« Chacun le nommera comme il veut, mais c’est important d’être connecté à soi, et à ses vraies colères, envies, désirs, d’être vivant, de se sentir vivant. »
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Jean-Christophe Folly, metteur en scène, interprète
jean-christophe folly,
vie et mort d’isidjiom
de cinkabourg
— interview
en partenariat avec l’Espace des Arts,
scène nationale de Chalon-sur-Saône
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propos recueillis par guillaume malvoisin
photos © DR
En ouvrant le site de ta compagnie, on on tombe sur cette citation qui nous accueille en disant « Ce qui importe, c’est le brasier ». Est-ce plus que jamais utile de mettre le feu au plateau de théâtre ?
Au plateau de théâtre, je ne sais pas, mais c’est important d’être habité par le feu, par le brasier quoi qu’il arrive.
Quand je dis mettre le feu, ce n’est pas tant pour détruire l’outil de travail que pour enflammer effectivement une écriture. Est-ce difficile aussi de préserver cette intention ?
Oui, c’est difficile, parce que c’est quelque chose… Chacun le nommera comme il veut, mais c’est important d’être connecté à soi, et à ses vraies colères, envies, désirs, d’être vivant, de se sentir vivant. Et donc, à partir de là, j’ai l’impression que le brasier est enclenché.
Dans ce brasier, il y a une chose évidente pour l’œil et l’oreille dans ton travail. C’est une forme d’économie de moyens. Est-ce aussi une nécessité chez toi, ce peu de choses, mais très bien maîtrisées ?
Merci beaucoup. Oui, bien entendu, j’ai vraiment envie d’arriver un peu au squelette du truc. Je reste fasciné par les spectacles où les gens font avec rien, juste les corps, le texte, la présence et réussissent à te faire partir ailleurs. Je suis impressionné par cela, donc j’ai tendance à aller vers ce genre de d’adresse d’adresse et de travail.
Que tu qualifierais comment ?
Pour moi, la base du théâtre c’est d’être là. Être là puis échanger avec rien et sans artifice. Alors comment la nommer… Je dirais qu’il s’agit plus de ne pas se cacher derrière une forme, de ne pas s’adresser à l’intellect mais plus au cœur des gens. Quand je parle avec des gens que je leur fais écouter mes morceaux et qu’on me dit : « ah ça me fait penser à cela ou ceci. Tu devrais écouter telle ou telle chose… », je me dis que ma musique a échoué à atteindre cette personne parce qu’elle est passée par son cerveau et pas en plein cœur
Ça te place dans une certaine filiation du théâtre des Copeau, des Dasté, du théâtre de cœur à cœur et qui est assez joli. C’est important, ce rapport-là à ces grands anciens où le texte va chercher d’abord la sensation et l’émotion avant l’idée et la pensée ?
Oui, bien sûr, c’est important. Mais ensuite, je ne dirais pas genre que je connais à fond Jacques Copeau et le reste. J’ai fait beaucoup d’études de théâtre, que ce soit au lycée-théâtre, puis dans les écoles, donc je connais ces noms mais mon école est celle de Claude Mathieu. C’est avec lui ou Jean-Jacques Charrière, au conservatoire d’Anthony, que j’ai compris qu’il fait qu’il y ait d’abord le vivant et le présent. On aura beau avoir des millions d’euros de budget, si le présent n’est pas là, c’est caillou, comme diraient les Ivoiriens.
Ça va être carrément au cœur des batailles culturelles qui s’annoncent, le rapport au présent.
Oui, c’est clair.
Pour revenir au spectacle lui-même, on constate que la musique a une place particulière dans ton écriture.
Avant cela, c’est un album, un album concept. C’est donc de la musique pure. Cela peut sans doute faire penser à du théâtre parce que je suis d’abord comédien à la base et que tout ça, ça raconte une histoire. Cet album m’a été inspiré, dans sa manière d’être construit sur scène, par un disque de Tom Waits qui m’a beaucoup marqué, Nighthawks at the Diner. Entre chaque morceau, il y a des interludes et Tom Waits discute avec la salle. Ça m’a vraiment marqué et donc j’ai gardé cette idée. Ensuite, la musique est présente en permanence, chez moi. Dès le matin, au réveil, jusqu’au soir pour m’endormir. Des CD, des cassettes audio, des vinyles, tout cela m’imprègne.
Dans les notes préliminaires à la représentation que donne l’Espace des Arts, on lit que tu inventes la rumba togolaise.
J’avais inventé ce concept car bien que je pratique la musique depuis pas mal de temps, je ne sais ni la lire, ni l’exprimer. Je me suis donc senti très vite limité avec ma guitare. J’ai commencé à composer à l’ordi, sur GarageBand, puis Logic, mais c’était toujours un peu bancal, il y a cette espèce de rythme un peu… (il mime le rythme) C’est un rythme un peu coupé-décalé, qu’on trouve dans la musique ivoirienne. En même temps, je suis d’origine togolaise et mes parents, comme toute la diaspora africaine des années 70-80, écoutaient beaucoup de rumba congolaise. Je me suis dit que ça pouvait être drôle d’inventer le concept de la rumba togolaise. C’est juste un rythme un peu chaloupé avec des textes chantés en Français… C’est un concept.
Et dans ce concept, tu fais rimer amour, travail, famille, patrie avec ti-punch. Pour faire le lien avec une des premières questions, c’est plutôt de nature à embraser un plateau de théâtre.
Au départ, ce n’est qu’un album, sans idée de le mettre en scène. En gros, le refrain, c’est « Sans salive ou cyprine, ti-punch, ti-punch, ti-punch, ti-punch. Bonheur, tristesse, déprime, paresse, ti-punch, ti-punch, ti-punch, ti-punch. Présent, ti-punch, futur, ti-punch. Amour, travail, famille, patrie. Amour, travail, famille, patrie, ti-punch, ti-punch, ti-punch, ti-punch, ti-punch, ti-punch. » Et en fait, c’est ce truc de s’habiller de mots et de croyance en notre style et nos idées de liberté, égalité, fraternité alors qu’au fond du fond, on est habités par autre chose, des trucs beaucoup plus intimes, qui nous définissent davantage que ce qu’on veut laisser croire. Ça raconte aussi que parfois, il faut juste arrêter de faire semblant d’être habité par des grandes questions, alors qu’en fait, on a juste envie de boire un ti-punch, avec d’autres gens.
Dans ce spectacle, comme il procède d’un album, le travail de comédien est confronté à l’utilisation du micro. C’est un instrument, un accessoire, loin d’être innocent, loin d’être neutre.
À partir du lycée, j’ai joué dans groupe de rock monté avec des potes qui s’appelait le Full Dada’s Fire. J’étais chanteur, je jouais de la guitare, on a fait beaucoup de concerts. En devenant comédien, j’ai continué à tourner avec le groupe, donc cette habitude du micro est devenu assez naturelle. C’est une adresse et un vertige assez différents et, paradoxalement, plus intimes. Chanter en français, faire groover cette langue, ce n’est pas facile. C’est un défi de la bousculer, de lui rentrer dedans de la casser. Evidemment, je n’invente rien car pas mal de rappeuses et de rappeurs font ça très bien depuis très longtemps. Mais rentrer dans cette langue et d’en faire autre chose… C’est aussi plus intime dans le rapport au public. Avec la voix, il entend entend les souffles, les petits miasmes et tout le reste. Un micro, c’est comme un zoom, comme un microscope sur mon brasier intérieur.
Et dans ce brasier, danses tes personnages imaginaires. Comment les choisis-tu ?
C’est toujours le même personnage, Isidjiom de Cinkabourg, mais qui grandit. Le spectacle et le disque démarrent à sa conception par ses parents jusqu’à sa mort.
Maintenant que tu as évoqué Tom Waits comme une de tes influences, Isidjiom de Cinkabourg pourrait être un de ces personnages qui lui servent à parler de lui en créant ses micro-fictions au piano. Il y a également ton avatar, Tatum Gallinesqui qui sonne presque comme le nom d’un footballeur de la finale de la CAN. Quelle part de toi leur concèdes-tu ?
Tom Waits m’a pas mal marqué, notamment avec Big Time ce film-concert, notamment le moment où il dort et rêve. On entend Shore Leave, il rêve, et puis tape sur son oreiller, et des plumes tombent du ciel qu’il récole avec son chapeau. À un certain moment, je sens bien que moi, en tant que Jean-Christophe, je n’arrive plus à écrire, je n’arrive plus à atteindre le brasier. Je suis obligé de m’auto-feinter ou d’inventer un nom pour pouvoir faire de la musique. Tatum Gallinesqui est né ainsi. Isidjiom de Cinkabourg, ça vient de contractions et de métissage forcé, entre la ville de Saint-Cassé qui est une ville jumelle au Burkina Faso-Togo et Cabourg. Dans le texte Cinkabourg rime avec amour.
Cela te rattache encore une fois à une forme foraine, de théâtre pauvre, d’évocation populaire. Passent aussi le Wu-Tang Clan et Bob Dylan.
C’est le Dylan de Bring It All Back Home, de Blonde On Blonde. Il joue des morceaux de 7-8 minutes, il est à la guitare, quatre accords et il balance des textes là-dessus. Ça m’a beaucoup servi. Pour le Wu-Tang c’est proche, des textes avec juste un peu de son derrière. Je me retrouve dans cette liberté-là. Si j’avais des moyens illimités, si j’étais milliardaire, je ferais venir tous ces gens sur plateau de l’Espace des Arts et on chanterait tous ensemble. Ou, mieux, ils ne feraient rien d’autre que boire des ti-punchs sur scène pendant que je chante. Voilà disons que ce sont des présences, que je suis habité par des amis. Je les considère ainsi désormais même si on le perçoit pas forcément dans ma musique.