« Gildaa c’est un hommage à ma famille brésilienne, à mes racines afro-descendantes, indigènes, européennes. Il y a la femme aujourd’hui, de mon âge dans cette société. Il y a toute la psychiatrie aussi, du côté de mon arrière-grand-mère au Brésil. Et tout ça cohabite dans un contexte de loge, de cabaret burlesque. »
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Camille Constantin Da Silva
alias Gildaa, femme artiste
gildaa
— entretien
en partenariat avec La Vapeur
et le Théâtre Dijon Bourgogne – cdn
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entretien avec Camille Constantin Da Silva par guillaume malvoisin
à l’occasion de la représentation/concert
de Gildaa à Théâtre en Mai et à l’Extra Festival
photo : screener du clip
de Pensées diluviennes © image, © Pierre Nativel
Merci beaucoup, Camille, de m’accorder ce temps d’échange. Je suis très, très intrigué depuis quelques temps par ton travail, son lien au théâtre, à la musique, à la persona, au masque et à la duplication des identités. Le personnage que tu as créé, Gildaa, ne serait-il pas une version 2.0 de Rita Hayworth ou de Gena Rowlands, filmée par Cassavetes, un personnage qui va puiser dans la mémoire collective ?
Pas du tout. En vrai, je ne connaissais pas le film Gilda avant que le nom de ce personnage m’arrive. Je ne l’ai découvert que par la suite parce que, comme tu l’as fait, on m’en a parlé. En revanche, Cassavetes est un de mes réalisateurs préférés, donc ça, ça me parle, oui. Forcément, on partage un inconscient collectif et pas mal d’inspirations communes. Je pense qu’à notre époque, on n’invente plus rien. Donc, ces œuvres qui sont colossales et magnifiques doivent s’imposer discrètement. Je suis très flattée que ça te traverse l’esprit.
Tu le dis, on n’invente plus rien, d’accord avec toi. Mais cependant, à force de réagencer tout ce qu’on a à notre disposition, on finit peut-être par réinventer notre rapport à tel ou tel langage. C’est ce que tu fais avec ce mélange de musique populaire, de musique actuelle, de tradition millénaire, et d’une de force de vie proche de celles qu’on pourrait trouver dans les rues du monde.
Je n’ai pas quoi vraiment de quoi te répondre. Mais, merci.
Si tu me donnes le droit de considérer tes ascendances, j’ai l’impression que la musique, c’est ton deuxième sang. Est-ce qu’il y a des moments de ta vie où la musique n’est pas présente ?
Très peu. C’est vrai qu’elle est là depuis très longtemps. Par mes parents, mes grands-parents, mes arrière-grands-parents. J’aime bien quand même ce que tu as dit juste avant sur le fait de réinventer. Je pense que tu as raison. Mon maître clown disait toujours que tout avait déjà été fait, mais pas par nous. Et j’adore cette idée. La musique, elle est là où le moment est propice. Il y a d’autres moments où je médite, où je prie. Ensuite, la musique arrive, elle se réveille et me visite assez souvent. Elle entre par la fenêtre… Par exemple, en ce moment, un temps qui me manque beaucoup c’est le temps pour jouer.
De la musique, d’un instrument ?
Oui, juste jouer. Aller chercher des textures, du son, travailler sur la composition du prochain album, retrouver un peu ce qu’il y a quand il n’y a plus rien : C’est quoi le premier geste, le premier son, les harmonies qui sortent ? Ce terreau-là qui est toujours présent. C’est comme s’il était juste endormi.
Cette notion de réveil est très présente chez toi. Par exemple tu parles de Gildaa qui se réveille au contact du public. Là, tu parles des sons qui émanent de quelque chose qui était d’un instant endormi juste avant.
Oui.
Et c’est tout à fait déstabilisant parce que je t’imaginais comme hypersensorielle, hyperactive. Jusqu’au titre du morceau Pensées diluviennes par exemple, qui évoque un déferlement d’images, de pensées automatiques, de réflexions en pagaille. Je ne sais pas où tu ranges tout ça. Dans ce personnage qu’est Gildaa ? Là, j’ai pourtant quelqu’un de très calme en face de moi.
Dans la vie, je suis plutôt comme ça et justement parce qu’il y a beaucoup, beaucoup de choses. Je suis plutôt calme et réservée. Ensuite, ça dépend des moments. Là, on fait une interview. Mais quand je travaille, je suis une pile électrique. Je n’ai pas de limite pour m’arrêter de chercher sur la chorégraphie, sur le son, sur la composition, sur la direction, sur la lumière, sur le mouvement. J’ai une grande appétence pour tout ça. Alors, ça me demande d’avoir une autre partie de moi très calme, je pense, pour préserver l’énergie. Après, où est-ce que je range tout ça ? J’ai plein de carnets. J’écris beaucoup. J’ai plein d’enregistrements vocaux. Et puis, ça vient des gens, aussi, qui me réveillent, encore une fois. D’aller observer les gens, les écouter et poser des questions. J’adore poser 1.500 questions, j’adore écouter les histoires des gens. Gildaa, en fait, c’est ça aussi, c’est la somme de toutes ces femmes-là qui vécu avant moi mélangée au tout petit peu de moi. Ce spectacle, c’est comme une renaissance et cet album aussi. Gildaa, c’est comme une âme qui se réincarne sans cesse et chaque chanson c’est un bout du souvenir de sa vie d’avant. Chaque moment du spectacle c’est vraiment nouveau, c’est la première fois qu’elle le vit. C’est hyper difficile à trouver comme équilibre, c’est super technique, mais c’est très excitant.
C’est aussi paradoxal à manier sur scène, te placer dans la filiation de toutes les femmes qui t’ont précédée, comme tu le disais, et en même temps dans un moment nouveau, neuf.
C’est très bizarre comme sensation, oui, d’être tout neuf et en même temps d’avoir la sensation physique d’avoir déjà tout vécu. Un peu comme si chaque chanson était une quête pour retrouver cette mémoire, comme si Gildaa rajeunissait au fur et à mesure du spectacle et, en même temps, en apprenait de plus en plus sur son histoire. Il y a une sorte de chemin contraire qui se fait pendant le spectacle dans la même personne qui est moi et qui est Gildaa. C’est comme si on se croisait l’une et l’autre pour fusionner à la fin, quand le masque tombe.
Elle fait peur, Gildaa ?
Au début, elle est bizarre. On dirait un peu la dame d’à côté ou une femme dans la rue, une tante qui est folle et pas très sympa mais que tu aimes bien quand même. Mais, Gildaa est vraiment tendre. Peu à peu, elle s’ouvre, elle s’ouvre, elle s’ouvre. Et on finit avec une jeune femme qui me ressemble un petit peu.
Il y a quelque chose de très joli dans ce que tu dis. Tu parlais tout à l’heure de cette mémoire où ton personnage se met comme ça tout en haut de la pyramide de toutes ces mémoires. Il y a donc quelque chose de très revendicatif. presque militant.
Je dirais une place dans un cercle plus qu’en haut d’une pyramide, peut-être, pour que ce soit horizontal.
C’est mieux ainsi, tu as raison. Dans ce cercle-là, les idées ne tournent jamais en rond, et ton propos n’est jamais brûlot. Il n’est pas frontal, mais enrobé d’une forme de puissance et de délicatesse qui agissent en même temps. Pourtant tu utilises le masque, et le monstre qu’il révèle. Dans ce rapport qui inclut la satire et ce qu’elle a d’exagéré, de démultiplié, tu arrives à conserver quelque chose de très délicat et de complexe.
Merci beaucoup. Comme les sujets sont… Sont assez importants, sont assez touchy… Moi, en tant que spectatrice, je suis touchée par des choses qui m’invitent. Si on me crie dessus, il faut vraiment que je sente que c’est une forme de catharsis. Mais si j’ai la sensation qu’on me crie dessus, alors que j’ai payé ma place pour être à l’écoute de ce que je vais voir, je recevrais le message avec plus de mal. Ça me tient à cœur que les gens passent par plusieurs étapes pendant le show, qu’ils soient étonnés, dégoûtés, et en même temps attendris, que ce soit drôle, qu’ils rient et soient émus. La délicatesse, c’est une chose dont on manque cruellement dans notre époque. La tendresse, la délicatesse. C’est aussi ce qui nous rappellent doucement que les artistes ne sont pas des télés, que le public est vivant, qu’il n’est pas non plus obligé d’être mort à regarder la télé. Je pense qu’on va péter un câble à cause des réseaux sociaux au bout d’un moment, et qu’on va avoir besoin de retourner dans les salles de spectacle, dans les salles de concert. Et je crois que nous, les artistes du spectacle vivant, on doit absolument se tenir prêts pour subvenir à ce besoin.
Tu parles du vivant, ce qui m’amène à une de tes influences, enfin si tu la revendiques comme telle, qui pourrait être ce qu’on appelle jazz dans son acceptation la plus large. Quelle valeur lui tu aurais chipée ? La liberté ? La rage ? Autre chose ?
La liberté, bien sûr, et la communion aussi. La musique de jazz, c’est une des musiques les plus puissantes en termes de conversation non-verbale. Dans le jazz pur, ce que je peux piquer et ce que j’aime, c’est la technicité vocale, et là je pense à Ella Fitzgerald, tout de suite. Même si comme je le suis, tu es autodidacte, on a une base commune et on se comprend, on peut se répondre, on peut dialoguer. C’est hallucinant, c’est hallucinant, franchement, c’est la vraie magie.
Tes grands-parents sont pour moi deux point de repère depuis longtemps. Un morceau de Jean Constantin comme Pas tant de d’chichi ponpon ferait le lien avec la satire évoquée tout à l’heure, cette complexité, cette délicatesse et puis l’humour aussi. Dans ton travail, il y a quelque chose du même ordre : faire les choses sérieusement, mais sans se prendre au sérieux.
Oui, carrément. Je ne l’ai pas trop connu, il est mort quand j’avais deux ans. Mais je me sens pourtant très proche de lui. Je pense qu’on se serait bien marré à passer du temps ensemble. Ma chanson préférée de lui, c’est Le Jardinier. Et elle est vraiment dans ce que tu dis, là. J’ai beaucoup de chance d’avoir des archives de lui pour le voir, je l’aime beaucoup. J’imagine que ça devait être quelqu’un de dur dans le travail. Ensuite tu pensais à ma grand-mère ?
Oui, Lucie Dolène qui m’avait bouleversé dans une œuvre vidéo de Pierre Huyghe autour du procès qu’elle avait intenté à Disney. Dans cette œuvre on voyait ta grand-mère parler de l’enregistrement de la chanson de Blanche-Neige. Cependant, à la place de sa voix parlée, on entendait son chant enregistré pour le film. On ne lisait ce que ta grand-mère nous adressait seulement grâce aux sous-titres. C’était assez bouleversant. Tout passait par son visage.
Oh, mais je n’ai jamais vu ça.
J’ai eu connaissance de l’existence de ta grand-mère ainsi puis j’ai appris qu’elle était également comédienne, auteure de chansons incroyables.
Le théâtre était un endroit de liberté parce que mes parents n’étaient pas comédiens. Lucie Dolène était donc quelqu’un de très particulier pour moi. Quand j’ai commencé à en faire, chez elle, ça allumait quelque chose de très très fort. Et j’ai compris bien plus tard qu’elle était comédienne. Tu vois mes grands-parents sont là, ils me portent mais je sais pas comment dire là… Ce sont plus des questions familiales.
Je pensais à elle surtout dans le rapport au réveil que tu évoquais. Pour moi, elle fait partie des femmes ostracisées par l’industrie blanche ou masculine. Pourtant, elles sont là, ces femmes vivaces. Elles sont partout, omniprésentes et en même temps invisibles. Je pense à Marie-Lou Williams, une des plus grandes compositrices de jazz. Je ne sais pas pourquoi je fais ce lien-là, et c’est peut-être seulement un truc de journaliste.
Non, c’est un lien assez beau. Quand tu dis ça, je me dis que l’hommage à la femme objet et autant sexualisée, ça me vient du côté brésilien. Il est présent dans mon travail, tu le ressens, donc c’est très bien. Il y a clairement une dénonciation de la société du spectacle avec Gildaa. C’est même pour ça qu’il est assez touffu, il est assez charnu, avec plein de strates de lectures différentes. Il y a l’hommage à ma famille brésilienne, à mes racines afro-descendantes, indigènes, européennes. Il y a la femme aujourd’hui, de mon âge, dans cette société. Il y a toute la psychiatrie aussi, du côté de mon arrière-grand-mère au Brésil. Et tout ça cohabite dans ce contexte de loge, de cabaret burlesque. Comment raconter cette histoire, sans se faire bouffer, en gardant l’amour comme fer de lance ? La tendresse et l’amour. Et en même temps, je dois rester hyper réaliste mais l’amour c’est puissant. C’est du travail.