« Sujet du jour : chimie musicale ou le DIY comme lysergie durable. Tout se joue à l’écoute tendue, chacun faisant peu pour parfaire le Commun. Transe électro, poly-rythmies imparables, influences variées. »
jazzebre festival 2026
— deux jours
de chroniques
ven.9 et sam. 10 octobre
textes : guillaume malvoisin
photos © Luc Greliche, Sacha Lafitte
3 jours de festival, et un seul concert pourrait les justifier. Il y en aura plus, mais il faut bien mentir un peu. La rédaction de chroniques est à ce prix.
Vendredi, Eus la jolie.
Longs patterns tenus sans frémir et wanna break free au moments idoines. Sylvain Darrifourcq, Valentin Ceccaldi et Manu Hermia forment un trio convulsif et consolateur. Le genre de formation musicale à tracer des gués pour la communauté, histoire de sortir la tête de la mêlée et des temps troublés. À Dijon, quelques jours auparavant, nous avions vu cet autre trio essentiel : Aymeric Avice, Chad Taylor et Luke Stewart. À ce trio de penseurs-planeurs, succède dans notre calendrier d’émotions, ces trois chercheurs-cueilleurs. Accroché à un pente, raide, très raide, des Pyrénées-Orientales.
L’humain a besoin de récits et ce trio n’est pas avare en histoires récoltées, jusqu’à titrer homo narrans, un des tracks de leur dernier disque, Unicorn and Flexibility. Les récits livrés pour Jazzèbre frappent les tympans comme les faussaires frappent la monnaie. Sans trébuchet et généreusement. Collision de traditions et d’écoles d’harmonie s’enchâssent et s’emboitent à merveille. Comme si toutes les révolutions de ce qu’on appelle encore jazz s’imprimait à notre ouïe dans une seule et longue phase. Forcément ça déraille, ça dévérouille, ça racaille. La complicité est à l’œuvre, pas vraiment besoin d’en faire davantage étalage avec ce trio. Croisez les pédigrées de chacun et vous saurez où allez chercher.
Ce qui semble davantage vivifiant en revoyant ce trio, c’est l’inventivité et la corporalité de la musique jouée. Et cette haute intensité nous rapporte à l’expérience du trop. Jusqu’où en faire trop ? Ça aura toujours été la question pour un paquet de jazz(wo)men. Signe des temps, ça l’est beaucoup moins maintenant, c’est dommage. Le trop, donc. Trop vite. Trop fort. Trop longtemps. Et ce sont ces valeurs qui quadrillent le terrain de jeu du trio. Pas une devise au fronton franco-belge de sa vitrine, mais bien une expérience sensorielle in situ. Un truc qui flirte, en la maîtrisant, avec la limite. C’est raccord comme un travelling chez Godard. Moral, têtu et précis en diable. Les silences, les dynamiques, les grilles d’accords déjouées, les mélodies rejouées, tout n’est que prétexte à faire corps à trois, dans une matière interrogée de l’humeur du jour. Ce soir, à Eus, l’humeur semble à l’épure revêche et à la construction lente. Ici, deux morceaux s’imbriquent et la somme des parties devient le tout. Là, un motif s’obsède de lui-même et pousse ses fractales à faire musique. Là encore, un magnifique drone tirant sans faire gaffe sur le scorching blues. Ailleurs, la base commune. Groove. ProtoBop. Popopopop.
C’est parfois violent, et souvent carré, et pas forcément dans les parties jouées fortissimo. C’est toujours émouvant, émouvant de cette part de la puissance du son qu’on reçoit pleine face et qui vous laisse hors du sens pour placer du côté du sensible. Exemple parmi d’autres avec cet arpège joué par Ceccaldi au cello, régulièrement mis sous l’assaut des salves free du sax ténor, et du cubisme percuteur de Darrifourcq. La perturbation du sens naît de cette juxtaposition. Si elle vous met la tête à l’envers, elle vous remet le cœur à l’endroit.
Samedi, Les Carmes, Perpignan.
Double solo, puis impro double, comme apéro. Tatiana Paris et Nina Garcia ouvrent la soirée bien fagotée par l’écurie toulousaine de Freddy Morezon, associée au festival. Premier solo comme une installation plastique, la construction douce d’un espace sonore. Ici, c’est Paris. Petites excavations patientes, comme s’il restait quelques secrets à sortir des ruines – très chics – de l’ancienne église des Carmes. Là où sur les murs, se percutent galets, motifs et matières dans cette enceinte laissées à vif par l’histoire, se percutent le granuleux, l’éthéré, le liminal et le très très sensible dans l’enceinte intangible de ce dernier concert de la guitariste sans aucun doute nourrie des quatorze rencontres sensibles, données en immersion cette même semaine au CHS de Thuir.
Dans ce même magazine, on écrivait au sujet de t h a l l e, le disque, qu’il agençait : « Des airs de fête bancale et syncope faussement inquiète, de l’orgue-guitare métronome, métisse et délayé (et des) textes impeccables et sibyllins. » que dans son enceinte de vinyle, « tout se répond à la discrétion et s’unifie doucement, après écoute, dans un format proche de la chanson. Souvent sans paroles, jamais sans récit. » On plussoie. Toujours ce besoin de récit de l’humain (voir plus haut à Eus). De la douceur dont elle trace son espace sonore, Tatiana Paris ne fait pas genre. Ni geste. Encore moins posture. Elle s’expose. Puis se diffracte. Comme le fait sa voix par le truchement bluetooth de petites enceintes posées au sol, d’effets delay sous contrôle de traitements divers. D’hiver serait plus juste tant les effets place un givre joli qui adoucit certaines granularités qu’on aurait pu imaginer agressive autrement. Aux chanson d’amour envoyé par texto, vocodeur, confessions intimes, political statements, appeaux, samples et K7 le soin de porter le vivant de récits intimes, et parce qu’intimes et sensuels, très puissants.
Bye-Bye Bird, sifflote Nina Garcia, sous l’ombre putative d’un Sonny Boy Williamson. Guitare pour guitar. Capteur/mediator, larsens/larcins chopés au plus près de l’ampli, la petite forge DIY de la guitariste survole pourtant la mêlée. On suit depuis longtemps Nina Garcia, chez ·pointbreak. Et à chaque fois, en solo, en duo (Arnaud Rivière ou, souvenir brillant du festival Météo, avec Maria Bertel), en bande organisée (De haut en bas… plus terre à terre), on reste scotché que notre mémoire soit si peu fiable. C’est toujours fascinant de suivre la parcours d’un·e musicien·ne et de voir comme il peut trouver en iel-même de quoi chercher toujours plus et trouver de quoi contrarier la force de l’habitude, comme la raillait Thomas Bernhard. Signal, routine, récompense. Et bordel de dépendance à suivre. Or, Garcia aura toujours un temps d’avance et déroutera à chaque fois celleux qui la retrouvent.
Par exemple, aux Carmes, avec ce solo tiré de son dernier disque, Bye-Bye Bird. Plus directe encore, plus simple mais plus charnue encore, sa musique. Et dans cette forme d’épure en densité, la science et la maîtrise du son s’expose sans fard. Tant pis pour les Mariachis qu’on attend toujours d’apercevoir, ce solo volète bien plus haut, et baigné d’une lumière nouvelle. Comme le fait cette petite pipistrelle qui cahote furtivement, à la tombée du jour, entre les piliers des Carmes et au-dessus du son puissamment façonné. Comme une ode à la noirceur des jours qui peut être soulevée d’un seul coup d’épaule. Bye-bye (black) bird.
Samedi toujours, la casa musicale.
La Ligue des Objets. Petit orphéon de guingois et militant. Fausse naïveté et vrais générosité, ce quinté d’orchestre joue et déjoue. Mais sans forcément toujours regarder devant lui. Maladroit ? Non, pas du tout même. Juste un peu trop tourné sur lui-même, pour se rendre compte que le nouveau monde n’attend pas, camarade. Un peu dommage pour cette première rencontre, car chaque musicien·ne a fier·e allure à son poste et n’attend que ordre leader, si doux soit-il, pour décoller tout à fait dans une folie qu’on pressent sans la sentir tout à fait. Mention toute subjective à Elsa Martinez et à Mario.n Josserand. Leur délicatesse, vulnérable et têtue, aurait pu être les promontoires d’une sauvagerie collective bienvenue. Du genre de celle dont La Femme en rouge finira d’allumer tout à fait les murs de la Casa. Aperçue en 2019, pour une édition parfaite de Bruisme (Nage Libre, Poitiers), cette femme percute avec une ardeur semblable, en visite à Perpignan, dans les rayures du Zèbre. On retrouve Andy Lévêque, dépossédé de ses Objets, jouant dans une autre ligue. Celle des sujets. Laurent Paris et Bertrand Fraysse, pour compléter le déséquilibre saisissant qui fait le sel et la devise de ce trio. Sujet du jour : chimie musicale ou le DIY comme lysergie durable. Tout se joue à l’écoute tendue, chacun faisant peu pour parfaire le Commun. Transe électro, poly-rythmies imparables, influences variées. La Femme en Rouge rugit longuement, lentement, génialement obsessionnelle d’elle-même. Au point d’emporter celles qui l’écoutent et ceux qui la regardent dans une hypnose salutaire. Si quelque mascu du Sud s’avisaient à y voir une justification faisandée de la théorie freudienne de l’hystérie, il conviendrait de le lancer au cœur du fragile équilibre construit par le triangle amoureux du son, pour qu’il soit à son tour remué et dépourvu d’arguments. Du moins autre que celui-ci « Collons, quina sensació més bona ». Pas mieux.
jazzèbre : infos +