« Combattre les inégalités de genre passe par une redéfinition de la masculinité et de la féminité, pour arriver à quelque chose de plus fluide, de plus libre, de plus ouvert. »
égalité femme/homme
dans le jazz,
raphaëlle tchamitchian
— conférence
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Ce texte est issu d’une conférence prononcée dans différents contextes, dont, récemment, le festival D’Jazz Nevers en novembre 2025, et la résidence de l’Orchestre des Jeunes de l’ONJ à la MJC Bréquigny (Rennes) en mars 2026.
photo © Maxim François, D’Jazz Nevers
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introduction
enquête journalistique
le jazz, une musique d’hommes
le poids de la féminité
modèles
& répartition genrée des instruments
les chanteuses,
de « fausses » musiciennes ?
centre/périphérie
stratégies de résistance individuelles
réponses collectives
discours vs chiffres
la discrimination positive
être un·e allié·e
féminin/masculin
introduction
Depuis l’onde de choc provoquée par le mouvement #MeToo, la prise de conscience des inégalités femmes-hommes est indéniable. Dans le jazz, il s’agit d’un sujet un peu « tarte à la crème » depuis un moment — on trouve des articles qui discutent la (non) place des femmes dans cette musique dès les années 1920. Pourtant, malgré le fait que le sujet soit sur toutes les lèvres, que des politiques en faveur de la parité aient été mises en place par les instances de subvention, les chiffres montrent que l’égalité réelle est encore loin. La lutte est longue et les inégalités bien ancrées depuis longtemps dans les consciences et les comportements, d’où ce point d’étape dans une dynamique en cours (1).
Commençons par rappeler l’évidence : le jazz est tout aussi discriminant envers les femmes que les autres champs professionnels. Rien de ce que j’écris ici ne s’applique uniquement et exclusivement au jazz ; tout est transposable à d’autres milieux.
Cependant, le jazz, et plus largement le monde de la musique et de la culture, portent une responsabilité particulière parce qu’ils se targuent par ailleurs de porter des valeurs humanistes. Par rapport à d’autres musiques comme le rock ou la chanson, le jazz reste en outre une sorte de bastion inégalitaire et fait figure d’exception conservatrice dans le paysage musical français.
Rappelons les indicateurs de cette inégalité :
Tous ces éléments sont connus. Marie Buscatto les analysait déjà dans son ouvrage Femmes de jazz (éditions du CNRS, 2007), très souvent cité sur le sujet et sur lequel je m’appuie en partie.
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(1) Ce texte est la dernière mouture d’une conférence prononcée pour la première fois en 2018 au festival D’Jazz Nevers. Régulièrement reprise et mise à jour, elle s’appuie sur des travaux scientifiques, et sur des expériences et observations personnelles. Malgré son actualité et son urgence, la question des violences sexistes et sexuelles n’y est pas abordée, car il s’agit d’un sujet délicat qui mérite la plus grande attention et exige un cadre dédié.
(2) Ces chiffres et leurs sources précises sont réunis dans l’exposition « Exceptionn·elles? », co-réalisée avec l’Orchestre National de Jazz et disponible en ligne ici : https://lesellesdujazz.onj.org/exceptionnelles-exposition/.
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enquête journalistique
Les chiffres sont implacables, mais la manière dont ils s’incarnent dans la vie et la carrière des gens est très différente selon le genre, l’âge, le parcours et la personnalité. Au fil des années, je mesure la variété et la complexité des positions prises par les acteur·ices du secteur.
Ce que l’on peut retenir à ce stade, de manière très synthétique :
1} à peu près tout le monde est d’accord pour dire que c’est un sujet, ce qui n’était pas le cas il y a quelques années encore ;
2} il existe une grosse différence de perception du sexisme entre les femmes et les hommes ;
3} les fractures générationnelles sont importantes. Pour le dire vite, plus on monte en âge, plus la perception du sexisme systémique et la conscience de sa propre place dans l’échiquier diminue.
Dans une certaine mesure, ces constatations étaient déjà présentes dans l’enquête que j’ai menée entre 2018 et 2022 auprès de 20 acteur·ices du jazz (des musiciennes, des musiciens et des professionnels). Sur ces 20 personnes, il y avait 10 femmes et 10 hommes. Il me semblait important de mener une enquête paritaire ; les hommes sont partie prenante du problème comme de la solution.
Cette série de discussions s’est faite en 3 volets (un en 2018, un en 2020, un en 2022), avec les mêmes personnes à chaque fois.
Le premier volet a permis de saisir un état des choses un an environ après l’éclatement de l’affaire Weinstein et du mouvement #MeToo, à un moment où la question des inégalités femmes-hommes commençait à prendre sa place dans le débat public, et n’était pas nécessairement conscientisée chez tout le monde.
Du côté des femmes, les réponses les plus révélatrices ont été celles données à la question : « Avez-vous personnellement expérimenté une situation de discrimination et/ou d’inconfort dans le monde du jazz du fait que vous étiez une femme? ».
Sur 10 répondantes, 8 ont dit oui, et 2 ont dit non.
Celles qui ont répondu oui m’ont raconté des histoires plus ou moins effrayantes qui touchent tous les corps de métiers (musicien·nes, programmateur-ice-s, enseignant·es). Mais ce qui était extrêmement intéressant, c’est que les 2 femmes qui ont répondu non m’ont ensuite raconté des histoires qui montraient qu’elles avaient clairement vécu de telles situations de discrimination, ou du moins d’inconfort. Simplement, soit elles ne les identifiaient pas comme telles, soit elles refusaient de leur donner de l’importance.
À l’époque, cela montrait plusieurs choses :
1} que certaines femmes sont enclines à minimiser la part de sexisme dans leurs expériences ;
2} que l’inégalité, la position de la seconde place, est parfois intériorisée depuis longtemps ;
3} que le chemin de conscientisation de l’impact des inégalités de genre dans notre vie est long et très loin d’être évident.
Tout cela est certainement encore vrai dans une large mesure, mais depuis que ces témoignages ont été récoltés, le débat public sur le sexisme, la misogynie et le patriarcat s’est tellement intensifié que les musiciennes et les professionnelles interrogées ont, pour la plupart, changé leur regard.
D’un côté, celles qui étaient déjà conscientes des inégalités se sont souvent radicalisées, et ont parfois mis en place des stratégies de résistance conscientes et systématisées. Pour ces femmes, la question de l’égalité est devenue un réel prisme (même si ce n’est pas le seul) à travers lequel elles regardent la réalité de leur milieu professionnel.
D’un autre côté, celles qui ne voyaient pas le problème ont progressivement pris conscience de l’existence d’inégalités et de la façon dont elles peuvent s’incarner dans leur vie. Cette prise de conscience a pu passer par des lectures, des conversations, des conférences, des formations… D’où je crois l’importance de ce genre de texte. Témoigner, parler, faire circuler la parole, et surtout écouter, pour comprendre qu’il ne s’agit pas seulement de situations privées, individuelles, mais collectives et sociales.
Avant de passer aux hommes, je précise que mon échantillon n’est pas représentatif de toutes les positions qui existent aujourd’hui sur la question. Il y a aussi des femmes qui pensent que la question féministe est un faux débat qui masque des enjeux autrement plus importants, tel que l’enjeu économique. Ou d’autres qui n’en peuvent plus qu’on leur parle de cette question, ce que je peux comprendre.
Du côté des hommes, la situation est plus statique. Tout le monde, ou à peu près, souhaite que ça change. Après, la façon dont ça peut changer, les problèmes que ça pose et surtout leur propre position dans tout ça est assez variable et dépend en grande partie de la génération à laquelle ils appartiennent. Globalement, les plus âgés ont peu ou pas ou mal conscience du fait que la réalité qui est la leur n’est pas celle dont les femmes font l’expérience au quotidien, ce qui les absout de toute modification substantielle dans leur manière de travailler.
Depuis le départ, la ligne de partage se situe entre, d’une part, ceux qui ont déjà pris conscience non pas de leur participation active et consciente au problème, mais de leur place dans l’échiquier, place qui entraîne un certain type de comportement social largement inconscient ; d’autre part, ceux qui n’ont pas eu cette prise de conscience — tout en pensant souvent le contraire.
À la question : « Avec le recul, pensez-vous avoir participé et/ou entraîné une situation inconfortable ou de discrimination sans en avoir conscience? », ceux qui n’ont pas eu cette prise de conscience ont naturellement répondu : « Non », alors que ceux qui ont eu cette prise de conscience ont répondu : « Oui, certainement », voire : « Oui, forcément ».
Cette ligne de partage est extrêmement intéressante, car elle sépare les hommes qui se pensent en-dehors du problème de ceux qui ont conscience d’en être partie prenante, quand bien même ils ne pourraient ou ne voudraient se souvenir d’aucun comportement explicitement sexiste de leur part. Car le problème, ce n’est pas comment un homme a une fois fait ceci ou cela, le problème, c’est comment les hommes en général bénéficient d’un certain nombre de privilèges dont ils n’ont pas toujours conscience.
Pour cette raison, je ne cite aucun nom dans cet article ; il ne s’agit pas de dénoncer qui que ce soit, mais de débusquer des schémas comportementaux qui sont à l’œuvre en nous, qui nous façonnent mais dans une certaine mesure qui nous dépassent. Il me semble qu’un homme qui répond « Oui, forcément » a bien compris ça. Et cette compréhension est nécessaire pour avancer.
Le monde dans lequel nous vivons est façonné par les hommes, et l’art n’y échappe pas. C’est leur point de vue qui domine, même si bien souvent on ne s’en rend pas compte. En tant que femme on se construit majoritairement à travers le point de vue masculin, et il faut un long travail pour déconstruire ce point de vue, pour se rendre compte qu’il n’est pas neutre. Ce travail est peut-être plus difficile encore pour les hommes — mais pas impossible.
le jazz,
une musique d’hommes
Le jazz s’est longtemps défini et se définit encore comme une musique d’hommes. Par rapport à d’autres musiques, il se démarque par l’importance historique qu’y a tenu une certaine mythologie masculine. La tradition des jam sessions est empreinte d’une forte dimension compétitive ; les valeurs classiques du jazz correspondent à des valeurs viriles : virtuosité technique, rapidité, vélocité, performance physique, entreprise de soi…
Comme dans beaucoup d’autres domaines de l’art, les femmes ont été soigneusement effacées de son historiographie. Une poignée de noms célèbres revient tout le temps (Lil Hardin, Mary Lou Williams, Carla Bley) mais il semblerait qu’un grand nombre de musiciennes aient officié dans l’ombre et aient été ensuite totalement oubliées. La musicologue américaine Sherrie Tucker, qui a travaillé sur les big bands féminins des années 1930-40, s’étonne ainsi de l’évaporation pure et simple des Sweethearts of Rhythm dans la littérature critique sur le swing, alors même que cet orchestre jouait aussi voire plus souvent que ses homologues masculins (3).
Pour les rares qui ont réussi à exister, la vie était plus que dure. La tromboniste Melba Liston raconte qu’en tournée, les musiciens de l’orchestre de Dizzy Gillespie, dont elle faisait partie comme instrumentiste, lui demandaient de leur couper les cheveux, recoudre les boutons et… la violaient régulièrement (4).
Ces témoignages issus de l’histoire du jazz peuvent sembler bien loin. Cela dit, contrairement à ce qu’on pourrait penser, le classique : « Elle joue bien pour une femme ! » n’a pas totalement disparu. Il y a quelques années, on a clairement fait comprendre à l’une des musiciennes interrogées dans mon enquête que son principal rôle sur scène n’était pas de bien jouer mais d’être sexy. Et on m’a rapporté que quelqu’un aurait dit que « les femmes ne peuvent pas jouer de jazz car leur cerveau n’est pas fait comme celui des hommes ».
Ce genre de remarque reste néanmoins minoritaire, voire marginale. Même si on observe encore parfois des sursauts archaïques, la misogynie ouverte et l’exclusion pure et simple des femmes au seul titre qu’elles sont des femmes sont à peu près révolues. On ne m’a jamais disqualifiée directement parce que j’étais une femme. En revanche, ce qui n’est pas marginal, c’est l’arsenal de stratégies déployées pour signifier aux femmes qu’elles n’ont pas ou pas vraiment leur place dans le jazz.
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(3) Sherrie Tucker citée par Christian Béthune, « La tyrannie des apparences : le poids de la séduction », À l’invisible nulle n’est tenue, dir. Vincent Cotro et Pierre Fargeton, Presses Universitaires François-Rabelais de Tours, 2023, p. 163.
(4) « Interview of Melba Liston », Steven L. Isoardi, Los Angeles, 1992. URL : https://oralhistory.library.ucla.edu/catalog/21198-zz0008zqzt.
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le poids de la féminité
Par rapport aux hommes, les femmes doivent faire face à un obstacle supplémentaire dans leur parcours : les stéréotypes négatifs qui pèsent sur elles. Certains de ces stéréotypes, qui sont liés aux représentations sociales de genre, sont aussi partagés par les femmes — les comportements sexistes ne sont hélas pas réservés aux hommes, loin de là.
Le réflexe le plus largement partagé par les hommes comme par les femmes est de considérer qu’une femme est incompétente par défaut. Le résultat est l’obligation de devoir constamment faire ses preuves, quand bien même on serait une artiste brillante et reconnue.
Ce soupçon généralisé alimente le phénomène de la cooptation masculine (a.k.a. le fait d’intégrer quelqu’un dans son groupe social). Comme dans le jazz chacun-e est susceptible d’être leader·euse dans un groupe et side·wo·man dans un autre, les musicien·nes s’appellent les un·es les autres pour jouer ensemble selon leurs affinités personnelles et leurs envies artistiques, de manière libre et informelle. Jusque là, tout va bien. Sauf que dans un très grand nombre de cas, les femmes sont oubliées. On ne pense tout simplement pas à elles, car elles ne font pas partie des « copains ». Résultat, pour être sûres d’avoir du boulot, les musiciennes sont obligées de créer leur propre groupe — autrement dit, de devenir leur propre patronne.
Fréquemment réduites à leur apparence (sinon carrément à des objets sexuels) les femmes sont très souvent perçues avant tout comme des femmes.
Voici une liste non exhaustive de choses qui arrivent encore aux femmes dans le monde du jazz — et ailleurs — en 2026. Quand vous êtes une femme, les hommes sont susceptibles de :
Certains de ces comportements sont très nettement amplifiés par la présence de témoins mâles. À l’inverse, un homme charmant en société — en particulier devant ses copains — peut se révéler insistant ou abusif en privé.
Je ne suis pas musicienne, mais toutes ces choses (sauf une) me sont personnellement déjà arrivées. J’ai par exemple remarqué une nette différence de comportement selon que je me déplace seule ou accompagnée (en concert, en festival, etc.) : dès que je suis accompagnée, on ne s’adresse plus à moi directement, mais à l’homme qui est avec moi. Je peux vous dire que la sensation de ne pas exister, ou alors juste au stade d’enfant, est extrêmement curieuse, et pas franchement agréable.
Je dois reconnaître que ce type de comportement diminue avec le temps, l’accumulation des années de présence dans le secteur, et peut-être aussi à cause de cette conférence… Par contre, en-dehors du secteur, ce qui n’a pas diminué, ce que je ne compte plus, c’est le nombre d’hommes qui, après avoir appris que j’étais journaliste de jazz, ont entrepris de m’expliquer l’histoire de cette musique.
Les hommes adorent expliquer la vie aux femmes, je ne suis pas sûre d’avoir exactement cerné pourquoi. L’essayiste américaine Rebecca Solnit raconte dans un article justement intitulé « Ces hommes qui m’expliquent la vie », comment elle s’est retrouvée coincée dans une soirée devant un type qui lui expliquait qu’il fallait absolument qu’elle lise un livre… qu’elle avait elle-même écrit. Elle a eu toutes les peines du monde à lui faire entendre qu’elle était l’autrice du livre dont il parlait, et que d’ailleurs — elle s’en est aperçu plus tard dans la conversation — il n’avait pas lu (5).
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(5) Rebecca Solnit, Ces hommes qui m’expliquent la vie, trad. Céline Leroy, Éditions de l’Olivier, 2018.
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modèles
& répartition genrée des instruments
On parle souvent de la question des modèles : comment le fait de voir des femmes jouer sur scène peut inciter les petites filles à se projeter à la même place. C’est une idée qui circule beaucoup, et que j’ai eu la joie de voir incarnée en direct lors d’un concert où j’avais emmenée ma nièce, 9 ans à l’époque. C’était un trio avec deux hommes et une femme. Elle a été absolument fascinée par la musicienne, et n’a cessé de me murmurer à l’oreille tout au long du concert : « J’adore la fille! », avec des étoiles dans les yeux.
Cette même petite nièce a fait sa rentrée au conservatoire en septembre. Elle voulait faire du chant et de la guitare, mais avec l’école et ses activités sportives ça lui aurait fait une semaine trop chargée, alors finalement elle ne s’est inscrite qu’en chant. La guitare sera peut-être pour l’année prochaine. C’est drôle comment, même avec la meilleure volonté du monde, on retombe dans les vieux schémas. La plupart du temps, sans même s’en apercevoir.
Le chant reste en effet l’apanage des femmes, tandis que la guitare, la basse et les cuivres sont toujours des instruments majoritairement masculins. En 2012, d’après l’Irma, la France comptait 0,3% de femmes guitaristes de jazz. Le chiffre a remonté depuis (18 % d’après AJC, la Fneijma et Grands Formats), mais ça donne une bonne idée du point de départ.
Cette répartition genrée s’inscrit en partie dans l’héritage de la musique classique (6). Aux 18e et au 19e siècles, certains instruments étaient interdits aux femmes. Quand le Conservatoire national supérieur de Paris a été créé, en 1795, les femmes ont été admises mais elles avaient leur entrée séparée, interdiction formelle de s’arrêter dans les couloirs en présence d’homologues masculins, et elles n’avaient pas le droit de s’inscrire dans les classes de composition, de violon, de violoncelle, de contrebasse, ni d’aucun instrument à vent.
À l’époque, plusieurs types d’arguments sont convoqués pour justifier cette interdiction. Des arguments naturalistes (une femme n’a pas les capacités physiques de jouer de tel ou tel instrument), des arguments cliniques (c’est mauvais pour la fertilité) et des arguments esthétiques. Au 19e siècle, une femme doit être gracieuse, pudique et discrète. Impossible de jouer de la trompette (ça fait rougir), de la clarinette (on prend une anche dans sa bouche et on sécrète de la salive) ou du violoncelle (on écarte les jambes, c’est indécent). Au-delà de l’aspect moral, les femmes doivent impérativement être agréables au regard ; pas question donc de jouer d’un instrument qui leur fait bouger les bras dans tous les sens (le violon) ou qui fait gonfler les joues (le trombone). Le piano, la harpe, le luth et le clavecin sont acceptables, car le corps reste relativement immobile et gracieux.
À ces interdictions pures et simples s’est greffé tout un imaginaire genré autour des instruments, parfaitement arbitraire et contingent. La harpe par exemple est alternativement et selon les époques jugée féminine ou masculine, selon que l’on prête attention à sa sonorité cristalline et délicate, ou qu’on la perçoive comme un instrument que l’on place entre les jambes et qui engage tout le corps, exigeant une certaine force physique. Dans la Rome antique, la harpe était ainsi déconseillée aux jeunes femmes car « jugée trop orientale, soupçonnée de donner cours à des plaisirs lascifs » (7).
Cette « sexuation » des instruments, pour reprendre un terme d’analyse sociologique, a voyagé et s’est adaptée au jazz, souvent dans le sens d’une accentuation ou d’une radicalisation par rapport à la musique dite savante. Un journaliste écrivait dans Down Beat en 1955 : « Aucune femme ne saurait paraître séduisante avec l’embouchure d’un saxophone coincée entre ses lèvres délicates, ni lorsqu’elle déforme son adorable visage en soufflant dans une trompette. (8) »
Il s’agit finalement toujours de se conformer au désir et au regard masculin. Un « impératif de lisibilité optique », selon la formule du philosophe Christian Béthune, qui explique en partie l’écrasante majorité des chanteuses dans le jazz par rapport aux autres musiciennes. Comme le dit la musicologue américaine Maria Johnson, « les vocalistes de sexe féminin ont été plus facilement acceptées que les instrumentistes, car aucun instrument extérieur ne vient obstruer la vue de leur corps » (9).
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(6) Aliette de Laleu, Mozart était une femme, Stock, 2021, p. 167-175
(7) Hyacinthe Ravet, Musiciennes. Enquête sur les femmes et la musique, Paris, Autrement, 2011, p. 40.
(8) Cité par Christian Béthune, op, cit., p. 168.
(9) Citée par Christian Béthune, ibid.
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les chanteuses,
de « fausses » musiciennes ?
Les chanteuses ont peut-être d’autant plus été utilisées comme une sorte de vitrine de la présence des femmes dans le jazz que leur groupe professionnel a par ailleurs été sous-estimé et dévalorisé. Comme les instrumentistes et les femmes en général, elles sont soupçonnées d’incompétence par défaut, mais d’une manière peut-être plus décomplexée encore. La maîtrise de la voix est fréquemment considérée comme une compétence naturelle, un talent inné, qui ne demanderait d’acquérir ni de technique ni de savoir-faire particulier. Après tout, tout le monde peut chanter. Considérées comme des « sous-musiciennes », les chanteuses doivent doublement faire leurs preuves, ce qui peut accroître leur isolement par rapport aux instrumentistes.
Dans l’imaginaire collectif, la voix est en outre associée à la sensibilité — qualité féminine s’il en est — par opposition à la virtuosité technique — qualité éminemment masculine. Bref, les sentiments c’est pour les bonnes femmes, et la technique c’est pour les hommes, les vrais.
J’ai assisté un jour au concert entièrement improvisé d’une chanteuse et d’un instrumentiste en duo. À un moment, parce qu’il n’aimait pas ce que la chanteuse proposait, l’instrumentiste s’est interrompu, en plein concert, pour lui dire d’arrêter et de proposer autre chose, à voix haute, devant tout le monde. Décontenancée, sidérée, elle a obtempéré sans plus de commentaire. Cet épisode m’a profondément choquée ; je suis absolument convaincue que si cet instrumentiste s’était trouvé face à un homme, il ne se serait jamais permis de faire ça.
centre/périphérie
De manière générale, les hommes (en tant que groupe social) se permettent infiniment plus de choses que les femmes. C’est leur point de vue qui domine ; c’est à la fois un point de départ et un point d’arrivée ; tout part de lui, tout est conçu pour lui. C’est flagrant dans le domaine de la santé, où l’on découvre à peine une maladie aussi sérieuse que l’endométriose ; dans l’aménagement de l’espace public, qui favorise les modes de circulation des hommes ; dans les milliers d’histoires pour enfants où, pendant que le garçon part à l’aventure, la fille attend.
Cette dynamique centre vs périphérie, on la retrouve dans les lieux et les structures de diffusion. La plupart du temps, les hommes sont aux postes de pouvoir, ce sont eux qui dirigent et qui créent, tandis que les femmes occupent des postes d’exécutantes ; elles administrent, gèrent et appliquent les décisions prises.
Même chose dans la vie privée. Les hommes ont l’habitude d’avoir des conjointes qui soutiennent leur carrière et s’adaptent aux contraintes de la vie d’intermittent. On rencontre de temps en temps des couples dans lesquels la femme travaille pour son conjoint. Pour l’instant, je n’ai jamais rencontré l’inverse, à savoir un homme qui s’occuperait de l’administration, de la diffusion ou de la production de sa conjointe. Les femmes n’ont pas de conjoint dédié à leur réussite.
Dans le cas d’un couple d’artistes, les conjoint-e-s mèneront leurs carrières respectives de front, en se soutenant éventuellement mutuellement, mais sans que l’un-e ne se mette au service de l’autre. (Voire la femme deviendra aux yeux des autres la « femme de » et perdra indirectement de son autonomie.) Cet équilibre n’étant bien sûr valable que jusqu’au crash test de la parentalité (10).
L’accumulation, l’imbrication de toutes les dimensions que je viens d’évoquer a pour effet d’exclure les femmes du groupe humain, amical, professionnel en train de se constituer — sur scène, dans les loges, dans le public —, une exclusion dont les hommes bénéficient à titre social, professionnel et personnel. Toutes ces choses ont également pour effet de faire sentir aux femmes qu’elles sont illégitimes, qu’elles n’ont pas leur place dans ce milieu.
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(10) On manque encore de données sur la question de la maternité dans le jazz français. Au Royaume-Uni, le site UK Jazz News a lancé un série d’interviews sur la question (https://ukjazznews.com/series/?e-filter-9e17bf4-series=mothers-in-jazz), ensuite élargie à la parentalité en général (https://ukjazznews.com/series/?e-filter-9e17bf4-series=parents-in-jazz). Pour une étude de son impact dans la musique classique, voir Hyacinthe Ravet, op. cit., p. 158 et suiv.
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stratégies de résistance individuelles
Un arsenal de stratégies peut être déployé pour contrer ces différents obstacles et comportements, qui peuvent être vécus comme de véritables menaces :
L’humour est également une solution efficace pour désamorcer les situations inconfortables sans tomber dans la confrontation directe.
À long terme, on a deux solutions : soit on se coupe de tout ce cirque, soit on en adopte les codes.
Certaines musiciennes choisissent ainsi de ne s’entourer que de femmes et de personnes bienveillantes triées sur le volet. Le risque étant de s’enfermer dans une bulle coupée de la réalité — mais après tout pourquoi pas ? D’autant que cette stratégie peut être provisoire, le temps de trouver sa légitimité, sa voix créatrice, son ancrage. De rassembler ses forces. (C’est tout le sens des espaces en non-mixité qui fleurissent ici et là.)
À l’opposé, on peut suivre les codes dominants en adoptant des comportements perçus comme masculins. La mascarade de la masculinité est assez présente dans le jazz français. Pour s’intégrer dans les groupes, certaines femmes adoptent des comportements masculins, et masquent une part de leurs émotions et opinions.
Pour beaucoup d’entre elles, ce sont des comportements qui leur sont naturels, acquis depuis l’enfance ou l’adolescence. Cela dit, ce n’est pas parce qu’ils leur sont naturels qu’ils ne sont pas aussi le fruit d’un effort sur la durée. Il s’agit bien d’une mascarade, d’un masque enfilé pour la circonstance, et dont, les années passant, elles se libéreraient bien. L’un des sentiments qui est le plus souvent revenu dans les témoignages que j’ai récoltés est la fatigue, en premier lieu la fatigue de devoir enfiler le masque de la masculinité pour être acceptée et pouvoir s’intégrer dans les groupes.
Par ailleurs, cette mascarade n’est pas réservée aux femmes. Du côté des hommes, il arrive aussi que l’on se coule dans le moule de cette masculinité sociale, quitte à laisser son vrai Moi à la maison.
Dans tous les cas, il s’agit de coller à l’idée qu’on se fait de la masculinité simplement pour pouvoir être pris-e au sérieux. L’ensemble donne l’impression d’un curieux jeu de masques qui ne fait de bien ni aux individus ni à la musique — surtout à une musique qui s’est précisément construite sur la mise en valeur de l’expressivité et de la personnalité de ce même individu.
réponses collectives
discours vs chiffres
On m’objectera qu’aujourd’hui, les femmes bénéficient de leur condition. Le sujet est sur toutes les lèvres ; être une femme serait presque devenu une « valeur ajoutée ». On en parle tout le temps : dans les commissions, les conférences, les tables rondes, sur les lieux de concerts… Les hommes abordent plus volontiers le sujet (même si c’est pour protester), alors qu’avant cette préoccupation n’existait tout simplement pas. Une multitude de ressources ont été créées et mises à disposition au grand public sous la forme de livres, émissions, actions de médiation, séminaires, expositions… Différentes politiques de favorisation de l’embauche des femmes ont été mises en place par les instances de subventions. On les voit de plus en plus sur les plateaux, et certains festivals s’efforcent de mettre en œuvre une programmation paritaire.
De plus en plus d’hommes sont sensibles à l’absence de femmes sur les scènes, et certains s’interrogent sur la manière de rétablir l’équilibre, y compris dans leurs propres formations. Ici, le décalage générationnel mentionné plus haut est à l’œuvre. Même si les comportements graveleux ou ouvertement sexistes ont reculé (il semblerait qu’on ne place plus ses mains sur les hanches des femmes avec le même naturel qu’auparavant), les plus âgés ont tendance à avoir une lecture individuelle des choses, alors que les plus jeunes, sans avoir forcément toutes les réponses, saisissent plus facilement les enjeux systémiques et leur place dans l’échiquier. Ils sont également plus spontanément réceptifs à la critique de la masculinité, et acceptent moins les blagues sexistes, la compétition viriliste, et plus largement les comportements d’entre-soi masculin. Les observations faites par la sociologue Marie Buscatto au début des années 2000 sur les mœurs du milieu du jazz sont en train de faiblir. Pour certains, le genre n’est même plus le critère premier de définition de soi, ce qui autorise une plus grande liberté dans les façons d’être et de jouer de la musique.
De leur côté, les femmes ont globalement le sentiment d’être mieux entendues, de pouvoir davantage exprimer leurs ressentis et leurs opinions. Elles laissent moins passer les comportements abusifs. Le discours féministe est devenu beaucoup plus légitime qu’avant, ce qui facilite grandement les choses. Là où on observait auparavant des réflexes compétitifs, une forme de sororité s’est installée ; des associations, des collectifs se sont créés. Des dispositifs de mentorat sont nés. Musicalement, certaines s’autorisent davantage à proposer leur propre vocabulaire musical, leur propre son, leur propre manière de s’emparer de la création. Et les groupes de femmes qui se sont formés ne sont plus des sous-produits du patriarcat, mais des endroits de réflexion, d’entraide et de résistance.
Ces progrès sont réels et méritent qu’on s’en réjouisse, mais les chiffres, eux, évoluent lentement. En témoignent les données réunies dans l’exposition « Exceptionn·elles? » de l’Orchestre National de Jazz ou le fait que le département « Jazz et musiques improvisées » du Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse de Paris se situe toujours dans la liste de ceux qui sont le plus loin de la parité (avec les claviers, les percussions et la direction d’orchestre).
On pourrait parfois avoir l’impression qu’on ne peut pas faire grand-chose de plus, que tout est en place et qu’il n’y a plus qu’à attendre, mais je crois que c’est justement maintenant qu’il fait faire très attention à ne pas relâcher nos efforts. Tout pourrait rebasculer très vite, surtout dans le climat d’incertitude politique que nous traversons. Les premières pierres sont posées mais les enjeux de fond pas forcément acquis. C’est notamment ce que montre la résistance que l’on rencontre depuis l’intérieur du secteur.
la discrimination positive
Grâce aux politiques de favorisation de l’embauche des femmes (qui ne sont pas de la discrimination positive stricto sensu mais qui s’en rapprochent), on voit de plus en plus de femmes sur les plateaux, ce qui est une bonne nouvelle, mais on entend aussi de plus en plus monter de discours d’amertume et de ressentiment de la part des hommes. Dans un contexte de compétition intense, difficile, où tout le monde doit se battre pour tirer son épingle du jeu, ces discours sont compréhensibles, mais ils témoignent en même temps d’une réelle incompréhension du problème.
Les arguments qui reviennent le plus souvent chez les opposant·es à la discrimination positive sont :
1} moi, je juge un projet uniquement en fonction de sa qualité musicale et artistique, pas en fonction du genre des artistes ;
2} c’est mauvais pour les musiciennes, parce qu’elles sont embauchées non pas pour leurs compétences mais pour leur genre, ce qui les discrédite.
Ils sont réfutables pour au moins quatre raisons.
1} Premièrement, forgé dans un monde dont le point de vue dominant est masculin, notre jugement esthétique est pétri de stéréotypes de genre (entre autres). C’est notamment ce que montre l’histoire du recrutement en orchestre classique derrière un paravent : d’après la sociologue Hyacinthe Ravet, le fait de cacher les candidat·es derrière un paravent pendant leur audition augmente d’environ 50% les chances de se faire recruter pour une musicienne (11). Croire que notre jugement esthétique est libéré de ces préjugés est un leurre.
2} Deuxièmement, favoriser les femmes pose problème, mais à l’inverse favoriser les hommes — comme c’est de fait le cas, même si c’est involontaire, même si c’est inconscient — ne pose jamais aucun problème à personne.
3} Troisièmement, refuser la discrimination positive parce qu’elle « ne rend pas service aux femmes » est un argument qui me laisse songeuse.
D’un côté, il faut reconnaître les problèmes de légitimité que cela pose. Être engagée parce que l’on est une femme et non parce qu’on est une bonne artiste a toujours été une hantise chez les musiciennes. C’est vrai que ça peut jeter un voile de suspicion sur leurs compétences, et créer un sentiment d’illégitimité.
D’un autre côté, ce voile de suspicion existe déjà partout tout le temps. La seule différence, c’est que dans un cas il est explicite ; dans l’autre, il est implicite, et qu’on s’en sert sans le dire pour les exclure. Les femmes sont déjà ghettoïsées, elles sont déjà jugées davantage à l’aune de leur genre que de leurs compétences ; s’en offusquer dès lors que l’on peut retourner ce phénomène en leur faveur me paraît extrêmement hypocrite.
4} Quatrièmement, vu la très faible proportion de femmes sur les scènes, si les programmateur·ices ne s’arrêtent qu’à la qualité artistique des projets, ça veut dire qu’il y a très peu de femmes qui font de la bonne musique, et peut-être plein d’autres derrière qui en font de la mauvaise. Or, en plus de quinze ans de journalisme jazz, j’ai vu un paquet de mauvais concerts de mecs. Pourquoi ne pourrait-il pas y avoir aussi de temps en temps des mauvais concerts avec des meufs ? Pourquoi les hommes devraient-ils avoir le monopole de la médiocrité ? Comme le disait Françoise Giroud, « la femme sera vraiment l’égale de l’homme le jour où, à un poste important, on désignera une femme incompétente ».
Bref, oui, il est vrai que certaines artistes bénéficient aujourd’hui de la prise de conscience du sexisme qui asphyxie ce milieu et d’autres ; beaucoup d’entre elles en ont conscience. Cependant, d’une part elles en portent la croix, et d’autre part, pour toutes les raisons que j’ai évoquées, il est faux de dire qu’il est plus facile d’être une femme que d’être un homme pour faire carrière dans le jazz. Incidemment, ce genre d’objection montre qu’encore une fois, la réussite des femmes est suspecte — il n’y a rien à faire, on ne gagne jamais vraiment.
Pour moi, la discrimination positive n’est pas une fin en soi, mais une étape nécessaire vers l’égalité réelle. Les enquêtes le montrent : pour l’instant, il n’y a que l’action institutionnelle qui marche. Si on compte sur la bonne volonté des acteur·ices, il ne se passe rien, ou presque rien. On n’aurait pas besoin de discrimination positive si les professionnel·les faisaient leur part du boulot.
En définitive, il ne s’agit ni de cocher des cases ni de remplir des quotas (ça c’est juste un moyen d’action), il s’agit de se demander ce que les scènes de musique en France proposent comme récit du monde. Le problème ce n’est pas que le récit dominant existe, le problème c’est que ce récit soit hégémonique. L’idée, c’est de rééquilibrer la balance pour permettre à tous les récits du monde, toutes les provenances, toutes les façons de faire et de produire de la musique, de co-exister. Il me semble que, à travers la question de l’égalité femmes-hommes dans le jazz, ce qui est réellement en jeu, c’est la possibilité d’existence d’une multiplicité de formes, de façons de faire de la musique et de l’art, et d’êtres-au-monde différents.
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(11) Hyacinthe Ravet, op. cit., p. 118.
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être un·e allié·e
Lors d’une précédente conférence, un musicien qui était dans le public m’a prise à parti en disant, en substance : « On fait ce qu’on peut, les femmes on ne peut pas les inventer. Il n’y en a tout simplement pas dans les écoles, et encore moins après. Ce n’est pas notre faute. » Évidemment on ne peut pas inventer les femmes là où il n’y en a pas — 15 % de musiciennes, c’est peu. Mais c’est une manière un peu facile de se dédouaner de toute responsabilité et de la rejeter sur les autres, comme si on n’était pas soi-même partie prenante, même inconsciemment, des processus sociaux discriminants que j’ai détaillés ici. On ne peut pas justifier l’inaction par le constat de départ ; c’est le constat de départ qui appelle à l’action.
Pour qu’une véritable émancipation advienne, il faut accepter de regarder en soi-même et d’en faire une priorité. Ce n’est qu’à ce prix que la situation pourra vraiment évoluer. Si le critère du genre et plus globalement de la diversité ne passe pas au premier plan, le naturel revient au galop — et ce chez tout le monde, même chez moi. Cela signifie qu’il faut s’en préoccuper bien en amont de la programmation proprement dite, qu’il faut aller voir des femmes jouer, soutenir des projets portés par des femmes dans les commissions, etc. On peut aussi aller chercher des musiciennes en-dehors de nos frontières, en Europe et ailleurs. C’est ce qu’a fait le département Jazz du CNSM en accueillant des étudiantes en Erasmus.
Au-delà de la discrimination positive ou des pratiques qui s’en rapprochent, je me demande si le changement ne peut pas aussi passer par de petites modifications concrètes dans l’organisation du travail. Au département Jazz du CNSM toujours, où la directrice Émilie Delorme impulse depuis quelques années une politique égalitaire, certains ateliers d’improvisation ont été divisés en deux pour que les groupes soient plus petits, afin de s’assurer d’une participation plus égale de chacun. La demande est venue des étudiant-e-s eux-mêmes, car ils-elles se sont aperçu-e-s qu’un atelier trop grand privilégiait les personnalités qui ont une facilité à s’exprimer et à prendre la parole, et que ça pouvait poser problème dans la scolarité des femmes.
Dans un autre département, celui des métiers du son (« Musique Son Image »), la formation, qui était auparavant proposée en un bloc de quatre ans, a été scindée en deux cycles, et une nouvelle voie d’arrivée en deuxième cycle a été ouverte, sans limite d’âge. Le concours a été ouvert pour la première fois en 2025, et plusieurs femmes ont intégré la filière par cette voie-là. Il semblerait qu’elles arrivent plus facilement en second cycle qu’en premier cycle dans plein de secteurs, car elles peuvent suivre des parcours un peu différents, moins directs que les hommes.
Enfin, lors de la journée portes ouvertes de présentation de la filière, le conservatoire n’a invité que des femmes pour s’adresser aux futurs étudiant-e-s. Ce type d’action, qui ne bénéficie d’aucune publicité particulière voire est carrément invisible aux yeux du grand public, peut faire toute la différence.
Ce sont quelques exemples, il y en a certainement beaucoup d’autres. N’oublions pas que tout cela est un travail de longue haleine. En Suède, ils-elles l’ont commencé il y a plus de 20 ans et maintenant ils ont une scène féminine incroyable. Nous ne sommes que les maillons d’une chaîne, il y a eu des gens avant nous et il y en aura après nous.
féminin/masculin
Tout ceci implique évidemment de se remettre en question en tant qu’individu, et c’est là que ça se gâte. Cette remise en question, cette « déconstruction » comme on dit, vaut autant pour les hommes que pour les femmes. Nous sommes partie prenante d’une structure sociale qui nous conditionne mais qui en même temps nous dépasse. C’est nous et c’est pas nous ; ça se joue en nous, à travers nous. On le fabrique autant que ça nous fabrique. C’est pourquoi le levier d’un véritable changement est dans une action conjointe au niveau social et au niveau personnel, intime. Les deux sont totalement imbriqués. C’est un travail long, très long, qui prendra plusieurs générations, mais qui je crois peut permettre d’émanciper autant les femmes que les hommes.
Il est temps en effet que les hommes s’emparent du sujet, et proposent d’autres manières d’être un homme. Trop d’entre eux voient encore l’horizon de la lutte féministe comme une perte : perte de repères et de réflexes familiers (jouer avec ses copains c’est a priori toujours plus facile et plus sympa que de jouer avec des gens que l’on connaît moins) ; perte d’opportunités de travail (s’il y a plus de femmes sur les scènes, mathématiquement il y a moins de places à prendre, et dans un milieu hyper compétitif ce n’est pas une bonne nouvelle) ; perte de pouvoir. Pourtant, si le patriarcat est un système de domination qui bénéficie aux hommes, il n’est pas du tout émancipateur, ni au niveau individuel, ni au niveau collectif. La lutte féministe est une lutte globale, qui vise à libérer tout le monde des injonctions et des carcans de genre — pas que les femmes.
Combattre les inégalités de genre passe par une redéfinition de la masculinité et de la féminité, pour arriver à quelque chose de plus fluide, de plus libre, de plus ouvert. Il me semble qu’un tel travail d’écoute de l’autre, d’accueil de l’autre en soi, voire d’effacement de l’ego au profit de quelque chose de plus grand que soi, peut être un travail joyeux, et, en plus, tellement jazz… !
raphaëlle tchamitchian : infos +