« Ralph Alessi, Marc Ducret, Jim Black jouent les boxeurs de clôture de soirée en l’ouvrant brutalement. Son frontal, incisif, où chaque geste semble reconfigurer la pièce en temps réel. »
à propos du trio en concert le 12 novembre
jazzdor strasbourg 2025
— chroniques
samedi 8 novembre
dimanche 9 novembre
mardi 11 novembre
mercredi 12 novembre
jeudi 13 novembre
mardi 18 novembre
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textes de Selma Namata Doyen et guillaume malvoisin
photos © Teona Goreci, Jazzdor
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jazzdor : infos +
pascal niggenkemper,
the ocean within us
The Ocean Whithin Us. Avec un tel titre, il n’y a pas 36 façons d’aborder la chose pour un·e artiste. Un. Penché sur la surface, impuissant et rêveur à voir l’écume se renouveler sans cesse. Deux. En plongée dans les profondeurs organiques et sans silence. En gros, face à la mer ou sous la surface, Calogero ou Jacques Mayol, il faut savoir choisir son camp, camarade. À bien entendre les cinq premières minutes, on imagine que Pascal Niggenkemper n’a eu aucun souci d’alternative. Physiques, minutieuses, économes, pointilleuses et d’une densité où même une seiche n’y retrouverait pas ses petits. Dense et pourtant très fluide. Ce quartet hétéroclite paie ses auditeurices de liquide. Faisant de chaque individualité un ruisseaux abreuvant l’étendue commune. Par petites touches d’abord. La flûte égrène ce que le claviers suggère, complète ce que la contrebasse dessine. Les voix scandent doucement laissant avancer chaque cellules incomplètes ou esquissées, chaque motif rythmique évoqué vers une première déflagration Free et redoutable. Instant magnifique où tout explose aussi fatalement qu’un banc de maquereaux frôlant de trop près le Kolumbo. The Ocean Whithin Us est forcément tendu et explosif, avec un tel line-up. Franco-berlino-états-unien. Nourri de claviers progressifs, du Détroit techno comme du free ascentionel. Autre façon d’Internationale. Musicale et définitive, quant à ses possibilités de réussite. C’est furieux et amical, parcellaire et allégorique, enthousiasmant et déconcertant de simplicité. Sakina Abdou qui n’a de cesse de s’imposer sur les scènes actuelles est une sax fascinante, au sens premier du mot, dont on ne peut détacher son oreille. Terrienne et prompte à lancer des anthems sans anathème ni anicroche. Répondant aux trips classés classes des claviers par de la thématique post-bop diagonale ou des suées très libérées, Quelle violence somptueuse. Parfait pour laisser ruminer et grogner l’axe pensant du quartet. Pascal Niggenkemper, ici plus captain plus que commandant de croisière, a les graves aussi moraux que les travellings chez Godard. Ils alimentent une réflexion in situ et sans fin. Gerald Cleaver et Liz Kosack s’y engouffrent avec ce qu’il faut de délicatesse (frappes/touches) et de bizarrerie (distorsions vivaces et masques magnifique), pour que ce concert devienne in fine une descente joyeuse et intérieure dans des sensations insoupçonnées. Comme quoi la beauté peut bien naître d’une tête humaine et finir dans une flaque universelle. (gm)
david murray quartet
Marrant de penser que tout est parti dans un loft new-yorkais. Le genre d’endroit où la poussière d’hier retombe sur la lumière du jour. Ainsi s’est forgé le son de David Murray, auprès de son frère Sunny d’abord, puis s’est prolongé jusqu’à aujourd’hui. Incisif, flamboyant, éraillé et n’oubliant jamais ce petit qui pèse sur les hanches. Appelons ça Groove, pour dire le simple. Appelons ceci Great Black Music pour dire le mieux. Dans le pavillon de Murray, jamais moins en peine que quand il saisit son instrument, l’histoire et le renouveau. Don Byas versus Archie Shepp et Sonny Rollins, la jonction de ces trois exemples. Quelques décennies après la scène Loft qu’il traverse dans les 80’s, le son de Murray a pris de l’ampleur mais pas une ride d’inquiétude. Parfaits suraigus tenus en fin d’un set dédié au souvenir et au oiseaux. Grâce en est, sans doute à ce quartet où une (re)génération garde haute la tradition indolente, garde éveillées les possibilité de ce satanée socalled jazz. Ainsi de Luke Stewart. Mille façons de jouer : furibard, lyrique, bruitiste. Ici tenancier de rythmique d’une main de fer quand le piano impressionisto-clusterisant de Marta Sanchez la joue volubile et sans défaut, rapprochant avec malice main gauche et main droite dans le même discours, quand le drive inamovible de Chris Beck reste incassable même face au spoken Word, frenchy, cheap et suraffecté de Bird of Paradise. Stewart éclate, comme les vers de Rimbaud le faisaient. Avec le soleil en pleine gueule, avec la vulgarité transcendantale du bonheur expectoré bruyamment. Stewart, chéri de ces colonnes depuis sa découverte grâce au festival Sons d’hiver tient définitivement sa place des bassistes de quartet sur lesquels compter quand il s’agira d’écrire une nouvelle histoire du jazz post-jazz.
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guillaume malvoisin
kris davis trio
Gageure majeure pour une pianiste, Kris Davis ne tient pas en place. Dans chacun de ses programmes, tout est joué avec joie et urgence, pour le trait. Le trait rien que le trait. Vif, rond et ultra précis. La canadienne qu’on pourrait situer arbitrairement à la jonction d’un Messiaen et de la doublette Geri Allen/Bud Powell, passe avec une égale humeur d’un accord à l’autre. Musique sérielle combinatoire, post-bop très loquace, minimalisme pétri d’évocations. Son dernier disque, justement, Run The Gauntlet, est dédié à six grandes figures féminines dont, tiens donc, Geri Allen. Ce qui est, entre autre, assez passionnant chez Kris Davis, c’est cette aptitude à prolonger de vieilles formules, non pas à le renouveler mais à en trouver d’autres ramifications. Comme avec ce trio où ferraillent d’une main d’acier Robert Hurst, à la basse, et Jonathan Blake, aux drums. Dans le clin d’œil plein d’humilité à Jack DeJohnnette récemment parti lancer d’autres ‘spécial éditions’ dans le Cosmos, dans les entrechats de Little Footstep par exemple, morceau cursif et plein d’éclats par la place laissée ouverte à la batterie. Blake dans une économie de moyens impressionnante ouvre des espaces free sans cesse remis en jeu. Une vieille chose étoilée comme le trio avec piano trouve là un classe élan. Au cœur de cet horizontalité jaillissante naît l’esprit et corps du trio. Une sorte de parthénogenèse à trois têtes. Faite de silences incongrus, de non-résolutions, de décélérations et d’accélérations, de reprises de volée et de passage de relais, traduction possible de Run The Gauntlet. Les trois individualités du trio qui savent ce que jouer veut vraiment dire, et se le disent sous couvert de coup d’œil et d’oreilles tendues. Par ailleurs, Kris Davis est volontiers volubile. Au clavier de son piano, dans ses liner notes comme en entretien. Live, elle l’est tout autant. Pourtant, aucune chance que le mot dialogue ne fonctionne ici. Trilogue ? Trop simple. Circulation ? Un peu court. C’est toujours très classe quand la musique révèle des lacunes du langage et surplombe la pensée dicible.
orchestre national de jazz,
with carla
Dans les figures honorées par Run the Gauntlet, il y a Carla Bley. On ne fera pas ici le CV de la dame, d’autres l’ont fait in extenso et mieux qu’on ne saurait le faire. Disons seulement qu’elle fait aussi partie des madones de ce magazine avec entre autres Mary Lou Williams, Sister Rosetta Tharpe, Sade, PJ Harvey, Lauryn Hill ou encore Jaimie Branch. Dans la discographie de Carla Bley, on trouve ce disque, Musique Mécanique. C’est aussi le morceau d’ouverture de ce With Carla, concert inaugural imaginé par Sylvaine Hélary pour son premier mandat à la tête de l’Orchestre National de Jazz. Le plaisir des collages, démontés puis remontés sur pièces, est patent. La mécanique avance, avec bonheur donc, avec rouerie et rouages, huilée comme un bal monté de 14 juillet ou une auberge espagnole. On y croise de tout : du grandiose, de l’intime, du bonheur et un peu de mélancolie cachée ici ou là. C’est un joyeux établi pour 17 solistes, ce With Carla. Très lyrique, voire pléthorique dans la sciuto’s touch, très pleine, explicite, démonstrative sur la place trop centrale réservée à la batterie, pas encore sufisamment dissipée sans doute, assez française, en somme. Pour le reste c’est très simple et lumineux quand il s’agit du travail des cordes, de leurs réponses impeccables au pupitre clarinette/sax/flûtes. 17 solistes agrégé·es, c’est aussi politique. On balance ici entre déséquilibre volontaire et rétablissement maîtrisé, mais la prise de pouvoir reste possible, venue d’un gars ou de deux. Un grand ensemble c’est politique, et c’est une belle chose. Le système Hélary, en place ou en dessin depuis quelques programmes, trouve en cela de nouvelles fenêtres par lesquelles laisser entrer un peu de l’or dont elle sait doter ce qu’elle fabrique patiemment.
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guillaume malvoisin
aether
wania/monniot
ciechelski/dabrowski/drabek/ber
Trois formations, trois générations, trois manières d’interroger la musique comme espace collectif. Rencontres franco-polonaises où Jazzdor et l’International Jazz Platform se créent un terrain d’expérimentation exemplaire. Au Planétarium du Jardin des Sciences, Äether aborde le quatuor à cordes comme une matière tendue entre écriture et spontanéité. L’entrée se fait à bas bruit : grincements, rebonds, micro-oscillations d’archets. L’équilibre s’installe peu à peu sur des figures rythmiques évoquant, non sans malice, les “papa-maman” de caisse claire. Le violoncelle d’Adèle Viret ancre l’ensemble, ligne ferme sur laquelle les autres instruments explorent les zones extrêmes du spectre, entre multiphoniques et harmoniques étirées. Maëlle Desbrosses, comme souvent, engage la voix dans le jeu, glissant du timbre à la syllabe sans rupture — un prolongement naturel de sa recherche sur la porosité entre souffle et corde. Amalia Umeda et Aleksandra Kryńska, issues d’une formation classique exigeante mais nourries des esthétiques contemporaines, explorent les franges bruitées du son : crin crissant, frottement du bois, chuintement de la corde. La cohésion repose moins sur la convergence que sur la tension entre quatre pratiques distinctes — rigueur formelle, pulsation implicite, attention à la texture, écoute millimétrée. Dans l’acoustique du Planétarium, cette musique trouve une résonance presque clinique : une étude de la fragilité du son tenu, de sa persistance dans l’air.
Changement radical d’atmosphère, plus tard, au Fossé des Treize. Dominik Wania, pianiste polonais au jeu articulé et lumineux, s’appuie sur une tradition harmonique dense qu’il fait respirer avec un rubato souple et une polyphonie d’une rare clarté. Son phrasé combine la verticalité du contrepoint à une liberté rythmique proche de Paul Bley ou Jarrett. Face à lui, Christophe Monniot, saxophoniste français établi sur la scène comme dans l’ironie, joue d’un spectre étendu : suraigus tendus, harmoniques dissonantes, souffle continu, chant intérieur. Son univers multiplie les contrastes et les dichotomies. Wania structure, Monniot perturbe ; puis les rôles s’inversent. Le pianiste, d’une réactivité stupéfiante, prolonge ou déplace chaque motif avec une précision presque chorégraphique, tandis que Monniot, ancré, corps en balancement, cherche le déséquilibre plus que la stabilité.
Intense et implacable, le quartet franco-polonais new generation qui suit. Léa Ciechelski impose un son incisif, d’une articulation sans concession, où transparaissent héritages et conscience du jour. Dans une densité articulée de façon ahurissante. Phrases portées par une énergie tranchante et pourtant capables d’une extrême retenue. Tomasz Dąbrowski, trompettiste au lyrisme feutré, lui donne écho sans rien renier. Ni la puissance ni la précision. Il offre un contrepoint d’une force calme, alliance de souffles larges, phrasés serrés, éclats et résonances. La contrebasse de Kamila Drąbek, ample et ronde, tient lieu de colonne vertébrale, stabilisant la forme sans l’alourdir, tandis que Samuel Ber, batteur à la frappe sèche et mobile, déconstruit la métrique avec un sens aigu du contretemps et de l’espace. Ses rythmes se fragmentent, se recomposent, se suspendent, créant l’illusion d’un chaos qui reste miraculeusement cohérent. On y perçoit une écriture collective implicite, proche du modèle de l’improvisation dirigée : gestes partagés, motifs générateurs, circulation de la responsabilité formelle. Ici, la cohésion ne naît pas du consensus mais d’une attention partagée au risque, à la nuance, à la transformation.
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Selma Namata Doyen
ramon lopez & aruán ortiz
the time machine
alessi, ducret black
Sous la coupole du Planétarium, le duo Ramon Lopez / Aruán Ortiz laisse tourner ses contrastes. Set de batterie impressionnant de densité matérielle, jeu d’une finesse presque paradoxale, où il devient difficile de distinguer si Lopez joue aux mains ou aux baguettes. Et puis ce cajón, presque incongru, dont le timbre sec apporte pourtant un contrepoint étonnant. Ortiz, lui, prend son temps : accords espacés, motifs suspendus, usage de cordes pincées qui donnent au piano un son nasillard, granulant entre jazz contemporain et vocabulaire free. Peu à peu, le pianiste s’absorbe entièrement dans son propre flux, au point de dépasser le temps imparti au concert. Lopez s’arrête, écoute, Ortiz poursuit encore, comme à l’écart du monde, fasciné par la trajectoire qu’il a lui-même déclenchée.
Le Fossé des Treize renverse le cadre. Autre temporalité, rétrofuturiste cette fois, avec The Time Machine et son ensemble baroque : David Chevallier au théorbe, Rose Dehors à la sacqueboute, Atsushi Sakai à la basse de viole, Étienne Manchon au clavecin. De quoi, potientiellement, emprunter des allées de musée ou excaver des archéologies sonores. Mais le risque se dissipe très vite : les timbres anciens dialoguent avec une pensée actuelle, le clavecin répété flirte parfois avec des logiques proches des musiques électroniques, les glissandi sacqueboutés sonnent contemporains et les harmonies fantômes du théorbe ouvrent un espace cinématographique, presque spectral. Entre deux pièces, les interventions parlées — inspirées du roman de H.G. Wells —, divisent certes la salle, mais soulignent la dimension spatio-temporelle d’une musique où passé et présent s’interpénètrent sans anachronisme.
Le dernier trio rappelle à quel point on peut, parfois, pouvoir aimer se prendre des claques. Ralph Alessi, Marc Ducret, Jim Black jouent les boxeurs de clôture de soirée en l’ouvrant brutalement. Son frontal, incisif, où chaque geste semble reconfigurer la pièce en temps réel. Alessi sculpte la trompette en lignes anguleuses, parfois d’une clarté cristalline, parfois volontairement abrasives. Ducret, avec cette guitare sèche et lyrique, découpe l’espace en blocs irréguliers, riffs éclatés, harmoniques saturées, contrepoints inattendus. Et puis Jim Black, au centre du jeu. Massif, agile, d’une intelligence rythmique rare, joue autant avec les ruptures qu’avec la propulsion : métriques disloquées, rebonds, polyrythmies cachées, moments presque tribaux, puis soudain une frappe nette qui rassemble tout le monde comme un signal. Le trio navigue entre organisations serrées et éclatements radicaux, sans jamais perdre la lisibilité du geste : solo, duo, trio s’enchaînent en reconfigurations permanentes, chaque interaction ouvrant une nouvelle couche du récit improvisé. Avec Alessi, Ducret et Black, la soirée trouve sa dernière translation : ce que les premiers concerts du jour retenaient, suggéraient ou détournaient éclate, avec ce trio, au grand soir. Un crescendo assumé, presque cathartique, qui fait de ce dernier coup une petite délivrance.
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Selma Namata Doyen
fly line
airelle besson trio
das kapital
Troisième jour au Planétarium, et on atteint, avec Fly Line, une forme d’apesanteur sonore. Yuko Oshima peint un vaste paysage de percussions — batterie élargie, gongs, objets vibrants — où elle inscrit aussi sa voix, rejointe par celle d’Alexandra Grimal, dans un tissage presque berçant. La saxophoniste laisse respirer son pavillon comme un organisme autonome, tandis que, tout proche, Jozef Dumoulin distille des motifs de comptines, au toucher velouté, glissant par instants des enregistrements de ses enfants, intégrés comme des souvenirs minuscules dont il a le secret de fabrication. Cette ouverture est brève et ténue, mais d’une grande cohérence intérieure.
Pour la clôture, ce sera du côté d’Offenburg et avec Airelle Besson. Focale reserrée, la trompettiste joue sobre et limpide. À ses côtés, Sebastian Sternal construit des architectures harmoniques nettes ; Jonas Burgwinkel apporte une pulsation fine et parfaitement tenue. Cette musique droite, soignée, libèrera une dernière zone de calme après l’onde de choc Das Kapital. Le trio a les poches pleines et emprunte au plaisir à un taux de 100%. Ici, chez pointbreak, on sait ce qu’on lui doit de découverte et de bonheur. À Offenburg, idem. Dès les premiers instants, le trio impose une esthétique frontale, déployée sans fard et d’une intensité singulière. Daniel Erdmann, charismatique sans ostentation, sculpte un son clair, ferme, avec une présence affleurant par moments l’éclat pop — une lumière à la Bowie, un magnétisme à la David Byrne, une coupe à la Lee Marvin. Pop, sans pour autant quitter la précision travaillée sur les avancées du free européen. Edward Perraud transforme, à son habitude, la batterie en théâtre physique : gestes amples, ruptures soudaines, frappes micrométrées, jeu presque tribal puis immédiatement pointilliste. Son exubérance, cultivée loin de tout effet gratuit, agit comme un moteur dramaturgique. Hasse Poulsen, guitare serrée contre lui, alterne attaques sèches proches du punk, arpèges obliques, textures plus classiques, embrassant et embrasant une large palette déconcertante d’untité. Ensemble, ils fabriquent des formes courtes nourries de groove détourné, de miniatures free, de presqu’opérettes aux accents volontairement décalés : humour, précision, humanité et sens de la structure s’y enchevêtrent. Une musique donnée sans réserve.
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Selma Namata Doyen
pentadox
earth talk
À une lettre près, ce trio endormait son monde. Par pur bonheur, pas de Pentanox, mais un Pentadox plein de paradoxe. Géométrique et organique, prolixe et laconique. On l’annonçait formation excitante, elle le fut. Comme pour la BD, il y a dans le triangle reliant le saxophoniste Sylvain Debaisieux, le pianiste Bram De Looze et le batteur Samuel Ber, la singularité franco-belge. Discours clair, malgré son arithmétique interne complexe. Idiomes jazzo-cubistes très picturaux, colorant l’espèce et les dynamiques temporelles de teintes froides et changeantes. Les sourires ne quittent pourtant pas les joues de De Looze et la chaleur le pavillon de Debaisieux. Au sein de ce groupe, joueur, expérimental et plutôt élégant, qui sonne 10 ans depuis cet automne, l’équation et la résolution cohabitent de le même espace contraint. C’est très beau. Ce trio enveloppe plus qu’il ne développe. Ce trio joue la fondation et la toiture d’un seul mouvement. Économie de moyens impressionnantes et impressionnistes. Ça avance par touches sans s’y mettre jamais vraiment, sur la touche. Funambule, crieur et instable. Chez .pointbreak, on a Mæterlinck et André Brasseur pour alpha et oméga des tropismes belges. Pentadox n’est pas loin de remettre la balle au centre.
Au centre de la Terre, il y a aussi, convenons-en, quelques préoccupations ces jours-ci. La musique y joue sa part, du Earth électrifié par Neil Young au chants de malheurs de Mahler. Das Lied von der Erde, en battant un autre pavillon est devenu Earth Talk. Groupe-programme créé pour ce concert, dans ce qui ressemblerait à l’idéal d’une soirée Jazzdor. Le pavillon cité plus haut est double, soufflé par Stéphane Payen et Bo van der Werf, les deux sax ayant allumé la mèche de ce sextet éco-responsable, et qu’on aimerait surtout éco-durable. La musique organisée et animée ici est tellement impressionnante. Pas très très loin de celle jouée, plus tôt, par Pentadox, on reste en famille. Le trio accueillait en ses prémices Bo le baryton, d’ailleurs invité à jouer en fin de set d’ouverture. On reste, donc, dans l’expérimental, dans le le joueur et l’élégant. C’est même in fine ce qui réjouit avec Earth Talk, pas besoin de tongs, de trous dans les chemises ni de poing hurlant pour militer avec rage. Pas pour autant réac, le sextet, pas vraiment son truc. Payen qui a déjà compris l’énervé classe avec Baldwin en transit, prolonge et plussoie. L’époque est aux vérités complotistes et alternatives ? Soit, tranchons dans le vif d’une musique collective où l’électronique tutoie le Third Stream, où George Russel trouve écho chez Scott Heron. La fondation, ici aussi, avance avec le reste mais dans un florissement impatient. Basses confiées à Benoît Delbecq, Sarah Murcia et Bo van der Werf, histoire de créer un chaos savant et fascinant, où les voix de Lynn Cassiers et Tamara Walcott flottent et percutent. Ce travail vocal est saisissant de vérité et de douceur. Velours pour Walcott, Ether pour Cassiers, dont on avait goûté les délices dans un Orchestre Incandescant, la saison dernière. Chacune des deux vocalistes est en maîtrise de ses moyens, jamais dans l’emphase, et le moindre étirement de note et de syllabe reste justifié comptant par l’émotion qu’il déclenche. Il y a des jours où on peine à comprendre comment ralentir, quoi faire de la complexité du monde. Il y a des soirs où frappe l’évidence à votre tympan. Sans plus d’explications. Dont acte.
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guillaume malvoisin