« Il n’y a pas que la pensée qui circulent dans Lagon Nwar. D’ailleurs de ce « bazar de rouille », on ne verra que ce qui en est révélé. Peu à peu, avec force et tendresse. »

à propos de Lagon Nwar, mardi 11 novembre

pink
DJazz Nevers 2025


textes de Lucas Le Texier & guillaume malvoisin
photos © Maxim François

d’jazz nevers : infos +

sophie bernado, catherine delaunay,
david chevallier : d’autres sons
flash pig : the mood for love
youn sun nah & bojan z : elles

D’jazz Nevers, 39e édition, première. Thématiques pour ce jour d’ouverture : l’inédit, l’ode à l’amour, et un hommage.
Premier stop avec une nouveauté du festival : le trio D’Autres Sons de Sophie Bernado, Catherine Delaunay et David Chevallier. Clarinettes-guitare-basson bien ancrés sur scène, mais la musique est ailleurs. Les sons sortent d’une incantation, transperçant l’espace avec euphorie et légèreté. C’est fin, c’est joyeux. Catherine Delaunay nous balade de son souffle sur des lignes de crête, comme nos pensées le seraient lors d’un voyage initiatique. Il y a ce paradoxe du mystère accessible dans les graves profonds des clarinettes, une empreinte sonore du passé refaçonnée in situ dans ce trio. De ces invocations naît une polyphonie joyeuse, une dissonance parcimonieuse et collective qui s’entrechevêtrent tendrement. Le trio sonne comme le monde, ses humains et ses enjeux. Parallèle sonore de nos déboires collectifs. Promesses, aussi, d’une résolution dans ce Beau et ces nouveaux chemins sonores pistés par le trio.
Autre piste pour une résolution, l’amour, l’amour, l’amour. Dans une scénographie entre chambre à coucher des amants et ville moderne, le quartet Flash Pig croise le fer avec le légendaire In the Mood for Love de Wong Kar-wai. Flashback du temps où les pianistes étaient les maîtres du son. Le quartet de Flash Pig est un objet hybride, entre la grande époque de l’easy-listening romantique, de l’exotica oriental et du free américain de David Murray. On y croise les ballades totales que jouait de dix doigts un Erroll Garner, les Quizás, quizás, quizás d’un Nat King Cole et les joutes coltraniennes. Flash Pig trace une cartographie du sentiment amoureux d’aujourd’hui, où le romantisme rencontre le désenchanté, le contraste d’un solo de contrebasse enjôleur contre une batterie de poings, du roi piano-charmeur contre le saxophone colemanien.
Hommage encore pour le duo de Youn Sun Nah et Bojan Z. Habituée de Nevers, la troisième venue de la sud-coréenne est consacrée aux grandes voix du jazz et de la pop dans son programme Elles. Brute et sensible, le duo exploite toutes les palettes de la musique populaire, d’un Sometimes I Feel Like a Motherless Child en nu-jazz, à une version électro-gospel du légendaire God’s Gonna Cut You Down. L’art de la reprise est aussi un amour du monde et de ses belles choses.


Lucas Le Texier

naissam jalal : healing rituals

Sons thaumaturges. On s’est laissés prendre par la main dans le quartet de Naïssam Jalal et de sa grande fresque des rituels. La musique est patiente, comme un long fleuve qui sort de son lit pour déborder tous les esprits de la salle. Cérémonies à ciel ouvert, les arrangements nous entraînent dans leur sobre et puissante litanie : contrebasse de terre, violoncelle ambulant, envolées de flûtes et tambours flottants. Healing Rituals est une succession de tableaux sacrés. Rituel du vent à la voix pure, un souffle espiègle qui sort de l’âme pour se glisser jusqu’à nos oreilles. Rituel de la terre, dans ce râle profond sur un batterie-contrebasse-violoncelle qui s’aligne en un choeur solennel. Rituel du soleil, à la force des riffs, piliers du temps, sur un violoncelle devenue luth de feu. Dans ces psaumes, le tempo et l’interplay fluctuent comme les marées, du tsunami effervescent à la tranquillité d’une mer qui s’échoue sur la plage. Et nous, on se laisse bercer comme une brise de bord de mer, dans cette métrique liquide qui nous fait tanguer. Et chavirer généreusement, de temps à autre.


Lucas Le Texier

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Trio Johannes

Dans la grande tradition du free jazz européen, il y a de ces mondes devenus quasi-équivoques. Jazz, improvisations, chambrisme, classique et contemporain. Le Trio Johannes est de ceux qui sont à cheval entre ces polarités. Interplay délicat, nuances et mariages des audaces, sorte de force tranquille et centrifugeuse qui dessine le groove pour mieux le contourner. Ce qu’on écoute, des immensités sonores complexes, des couleurs irréelles dans un chambrisme joyeux et euphorique. Trois zones de lutte. D’abord, deux contre-points permanents, Vincent Courtois et Catherine Delaunay, échangeant les traits comme deux géant.es qui ne pourraient se faire tomber. Ensuite, une harmonie comme une chaîne de montagne, celle de Sophia Domancich, comme un ring qui enveloppe et conditionne les coups donnés. Traits précis, accords qui grincent, drone bruitiste. Un répertoire contemporain fait de stops ou encores paradoxaux, cassant le tempo avant de s’engouffrer dans une clave complexe, brisant la polyphonie pour mieux rejoindre la concordance des timbres. La musique est un terrain de jeux facile et évident, à cette écoute des grands maîtres.


Lucas Le Texier

Garden of Silences

En direct des années 90, cette première de 2025. Garden of Silences, dernier né de l’imaginaire obstiné de Clément Janinet, est bien né, ici à Nevers un soir de novembre 2025. Mais, va comprendre comment la musique se ramifie en souterrain, ce jardin subtil puise deux de ses sources dans les nineties. 1992 et le crépuscule mitterrandien d’un fédéralisme européen, arraché lors d’un référendum populaire. 1998 et Charms of a Night Sky, disque d’un autre quartet gravé par le trompettiste Dave Douglas pour Winter & Winter. Bien entendu, ceci passe furtivement, dans cette première nivernaise, mais, éclairent malgré tout. Douglas et ses charmes de la nuit se sont imprimés durablement dans le cortex de Janinet. Au point de laisser fleurir cette assemblée avec patience, détermination et douceur. Et, une ampleur qui n’aura de cesse de se déployer au fil des dates à venir. Pour le fédéralisme, allons plutôt le chercher du côté de Proudhon. Aux côtés du violoniste, le trompettiste norvégien Arve Henriksen, l’accordéoniste française Ambre Vuillermoz et le bassiste allemand Robert Lucaciu. Trois nations versées dans le son commun réglé par une étrange obsession : faire entrer le matériau thématique après avoir laisser surgir une ambiance morcelée et disparate, une préparation ouvrière et bruitiste, voire abstraite, où grenouillent contrepoints, question/réponses et assises instables. Agit ici l’empan et la maîtrise impressionnants de chacun·e. D’abord l’humain, puis l’Art des (re)compositions puis, éventuellement, un peu de sacré. L’écriture, faite de relevés, de cellules éparses, d’improvisation libre ou microtonale, reste à hauteur humaine. Et l’assemblage de s’affranchir des limites de genres et répertoires. La Renaissance débat avec avec le nyckelharpa traditionnel suédois, Le médiéval dialogue avec Ornette, l’electronica et les chants populaires du Centre-France. Cette musique dont l’élégance tient à la patience et à la précision de chaque détail respire grâce à celleux qui l’a créée. Entre autres qualités : Lucaciu pour la puissance et la netteté du trait, Vuillermoz l’éclatante distinction des lignes, Henriksen pour cette façon de son détimbré, très éthéré, libérant pour l’oreille beaucoup d’espace. Dans ce set, passe la cantate 34 de Buxtehude, Gott Hilf Mir. Prière secrète, litanie privative. Décentrée, florissante dans l’unisson du quartet fédéré. D’une nécessité absolue, aujourd’hui sur notre Vieux Continent sans silence, zébré de drones invasifs, d’envies monarchiques, de réactions enbrunies et d’obus meurtriers.


guillaume malvoisin

orchestre national de jazz,
with carla

Un visage. Trônant au-dessus de l’Orchestre National de Jazz, celui de Carla Bley et avec, tout ce qui reste de légendaire dans le jazz. Gros morceau donc, entamé par l’ONJ mi-jeunes pousses, mi-vétérans. Ce With Carla est une hagiographie libre, une terra incognita faite de pupitres qui dictent leur histoire de la pianiste compositrice. Un esprit sain dans 17 corps qui y ont goûté sous la plume de Sylvaine Hélary et de Rémi Sciuto. Une musique kaléidoscopique, qui plonge dans ce que les années 60 et 70 nous ont légué·es. Immersion donc, dans la tête de Carla Bley. Au chevet de la compositrice, l’ONJ sonde la musique de son âme. Commencement tout doux, dans une réunion des couleurs libertaires du free et du lyrisme du Third Stream, avant de lâcher les chiens rythmiques, l’essence même du jass de Storyville et de son père bâtard blues. Ses premiers émois au Birdland capturés par Ups and Downs et la chase bopienne entre Hugues Mayot et Quentin Ghomari. Avant que le pupitre de vent ne les rejoigne dans une apologie d’un Charlie Parker With Strings. Réunir Carla Bley en un set, c’est composé une eschatologie du groove, un monde dans lequel la fin du jazz se mêle à son commencement. Presque réussir la fusion nucléaire, avec ces atomes-musicien.nes qui se combinent, ce souffle aérien de Rémi Sciuto, ces cris aylériens de Léa Ciechelski, ce scat free d’un Guillaume Roy sur une aparté hard-bop. Ce n’est pas un hommage, c’est une mosaïque. Déjà de quoi effleurer la légende.


Lucas Le Texier

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séverine morfin / malik ziad

La tradition, les chansons et le blues de part et d’autre de la Méditerranée. Dans le duo de Malik Ziad et de Séverine Morfin, c’est un confluent sensible qui s’opère. Un croisement des bribes de l’improvisation libre et des folklores algériens et maghrébins, devenu petites mélodies pop et sereines que l’on s’échangent. Guembri façon cigar box digne du Hill country blues, mandole du flamenco et du chaâbi, alto dans les paysages faits de nappes magnétiques et de sons cristallins. Ziad et Morfin nous plonge dans une transe collective créée de leurs riffs, longs, lents, hypnotisants. Ça sonne presque comme de l’alt-rock, du lo-fi, un Moldy Peaches qui aurait rencontré les folks du désert. A tour de rôle, les deux musiciens se partagent les traits, emportant la salle dans l’envoûtement du bourdon du guembri marié et les ensorcellements des traits d’alto. Avant que la voix intense de Malik Ziad ne réunisse, sans peine, ces forces finalement si semblables.


Lucas Le Texier

régional days :
naïram / kolm / fmr orchestrâ

Après le magma électro-groove de Marsavaril, la bassiste Jasmine Lee s’engage dans l’onirisme. Naïram fait dans le jazz de velours, à base d’harmonies scintillantes et de chase réconciliateurs. Dialogue flûte-clarinette, guitare discrète, basse profonde et batterie fulgurante. L’écriture façon trame longue, avec ce grand voile sonore et invisible qui apparaît. Un jazz qui s’étire dans des infinités de paysages maritimes et qui pop à droite et à gauche comme des ricochets sonores. D’abord, voyage léger dans les Caraïbes, le Moyen-Orient dans l’attraction des deux soufflants. Ça se cherche, ça se croise et ça se retrouve sur le tapis sonore sous-marin dressé par la guitare de Marion Delmont, façon math-rock bullaire. Avant de s’engouffrer dans le Club Mozambique et ces clubs de jazz-funk des années 70s. Immersion réussie. (llt)

Kolm d’habitude, on remonte son col. C’est lettré, sexué, carré. Le trio ne fait rien à la surface des choses, laisse le genre aller bon teint, emprunte à Zorn et souffle sur des braises. breaks, beats et embardées. La com interne est évidente, sans fard ni fardeau. Aucun besoin de newsletter. Complicité, longévité, point barre. Depuis 2017, Adrien Desse, Loïc Vergnaux et Vincent Duchosal ont su faire fructifier leur lyrisme granuleux, leur plaisir du jeu, leur manque de limite. Passent ainsi le meilleur des jeux informatiques sur Atari, le type en Z. à bannir chez les jazzophiles sérieux, et un petit lapin gris ébouriffé. Pas pour autant mal coiffés les Kolm. Clarinette disserte mais claire dans ses récits. Drumkit omniprésent sans perdre la main. Guitare à l’électricité féconde. Le genre de groupe proche du free rock pour adultes adorant voir couler le surplus de mayo de leur cornet de frites sur leurs pompes. (gm)

Dissonance et descente alpineuses. FMR Orchestrâ, le sextet de Jérôme Lefebvre joue avec les limites et le délicat. Défricheurs et avanceurs jusqu’aux-boutistes, départ sur intro provoc’, sur une disharmonie maximum. Ça grince, ça suinte, juste au bord du bord du jazz et de ses alentours. Venues des riffs du trio de soufflants, les lignes autonomes s’accordent et se désaccordent avant une guitare, taillée comme un rasoir, qui surine cette union temporaire. Dans cette trame, revoilà les machineries de Quost, homme-orchestre, machine à groove en autosuffisance. Guillaume Orti dans les cimes, virevolte comme un pilote de rallye entre les notes et les rythmes devant un basse-batt qui cherche à le faire tanguer. La musique du FMR est terrienne, force tranquille, marcheuse implacable qui perpétue la recherche des pères et mères fondateurs de l’impro libre et de leurs couleurs infinies. (llt)

lagon nwar

Et les corps aussi. Il n’y a pas que la pensée qui circulent dans Lagon Nwar. D’ailleurs de ce « bazar de rouille », on ne verra que ce qui en est révélé. Peu à peu, avec force et tendresse. Dans la danse charnelle et syncopée, dans les frappes assises sur le monde, dans les rondeurs monstrueuses de la basse, dans le faux éther des claviers. Dans le chant aussi. Partagé entre Ann O’aro et Marcel Balboné. Là-bas, la rouille peut rouiller disent-ils. Là-bas, c’est l’île de la Réunion accrochée par le Burkina, carburé à l’ouest de l’hexagone. Avant cela le petit théâtre municipal aura pris quelques vagues scélérates, nées d’une lucidité à la langue de feu. Compte donné en règle : groove anticolonialiste, poésie fracturée sur le moindre échappatoire. Impossible de fermer les yeux. Ni sur l’histoire, ni sur le moment vécu. Biardeau allume au ténor la moindre étoupe qui relève le nez, Balboné bat le déluge sans travers, Ceccaldi reste sans doute un des bassistes le plus loyaux de la génération en place. O’aro danse là-dessus comme d’autres le feraient sur des volcans. Avec force de sauts, de scansions surpuissantes. Ça goitre, ça cause du souci, ça crame le mouillé. L’équation que pose génialement Lagon Nwar est que ce groupe est millénaire et pourtant sans tradition. Ça déborde littéralement du cadre (de scène surtout). Pas de droite ligne avec le free des années 70, ni krautrock ni post-wave, pas d’electro-world. Du neuf du neuf du neuf, à quatre têtes. Redoutables quand il faut tenir une ligne de basse parfaite mais qui ne vous donnera aucune solution, magnifique quand il s’agit de vous mettre en face de vos lâchetés secrètes. Lagon Nwar vous tend un miroir poli à l’extrême, dense, épais et pourtant lumineux sur les vérités de ce qui nous rend humains. Impossible de sortir indemne de cette traversée où vous coule « en plein dans face » la sang et la musique.


guillaume malvoisin

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