« Dans l’Ensemble ensemble, c’est l’air qui joue les fondations. Paradoxe parfait. L’ancien est rafraîchi, revivifié, si on le dit plus justement. Les mélodies ? Laissées à l’air libre. À peine enivrées de la joie de leurs geniteurices. »


textes de guillaume malvoisin
photos © DR, Scène nationale d’Albi

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¡ya voy!

Vieille histoire, l’association de l’art et de la manière. En musique, c’est aussi un territoire, la manière de faire. C’est une façon d’habiter son monde. Et ici, à Albi, pour cette nouvelle semaine de musique, du monde il y en a. Du beau, et du multiple. Ça voudrait dire quoi habiter son monde ? Une façon d’apprendre à le connaitre, de l’expérimenter et de le transmettre à d’autres pour le garder vivant. Jouer de la musique, depuis les premiers grognements paléo-entendus dans les cavernes, c’est surtout cela. Une manière de jouer. Arrogante, humble pourtant et toute à son amour de la tradition à transmettre. Comme cette création appelée ¡Ya Voy!, jouée en ouverture de festival, sous chapiteau, et ses légacies orales colombiennes, par extension latino-américaines, pour les créoliser en quartet au jazz, au free jazz, aux racines africaines, à la danse et aux bagages de chacun·e de ses musicien·nes. Soit la fête et la tête. Ces deux pôles magnifiques créent un courant sensible, une expérience physique implacable. Une voix, un soufflant, des percus, une contrebasse, une diagonale transatlantique : Thibault Cellier et Sakina Abdou meet Alejandra Charry et Moises Zamora Mezu. Contrebasse, sax ténor, chants et frappes au sens large des mots. Sensationnel·les et libertaires, toujours changeant·es dans sa forme, jamais variables dans le plaisir qu’iels procurent. Dans le Matrimoine qu’elle confiait au dernier numéro de la revue papier de pointbreak, Alejandra Charry, meneuse vocale et tellurique de ce quartet, expliquait qu’en Colombie, pays oral pourtant, la danse servait de premiers contacts dans les relations entre humains. C’est beau, de faire connaissance par l’allure, la silhouette et le corps. Du dialogue de formes avant un échange d’intentions, c’est joli. Franc et frontal. Le tout dansant sur cette bonne vieille terre. Il y a tout cela dans ce groupe. Du frontal communicatif dès le premier chant, de la franchise dans le souffle du ténor creusant ses propres formes. Du terreux, du terrien, aussi dans ce terrarium sonore qu’est ¡Ya Voy!. En sort le son d’une contrebasse, jouée par Thibault Cellier. Une agence de com politique résumerait ça en « le son d’un leader discret au service de vos envies », une cellule de journalistes antiques rapprocherait du génie de Jimmy Garrison. Les autres prendront un plaisir simple, qui vous tombe en deux-deux sur les hanches. Le reste du set emprunte la même « manière de ». Incendiaires, parfois, et passent l’ombre de l’Art Ensemble, celles d’Archie et des autres, dans la joie dansée à Albi. ¡Ya Voy! connait ses torches militantes, chants de luttes et hanches boutefeu. Peut être juste pour rappeler aux petits anges joufflus des poteaux du Magic Mirror que le monde danse, un peu, sur un volcan ces temps-ci.

ensemble ensemble

Un volcan dont les cendres redescendent en flottant sur le concert suivant. Ensemble ensemble, d’accord d’accord. Mais que cache réellement cette marque de communauté redoublée. Peut-être un peu du principe que pour faire du commun il faut redoubler de vigilance et accepter d’abandonner un peu de soi. Ici, ce sont toutes ces micro-obsessions de chacune et chacun qui sont fondues dans la grande forme. Rapportées à la conscience des musicien·nes réuni·es, portées à l’écoute de l’auditoire puis fondues dans l’espace d’une musique très aérée, ultra sensible et tout à fait puissante. En évocation comme en réalité. Aucune esquisse ni piste laissée ouverte. Tout est à son affaire d’habiter sa maison. Et celle de l’Ensemble ensemble à la belle gueule d’une lanterne magique. Bâtie d’après les traversées de chansons glanées selon les nationalités puis réinventées sur pièces. Faite de brûlures et de courants d’airs, de fragilité maîtrisée et d’ostinatos jamais las. Ici, pourtant. Définitivement. Exemple : les tribulations pétrifiées, hip hop ou guerrières de Toma Gouband, percussion-fondation. Exemple : les motifs jouant de diffractions et d’obsessions, détourées, creusées au piano par Ève Risser. En réponse guitare, violon et alto. Et la voix. Pleine de réverb et de cristal. Augmentée. Démultipliée et unique.
Plus tôt chez ¡Ya Voy!, les percussions et les ruptures unifiaient le quartet dans sa quête de tradition, les chants et mélodies avaient alors carte blanche pour la danse et la lutte. Ici, dans l’Ensemble ensemble, c’est l’air qui joue les fondations. Paradoxe parfait. L’ancien est rafraîchi, revivifié, si on le dit plus justement. Les mélodies ? Laissées à l’air libre. À peine enivrées de la joie de leurs geniteurices. Pas de longs développement mais des formats et des accords quasi-pop sur la durée de chaque morceaux. Schlof Kinder, ou cette mélodie roumaine pleine de mouvements intérieurs inlassables. Cette ambiance d’impro-pop se renforce par le travail de la voix, Mari Kvien Brunvoll, et des sons déphasés de la guitare de Kim Myhr, appuyés par le piano d’Eve Risser. Et l’air donne respiration. Et l’air fourni l’espace du quintette où flottent les chants rapportés de vieilles chansons scandinaves effleurées par la mort, les enfants endormis et les amours déçus. On se souvient de Stina Nordenstam, on se souvient des mondes flottants nés de l’ukiyo-e sur les paravents japonais. On profite des éclats minuscules et des battements internes. Plus bruts encore que le très beau disque enregistré en 2018 et paru récemment chez BMC (chronique à suivre prochainement). Presque un document de l’Ensemble, désormais. Car ce live est légèrement plus granuleux aussi, plongé dans cette réalité de femmes et d’hommes épris d’inventions, face à d’autres qui écoutent. Suspendu ou flottant, mais fascinant. Assurément

bribes 4

2023+3, He’s got me goin’, chante Bessie Smith. À travers le gosier précis de Linda Olàh, à travers le cuivré tiré de Soulville par Geoffroy Gesser, au travers des basses épaisses et redoutables de Romain Clerc-Renaud. Bribes 4, 2023+3, joue plus tendu, plus compact et plus près du corps. Du corps des chanteuses inspiratrices du répertoire en jeu, du corps de ceux qui leur font face pour ce deuxième soir de festival albigeois. Deuxième soir où le blues décentré du quartet expé joue rock et rend femmage à Angela Davis et à la sainte trinité du blues féminin et féministe : Bessie Smith, Ma Rainey, Billie Holiday. Remise en jeu du matériau d’Histoire commune qu’est ce répertoire malaxé depuis 3 ans. La rage est là, à relire la frontalité de ces femmes-auteures de leurs propres reconstructions après avoir été maltraitées, battues, violées, méprisées, voire adulées parce que méprisées. La haine de genre est une chose dense et complexe à traiter, rapportée au racisme endémique des USA. Ici, elle nous obligerait à tenter de jongler avec de la nitro. Pas simple. Restons sur le principe de Bribes 4, et de ce live : des femmes ont chanté, et un quartet suédo-frenchy en rejouent leurs scansions. Pour les poser ailleurs, bien plus loin que sur le seul terrain de la reprise ou de l’hommage. Mais sur celui d’un free blues, malin, beau, tendu. Fait d’un son de groupe compact, de dialogues tendres, de sons bruts, de perfection crasse et de basses voluptueuses. Il y a des salves, des solos tord-boyaux, des chants aériens, idée géniale de le fondre dans dans la masse, il y a le drumming de Yann Joussein. Petit métronome belle gueule, économe et propulsif. 3 ans après la création de ce répertoire, et le très beau disque, The Sky is Crying, le Ciel pleure toujours. Mais aux sourires de douleurs, s’ajoutent enfin des larmes de joie.

shadowlands

À trois, Shadowlands reprend les choses là où les avait laissé la veille au soir le quintette de L’Ensemble ensemble. Suspendus, résolues et très ouvertes à l’esprit de qui souhaitera en imaginer la suite. Pas très loin non plus du geste entendu juste avant avec Bribes 4, ce trio. Chansons réinventées, forme actuelle du free. Ici, à au viscéral de Bribes 4, à l’éther de le Ensemble ensemble, succède une forme d’élégance granuleuse, somatique et sensuelle, dans le creusement comme dans la réinvention. Collectage, transfert d’harmonie, ajout de texte et de mélodie, libre et ouverte toujours. C’est fascinant comme on peut respecter et désosser une mélodie, à la fois. Mieux qu’un atelier Midas de petite banlieue. Nous l’écrivions pour les notes de pochettes du prochain disque, Two Minds, à paraître chez BMC : dans les sociétés traditionnelles, on chante ce que l’on vit. Et on vit ce que l’on chante. L’ethnologie y est une forme d’artisanat, basé d’abord sur l’expérience puis seulement sur la pensée articulée. En créant Shadowlands avec Lauren Kinsella, Robin Fincker et Kit Downes pensaient certainement seulement mélanger musique ancienne, poèmes oubliés, folk à leurs propres compositions. Bien au-delà de ceci désormais, ils prolongent et diffracte la clarté de leur projet initial. En plus de remettre un peu de lumière sur des aspects méconnus des chants d’antan en les remuant et de remous et d’improvisation, ils forent dans le réel et fondent le son du trio, dense mais très fluide, sur des clair-obscurs aux nuances démultipliées. La voix de Lauren Kinsella flotte sur ce que tissent, de façon quasi inextricable, Fincker et Downes, plus bas. La voix flotte mais s’y raccroche régulièrement créant des nœuds d’écoute évidents. Tradition versus techniques étendues. Drones suraiguës, souffle contenu, scat géométrique et carnassier.
Le contrepoint des tessitures du saxophone et de la voix, le pointillisme rudimentaire de Kit Downes aux claviers, orgue et piano, laisse le trio rejouer l’Invention du paysage. Patiemment, touches après touches, avec une main précise en diable. Ou en Dieu. On est en Irlande, on est chez les Gallois, on ne sait jamais.

sélène saint-aimé

Voix imprécatoire. Sélène Saint-Aimé se fait une place sur les scènes actuelles comme chantre-chercheuse de la survivance d’une tradition indéboulonnable, en mutation constante. La voie empruntée est celle des ancêtres, de la legacy jazz US et d’une Caraïbe démultipliée. Dans cette danse de liberté, ce quintet-là n’amuse pas à annoncer un mélange de cultures. Sur des rails connus et attendus, mais lancé à vive allure, décalé ici par une danse, de petits narrats, dirait Volodine, sur les racines oubliées et ré-imagniées pour faire acte anti-colonial et primordial. Jolie science de l’équilibre post-bop de la doublette soufflante, parfaite transmission de Sonny Troupé, maître tambouyé et cheville ouvrière du quintet. La voie empruntée par les ancêtres, la légacie et l’actualité d’une Caraïbes à re-connaître, la liberté dansée, comme dans Arwak Uhuru, économe donc nécessaire. La Black Music qui se joue ici est Great. Parce qu’elle convoque Doug Hammond, parce qu’elle manie le verbe et le son, parce qu’elle remet à l’assemblée des voix lucides et complices. Parfois cloué au sol, comme lors du solo au ténor d’Irving Acao, Parfois d’une facétie politique, comme dans le détimbrage très beau de la voix de la contrebassiste, ce mélange va à rebours de son époque, dans la quelle pousse par exemple les litanies expé de masse de la Baraque à free, en live au Magic Mirror, mais ce mélange fait surtout refuge d’utopies irradiées par l’actu du monde.

flöjter
nits and dogs

Alpha et omega de la troisième journée. Flöjter et Nits and Dogs. Deux façons de noise, deux manières de faire cadences. Deux bornes générationnelles, réunies dans une même assiette. Comme l’est la blanquette maison, alpha-oméga à elle seule, dans l’assiette de mon confrère noircissant son calepin attablé devant le concert d’ouverture. Flöjter, donc. Soit les flûtes en suédois. C’est de cet endroit que vient la moitié du duo, Mats Gustafsson. L’autre moitié tirant pédigrée des bons de transports Ariège/Montreuil, Delphine Joussein. Passons sur l’ouverture jouée in situ, parmi les spectateurices, un peu prise d’ambiance, un peu décorum, et traçons direct sur la construction du set. L’évidence complice ne sera pas la moindre des devises de ce concert. S’y jouent également le rupestre, le rural, le rustre et le brutal. Plutôt moins versé sur la texture que sur le riff et ses modifs, Flöjter dessine son Albi Blow comme un récital d’art brut. Mobilisant sans posture chaque usage possible des instruments, des effets et de l’électronique qui les transforme. Flûtes traversières, flûte de pâtre grec, guimbarde minimaliste. Voix dans les conduits, souffles dans les tuyaux, jeux de clefs, jeux de mains. Jeux de malins qui vont jusqu’à frôler le happening dada grâce à une entame de morceau où les sauts sonores de Gustafsson sur le plancher marquent la cadence à venir. Cadences sur lesquels s’appuient scansions po et crachats poé. Tic tic tic pour les deux. Au-delà de l’humour et de la légèreté bienvenue, il y a une maitrise passionnante de l’échange entre musicien·nes, de la construction commune pour cette release party. C’est très beau. Enjambons la blanquette et traçons chez Herman Melville pour résumer : « Thar they Blow ».
Après la noise flûtée, la noise kawai, plus tard au même endroit mais à 22h30. Nits and Dogs, pour se faire une idée, c’est Ravel sorti du ravin, c’est Dada sur son bidet quand il trotte il joue des keys. Lauréat JazzMigration #11, le quartet imaginé par Rose Dehors et ses comparses marche dans les pas de faiseurs de bruits supersoniques et décadents, marchent sur la tête de celleux qui les trouveraient trop jeunes pour avoir ce talent. Minimaliste sur le motif, violent sur le vif — activisme vocal joliment têtu de Lou Ferrand. En rupture constante, en empilage permanent, le quartet à l’image pixelisée, tire son blaze d’un jeu vidéo, évoque les productions de Mark Bell pour Björk. Il y a du désordre, du déjà vu, du décoloré, du furieux et du plaisir. Pas loin de l’idéal d’une formation de jazz actuel. L’humour et la morgue en plus. C’est pressé, urgent et très rock dans l’attitude. Attitude où le non-binaire ne se réclame pas pour autant du ternaire, encore moins du quaternaire. C’est salutaire. « Change is coming », chantait un peu plus tôt dans la soirée le Fire! Orchestra. Il est déjà au travail sous un chapiteau albigeois.

aymeric avice quintet

Retour en chronologie. 18h30, Aymeric Avice, trompettiste turbulent hexagonal pose son nouveau projet au cœur du Magic Mirror. Soit un quintet qui décide d’enjamber les années passées depuis la fin de l’adolescence et les bancs du CNSM pour renouer avec le post-bop, Wayne et les autres. C’est pas idiot. Remettre en jeu piano-basse-batterie-trompette-et-ténor au son des bagages accumulés depuis, c’est carrément malin. On imagine alors Aretha Franklin chanter Chase Chase Chase etAvice ferraillant avec Hugues Mayot, Thibault Soulas, Bruno Ruder et Pipon Gracia, petit gratin maison de la syncope. Avice chassant ses fantômes pour chausser leurs godasses, et arpenter un plaisir de jouer visible et ultra-communicatif. Hors du temps, sans doute, mais loin d’être hors-sol.

fire! orchestra

21h30. C’est la big piece du festival. Le Fire! orchestra monte sur le plateau. 18 musicien·nes, nouvelle formule, parité inversée. Sérénité affichée et tangible. Rien de moins. C’est même ce qui est beau dans ce concert, qui précède la future sortie enregistrée de ce nouveau répertoire, WORDS. Mats Gustafsson et Johan Berthling, deux rescapés du noyau dur Fire!, trio incendiaire, refondent leurs habitudes, réactivent leurs envies en rajeunissant le line-up, en le féminisant visiblement sans aucun mal. Visibilité des filles dans l’impro et le jazz ? Oui, sans souci. Ici l’égalité femme-homme n’est pas une épreuve mais une nécessité heureuse. Et le répertoire s’en trouve animé. Gustafsson est économe de son souffle, tout à la direction à vue de l’ensemble, tout à son amour du riff. Il y a quelques temps, Lionel des Limiñanas me disait en interview qu’on pouvait facilement réduire le rock à cette petite chose qu’on m’appelle riff, somme des quelques notes qui tient surtout à l’énergie qu’on met à la jouer.
Dans la maison Fire!, on se chauffe à cela aussi, bouts de riffs à la dérive et orchestre pensé comme une chambre d’écho au monde en carafe.
 Au-delà des antiennes de l’impro très familières, il y a des trouvailles parfaites comme ces instruments manquants sur scènes et joués, re-visualisés aux platines sur les doigts plus qu’habiles de Mariam Rezaei. Comme les voix, sujet du moment — le concert s’appelle donc WORDS — groovées, granulisées malaxées en anglais par des non-anglophones toutes à leur fragilité suspendue entre les moments super-sonores et ultra-massifs. Ce que le Fire! a pigé, c’est qu’une forme monumentale procure de l’émotion, non pas par son volume mais parce qu’elle est s’érige à la hauteur du propos qu’elle porte. Le monde est tombé dans un sacré bazar ? Très bien, jouons de la grande musique. Par exemple, avec Change, morceau où la saxophoniste Mette Rasmussen convoque Greta Thunberg. Le discours de la jeune militante suédoise à la tribune de la COP 24 irrigue la partie et les chants : « change is coming whether you like it or not ». La question est posée. Il s’agit moins de savoir si c’est chic ou non, cette musique, mais bien de ne plus trop trop se sentir protégé·es entre les quatre murs d’une salle de concert.

calamity

Il y a les solos pensés pour être joués et rejoués à l’identique, pour s’explorer et se redire qui on est. Il y a d’autres solos qui ne peuvent se résoudre à ne pas rester ouverts. Work In progress, baby. Calamity est de ceux-ci. C’est même ce qui le rend fascinant par avance, impossible de prévoir où ce western supersonique finira par vous attendre. Delphine Joussein, aperçue depuis 2 jours sous chapiteau et en grande salle (voir plus haut), garde ouvert l’atelier de cette poussée solitaire. Seul à seul, ce solo. Sans doute même que tous les effets et artifices sonores, fichetrement maîtrisés par ailleurs, place la flûtiste au cœur de sa solitude. Peut-être est-ce une sorte d’évidence tautologique pour chroniqueur illettré du genre : on vit on vit, puis après on meurt. Mais loin de vouloir passer l’arme à gauche, Delphine Joussein reste à son adroit et visite ses propres tréfonds. Riot Grrrl noise, la flûtiste malaxe aussi et de nouveau les attributs habituels de la flûte. Plaisir. Introspection. Lyrisme granulaire. Puis assemble son massif et volupté indicible. Joussein se dévoilerait presque, dans cet autoportrait temporaire. Brute, organique, viscérale et douée de parole. vivante parmi les vivant·es. Seule avec sa flûte et son couteau, selon le titre du dernier morceau du set.

trio ete

There is another way. Dire qu’il existe une alternative, c’est très aimable, mais sans la nommer c’est un peu vachard. Ou alors très sensé. Toujours cette vieille histoire de fou et de lune montrée du doigt. Pas sûr de savoir quoi regarder vraiment. Mais ce qui est certain, c’est qu’il toujours très agréable de se faire accompagner sans pour autant recevoir la solution clef en main. Et ça, ça fait plus d’un siècle que ce qu’on appelle jazz le pratique joyeusement. There is another way, dont acte, c’est le titre du nouveau disque du trio. Allumer des possibles, pas mal comme fiche de poste pour un musicien·ne. Des voies diverses, des possibles, Andy Emler en aura tracé quelques-uns et pas mal d’autres. En long, en large et de travers. Comme par exemple avec ce trio, ETE, où l’entente n’est pas la moindre des vertus. Emler y côtoie un nouveau répertoire et deux musiciens qui se connaissent depuis longtemps eux aussi. Éric Échampard, batterie, et Claude Tchamitchian, contrebasse. À défaut de faire du neuf pour ceux qui l’attendraient, ces vieux complices tracent leurs routes. Pas pourtant que ce trio a des allures d’amicale des anciens combattants du renversement de septième. Andy Emler est un pianiste qui aime faire des histoires, un coloriste qui siffle des airs pas droits voire un peu rock. Compact et ultra-ludique, ETE fait que ces histoires se diffusent sur des Hard ways pointilleuses, ou des chemins plus justes, ces histoires vous frappent à la vitesse des gigaOctets, ouvrent des fenêtres et vous donnent de l’air pour continuer à avancer, encore un peu.

lagon nwar

Il y a quelques mois, on découvrait Lagon Nwar au festival de Nevers. Petit théâtre à l’Italienne, petite préfecture, dorures et angelots décoratifs. Ici, à Albi, en compagnie d’autres petits angelots, sous chapiteau, on redécouvre ce combo, ce bazar de rouille révélé dans la danse charnelle et syncopée, dans les frappes assises sur le monde, dans les rondeurs monstrueuses de la basse et dans le faux éther des claviers. Anticolonial, toujours. Poétiquement porté sur la vrille et sur la flamme, toujours. Tout a son entreprise de révélation de celleux qui écoutent sans se douter qu’ils n’en sortiront pas indemnes, le quartet maniant alluvions ligériens, sédiments réunionnais et limon burkinabé, navigue également ailleurs. Dans cette resucée des incendies qu’un Fela pouvait allumer. Ceux qui portent l’esprit à l’éclaircissement en surchauffant les corps. Le Magic Mirror est redoutable pour cette mission à peine cachée. Format club, format rock. Frontal et imparable. C’est fort, c’est bon, c’est beau. Basse inamovible et sax riffé sévère, et in extenso, voix en embuscade, ce Lagon Nwar pourrait avoir laissé quelques séquelles et cicatrices à l’audience venue fêter, en jumpant, le dernier concert du festival 2026.