jazz antillais qui ne va pas forcément zouker ou biguiner. Comme il est créé là-bas, il appartient à un jazz français. Nous sommes plusieurs à penser qu’il ne faudrait pas forcément nous programmer dans une soirée dédiée.

Tu es musicien et martiniquais, qu’est-ce que ça induit dans ton rapport au monde ?
Quand j’étais à Berklee, un des mes professeurs, le saxophoniste Jacques Schwarz-Bart, m’a donné un conseil : faire de la musique comme je suis. Être Martiniquais est une plus-value culturelle et musicale. Il était impératif de sonner non pas comme un américain ou autre, mais comme je suis. Tout ça pour dire que l’étiquette Outre-mer peut être un petit peu pénible parfois, mais je veux sonner pays. Je veux que quand je joue, les gens disent : « Ah, c’est un gars de là-bas ». Ça marque mon originalité et mon son, dans un milieu très concurrentiel. Même si le jazz est un milieu relativement parisien et plutôt petit, il faut se démarquer. Si je reviens à cette histoire d’étiquette, elle te permet donc d’exister et de te démarquer d’un ensemble vertigineux. Et quelques fois, il faut pouvoir l’enlever et dire : « Je suis ça mais pas que »